Livre neuviиme – Suprкme ombre, suprкme aurore



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Livre neuviиme – Suprкme ombre, suprкme aurore



 

Chapitre I
Pitiй pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux

C’est une terrible chose d’кtre heureux ! Comme on s’en contente ! Comme on trouve que cela suffit ! Comme, йtant en possession du faux but de la vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir !

 

Disons-le pourtant, on aurait tort d’accuser Marius.

 

Marius, nous l’avons expliquй, avant son mariage, n’avait pas fait de questions а M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d’en faire а Jean Valjean. Il avait regrettй la promesse а laquelle il s’йtait laissй entraоner. Il s’йtait beaucoup dit qu’il avait eu tort de faire cette concession au dйsespoir. Il s’йtait bornй а йloigner peu а peu Jean Valjean de sa maison et а l’effacer le plus possible dans l’esprit de Cosette. Il s’йtait en quelque sorte toujours placй entre Cosette et Jean Valjean, sыr que de cette faзon elle ne l’apercevrait pas et n’y songerait point. C’йtait plus que l’effacement, c’йtait l’йclipse.

 

Marius faisait ce qu’il jugeait nйcessaire et juste. Il croyait avoir, pour йcarter Jean Valjean, sans duretй, mais sans faiblesse, des raisons sйrieuses qu’on a vues dйjа et d’autres encore qu’on verra plus tard. Le hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procиs qu’il avait plaidй, un ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de mystйrieux renseignements qu’il n’avait pu, а la vйritй, approfondir, par respect mкme pour ce secret qu’il avait promis de garder, et par mйnagement pour la situation pйrilleuse de Jean Valjean. Il croyait, en ce moment-lа mкme, avoir un grave devoir а accomplir, la restitution des six cent mille francs а quelqu’un qu’il cherchait le plus discrиtement possible. En attendant, il s’abstenait de toucher а cet argent.

 

Quant а Cosette, elle n’йtait dans aucun de ces secrets-lа ; mais il serait dur de la condamner, elle aussi.

 

Il y avait de Marius а elle un magnйtisme tout-puissant, qui lui faisait faire, d’instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait. Elle sentait, du cфtй de « monsieur Jean », une volontй de Marius ; elle s’y conformait. Son mari n’avait eu rien а lui dire ; elle subissait la pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obйissait aveuglйment. Son obйissance ici consistait а ne pas se souvenir de ce que Marius oubliait. Elle n’avait aucun effort а faire pour cela. Sans qu’elle sыt elle-mкme pourquoi, et sans qu’il y ait а l’en accuser, son вme йtait tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait d’ombre dans la pensйe de Marius s’obscurcissait dans la sienne.

 

N’allons pas trop loin cependant ; en ce qui concerne Jean Valjean, cet oubli et cet effacement n’йtaient que superficiels. Elle йtait plutфt йtourdie qu’oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu’elle avait si longtemps nommй son pиre. Mais elle aimait plus encore son mari. C’est ce qui avait un peu faussй la balance de ce cњur, penchйe d’un seul cфtй.

 

Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s’йtonnait. Alors Marius la calmait : – Il est absent, je crois. N’a-t-il pas dit qu’il partait pour un voyage ? C’est vrai, pensait Cosette. Il avait l’habitude de disparaоtre ainsi. Mais pas si longtemps. – Deux ou trois fois elle envoya Nicolette rue de l’Homme-Armй s’informer si monsieur Jean йtait revenu de son voyage. Jean Valjean fit rйpondre que non.

 

Cosette n’en demanda pas davantage, n’ayant sur la terre qu’un besoin, Marius.

 

Disons encore que, de leur cфtй, Marius et Cosette avaient йtй absents. Ils йtaient allйs а Vernon. Marius avait menй Cosette au tombeau de son pиre.

 

Marius avait peu а peu soustrait Cosette а Jean Valjean. Cosette s’йtait laissй faire.

 

Du reste, ce qu’on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas, l’ingratitude des enfants, n’est pas toujours une chose aussi reprochable qu’on le croit. C’est l’ingratitude de la nature. La nature, nous l’avons dit ailleurs, « regarde devant elle ». La nature divise les кtres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tournйs vers l’ombre, les arrivants vers la lumiиre. De lа un йcart qui, du cфtй des vieux, est fatal, et, du cфtй des jeunes, involontaire. Cet йcart, d’abord insensible, s’accroоt lentement comme toute sйparation de branches. Les rameaux, sans se dйtacher du tronc, s’en йloignent. Ce n’est pas leur faute. La jeunesse va oщ est la joie, aux fкtes, aux vives clartйs, aux amours. La vieillesse va а la fin. On ne se perd pas de vue, mais il n’y a plus d’йtreinte. Les jeunes gens sentent le refroidissement de la vie ; les vieillards celui de la tombe. N’accusons pas ces pauvres enfants.

 

Chapitre II
Derniиres palpitations de la lampe sans huile

Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue, s’assit sur une borne, sur cette mкme borne oщ Gavroche, dans la nuit du 5 au 6 juin, l’avait trouvй songeant ; il resta lа quelques minutes, puis remonta. Ce fut la derniиre oscillation du pendule. Le lendemain, il ne sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.

 

Sa portiиre, qui lui apprкtait son maigre repas, quelques choux ou quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l’assiette de terre brune et s’exclama :

 

– Mais vous n’avez pas mangй hier, pauvre cher homme !

 

– Si fait, rйpondit Jean Valjean.

 

– L’assiette est toute pleine.

 

– Regardez le pot а l’eau. Il est vide.

 

– Cela prouve que vous avez bu ; cela ne prouve pas que vous avez mangй.

 

– Eh bien, fоt Jean Valjean, si je n’ai eu faim que d’eau ?

 

– Cela s’appelle la soif, et, quand on ne mange pas en mкme temps, cela s’appelle la fiиvre.

 

– Je mangerai demain.

 

– Ou а la Trinitй. Pourquoi pas aujourd’hui ? Est-ce qu’on dit : Je mangerai demain ! Me laisser tout mon plat sans y toucher ! Mes viquelottes[111] qui йtaient si bonnes !

 

Jean Valjean prit la main de la vieille femme :

 

– Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.

 

– Je ne suis pas contente de vous, rйpondit la portiиre.

 

Jean Valjean ne voyait guиre d’autre crйature humaine que cette bonne femme. Il y a dans Paris des rues oщ personne ne passe et des maisons oщ personne ne vient. Il йtait dans une de ces rues-lа et dans une de ces maisons-lа.

 

Du temps qu’il sortait encore, il avait achetй а un chaudronnier pour quelques sous un petit crucifix de cuivre qu’il avait accrochй а un clou en face de son lit. Ce gibet-lа est toujours bon а voir.

 

Une semaine s’йcoula sans que Jean Valjean fоt un pas dans sa chambre. Il demeurait toujours couchй. La portiиre disait а son mari : – Le bonhomme de lа-haut ne se lиve plus, il ne mange plus, il n’ira pas loin. Зa a des chagrins, зa. On ne m’фtera pas de la tкte que sa fille est mal mariйe.

 

Le portier rйpliqua avec l’accent de la souverainetй maritale :

 

– S’il est riche, qu’il ait un mйdecin. S’il n’est pas riche, qu’il n’en ait pas. S’il n’a pas de mйdecin, il mourra.

 

– Et s’il en a un ?

 

– Il mourra, dit le portier.

 

La portiиre se mit а gratter avec un vieux couteau de l’herbe qui poussait dans ce qu’elle appelait son pavй, et tout en arrachant l’herbe, elle grommelait :

 

– C’est dommage. Un vieillard qui est si propre ! Il est blanc comme un poulet.

 

Elle aperзut au bout de la rue un mйdecin du quartier qui passait ; elle prit sur elle de le prier de monter.

 

– C’est au deuxiиme, lui dit-elle. Vous n’aurez qu’а entrer. Comme le bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours а la porte.

 

Le mйdecin vit Jean Valjean et lui parla.

 

Quand il redescendit, la portiиre l’interpella :

 

– Eh bien, docteur ?

 

– Votre malade est bien malade.

 

– Qu’est-ce qu’il a ?

 

– Tout et rien. C’est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une personne chиre. On meurt de cela.

 

– Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

 

– Il m’a dit qu’il se portait bien.

 

– Reviendrez-vous, docteur ?

 

– Oui, rйpondit le mйdecin. Mais il faudrait qu’un autre que moi revоnt.

 

Chapitre III
Une plume pиse а qui soulevait la charrette Fauchelevent

Un soir Jean Valjean eut de la peine а se soulever sur le coude ; il se prit la main et ne trouva pas son pouls ; sa respiration йtait courte et s’arrкtait par instants ; il reconnut qu’il йtait plus faible qu’il ne l’avait encore йtй. Alors, sans doute sous la pression de quelque prйoccupation suprкme, il fit un effort, se dressa sur son sйant, et s’habilla. Il mit son vieux vкtement d’ouvrier. Ne sortant plus, il y йtait revenu, et il le prйfйrait. Il dut s’interrompre plusieurs fois en s’habillant ; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui coulait du front.

 

Depuis qu’il йtait seul, il avait mis son lit dans l’antichambre, afin d’habiter le moins possible cet appartement dйsert.

 

Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.

 

Il l’йtala sur son lit.

 

Les chandeliers de l’йvкque йtaient а leur place sur la cheminйe. Il prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les chandeliers. Puis, quoiqu’il fоt encore grand jour, c’йtait en йtй, il les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumйs en plein jour dans les chambres oщ il y a des morts.

 

Chaque pas qu’il faisait en allant d’un meuble а l’autre l’extйnuait, et il йtait obligй de s’asseoir. Ce n’йtait point de la fatigue ordinaire qui dйpense la force pour la renouveler ; c’йtait le reste des mouvements possibles ; C’йtait la vie йpuisйe qui s’йgoutte dans des efforts accablants qu’on ne recommencera pas.

 

Une des chaises oщ il se laissa tomber йtait placйe devant le miroir, si fatal pour lui, si providentiel pour Marius, oщ il avait lu sur le buvard l’йcriture renversйe de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans ; avant le mariage de Marius, on lui eыt а peine donnй cinquante ans ; cette annйe avait comptй trente. Ce qu’il avait sur le front, ce n’йtait plus la ride de l’вge, c’йtait la marque mystйrieuse de la mort. On sentait lа le creusement de l’ongle impitoyable. Ses joues pendaient ; la peau de son visage avait cette couleur qui ferait croire qu’il y a dйjа de la terre dessus ; les deux coins de sa bouche s’abaissaient comme dans ce masque que les anciens sculptaient sur les tombeaux ; il regardait le vide avec un air de reproche ; on eыt dit un de ces grands кtres tragiques qui ont а se plaindre de quelqu’un.

 

Il йtait dans cette situation, la derniиre phase de l’accablement, oщ la douleur ne coule plus ; elle est, pour ainsi dire, coagulйe ; il y a sur l’вme comme un caillot de dйsespoir.

 

La nuit йtait venue. Il traоna laborieusement une table et le vieux fauteuil prиs de la cheminйe, et posa sur la table une plume, de l’encre et du papier.

 

Cela fait, il eut un йvanouissement. Quand il reprit connaissance, il avait soif. Ne pouvant soulever le pot а l’eau, il le pencha pйniblement vers sa bouche, et but une gorgйe.

 

Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.

 

Ces contemplations-lа durent des heures qui semblent des minutes. Tout а coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait ; il s’accouda а la table que les flambeaux de l’йvкque йclairaient, et prit la plume.

 

Comme la plume ni l’encre n’avaient servi depuis longtemps, le bec de la plume йtait recourbй, l’encre йtait dessйchйe, il fallut qu’il se levвt et qu’il mоt quelques gouttes d’eau dans l’encre, ce qu’il ne put faire sans s’arrкter et s’asseoir deux ou trois fois, et il fut forcй d’йcrire avec le dos de la plume. Il s’essuyait le front de temps en temps.

 

Sa main tremblait. Il йcrivit lentement quelques lignes que voici :

 

« Cosette, je te bйnis. Je vais t’expliquer. Ton mari a eu raison de me faire comprendre que je devais m’en aller ; cependant il y a un peu d’erreur dans ce qu’il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent. Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez toujours mon enfant bien-aimй. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j’ai la force de me les rappeler, йcoute bien, cet argent est bien а toi. Voici toute la chose : Le jais blanc vient de Norvиge, le jais noir vient d’Angleterre, la verroterie noire vient d’Allemagne. Le jais est plus lйger, plus prйcieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrйs et une lampe а esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec de la rйsine et du noir de fumйe et coыtait quatre francs la livre. J’ai imaginй de la faire avec de la gomme laque et de la tйrйbenthine. Elle ne coыte plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles se font avec un verre violet qu’on colle au moyen de cette cire sur une petite membrure en fer noir. Le verre doit кtre violet pour les bijoux de fer et noir pour les bijoux d’or. L’Espagne en achиte beaucoup. C’est le pays du jais… »

 

Ici il s’interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de ces sanglots dйsespйrйs qui montaient par moments des profondeurs de son кtre, le pauvre homme prit sa tкte dans ses deux mains, et songea.

 

– Oh ! s’йcria-t-il au dedans de lui-mкme (cris lamentables, entendus de Dieu seul), c’est fini. Je ne la verrai plus. C’est un sourire qui a passй sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans mкme la revoir. Oh ! une minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder, elle, l’ange ! et puis mourir ! Ce n’est rien de mourir, ce qui est affreux, c’est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait un mot. Est-ce que cela ferait du mal а quelqu’un ? Non, c’est fini, jamais. Me voilа tout seul. Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne la verrai plus.

 

En ce moment on frappa а sa porte.

 

Chapitre IV
Bouteille d’encre qui ne rйussit qu’а blanchir

Ce mкme jour, ou, pour mieux dire, ce mкme soir, comme Marius sortait de table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier а йtudier, Basque lui avait remis une lettre en disant : La personne qui a йcrit la lettre est dans l’antichambre.

 

Cosette avait pris le bras du grand-pиre et faisait un tour dans le jardin.

 

Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier, pli grossier, rien qu’а les voir, de certaines missives dйplaisent. La lettre qu’avait apportйe Basque йtait de cette espиce.

 

Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n’йveille un souvenir comme une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription : А monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hфtel. Le tabac reconnu lui fit reconnaоtre l’йcriture. On pourrait dire que l’йtonnement a des йclairs. Marius fut comme illuminй d’un de ces йclairs-lа.

 

L’odorat, ce mystйrieux aide-mйmoire, venait de faire revivre en lui tout un monde. C’йtait bien lа le papier, la faзon de plier, la teinte blafarde de l’encre, c’йtait bien lа l’йcriture connue ; surtout c’йtait lа le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.

 

Ainsi, йtrange coup de tкte du hasard ! une des deux pistes qu’il avait tant cherchйes, celle pour laquelle derniиrement encore il avait fait tant d’efforts et qu’il croyait а jamais perdue, venait d’elle-mкme s’offrir а lui.

 

Il dйcacheta avidement la lettre, et il lut :

 

« Monsieur le baron,

 

« Si l’Кtre Suprкme m’en avait donnй les talents, j’aurais pu кtre le baron Thйnard[112], membre de l’institut (acadйmie des sciences), mais je ne le suis pas. Je porte seulement le mкme nom que lui, heureux si ce souvenir me recommande а l’excellence de vos bontйs. Le bienfait dont vous m’honorerez sera rйciproque. Je suis en possession d’un secret consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret а votre disposition dйsirant avoir l’honneur de vous кtre hutile. Je vous donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet individu qui n’y a pas droit, madame la baronne йtant de haute naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps avec le crime sans abdiquer.

 

« J’atends dans l’antichambre les ordres de monsieur le baron.

 

« Avec respect. »

 

La lettre йtait signйe « Thйnard ».

 

Cette signature n’йtait pas fausse. Elle йtait seulement un peu abrйgйe.

 

Du reste l’amphigouri et l’orthographe achevaient la rйvйlation. Le certificat d’origine йtait complet. Aucun doute n’йtait possible.

 

L’йmotion de Marius fut profonde. Aprиs le mouvement de surprise, il eut un mouvement de bonheur. Qu’il trouvвt maintenant l’autre homme qu’il cherchait, celui qui l’avait sauvй lui Marius, et il n’aurait plus rien а souhaiter.

 

Il ouvrit un tiroir de son secrйtaire, y prit quelques billets de banque, les mit dans sa poche, referma le secrйtaire et sonna. Basque entre-bвilla la porte.

 

– Faites entrer, dit Marius.

 

Basque annonзa :

 

– Monsieur Thйnard.

 

Un homme entra.

 

Nouvelle surprise pour Marius. L’homme qui entra lui йtait parfaitement inconnu.

 

Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate, des lunettes vertes а double abat-jour de taffetas vert sur les yeux, les cheveux lissйs et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux йtaient gris. Il йtait vкtu de noir de la tкte aux pieds, d’un noir trиs rвpй, mais propre ; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait supposer une montre. Il tenait а la main un vieux chapeau. Il marchait voыtй, et la courbure de son dos s’augmentait de la profondeur de son salut.

 

Ce qui frappait au premier abord, c’est que l’habit de ce personnage, trop ample, quoique soigneusement boutonnй, ne semblait pas fait pour lui. Ici une courte digression est nйcessaire.

 

Il y avait а Paris, а cette йpoque, dans un vieux logis borgne, rue Beautreillis, prиs de l’Arsenal, un juif ingйnieux qui avait pour profession de changer un gredin en honnкte homme. Pas pour trop longtemps, ce qui eыt pu кtre gкnant pour le gredin. Le changement se faisait а vue, pour un jour ou deux, а raison de trente sous par jour, au moyen d’un costume ressemblant le plus possible а l’honnкtetй de tout le monde. Ce loueur de costumes s’appelait le Changeur ; les filous parisiens lui avaient donnй ce nom, et ne lui en connaissaient pas d’autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il affublait les gens йtaient а peu prиs possibles. Il avait des spйcialitйs et des catйgories ; а chaque clou de son magasin pendait, usйe et fripйe, une condition sociale ; ici l’habit de magistrat, lа l’habit de curй, lа l’habit de banquier, dans un coin l’habit de militaire en retraite, ailleurs l’habit d’homme de lettres, plus loin l’habit d’homme d’Йtat. Cet кtre йtait le costumier du drame immense que la friponnerie joue а Paris. Son bouge йtait la coulisse d’oщ le vol sortait et oщ l’escroquerie rentrait. Un coquin dйguenillй arrivait а ce vestiaire, dйposait trente sous, et choisissait, selon le rфle qu’il voulait jouer ce jour-lа, l’habit qui lui convenait, et, en redescendant l’escalier, le coquin йtait quelqu’un. Le lendemain les nippes йtaient fidиlement rapportйes, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs, n’йtait jamais volй. Ces vкtements avaient un inconvйnient, ils « n’allaient pas » ; n’йtant point faits pour ceux qui les portaient, ils йtaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-lа, et ne s’ajustaient а personne. Tout filou qui dйpassait la moyenne humaine en petitesse ou en grandeur, йtait mal а l’aise dans les costumes du Changeur. Il ne fallait кtre ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur n’avait prйvu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure а l’espиce dans la personne du premier gueux venu, lequel n’est ni gros, ni mince, ni grand, ni petit. De lа des adaptations quelquefois difficiles dont les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis pour les exceptions ! L’habit d’homme d’Йtat, par exemple, noir du haut en bas, et par consйquent convenable, eыt йtй trop large pour Pitt et trop йtroit pour Castelcicala. Le vкtement d’homme d’йtat йtait dйsignй comme il suit dans le catalogue du Changeur ; nous copions : « Un habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des bottes et du linge. » Il y avait en marge : Ancien ambassadeur, et une note que nous transcrivons йgalement : « Dans une boоte sйparйe, une perruque proprement frisйe, des lunettes vertes, des breloques, et deux petits tuyaux de plume d’un pouce de long enveloppйs de coton. » Tout cela revenait а l’homme d’Йtat, ancien ambassadeur. Tout ce costume йtait, si l’on peut parler ainsi, extйnuй ; les coutures blanchissaient, une vague boutonniиre s’entrouvrait а l’un des coudes ; en outre, un bouton manquait а l’habit sur la poitrine ; mais ce n’est qu’un dйtail ; la main de l’homme d’Йtat, devant toujours кtre dans l’habit et sur le cњur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.

 

Si Marius avait йtй familier avec les institutions occultes de Paris, il eыt tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait d’introduire, l’habit d’homme d’Йtat[113] empruntй au Dйcroche-moi-зa du Changeur.

 

Le dйsappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui qu’il attendait, tourna en disgrвce pour le nouveau venu. Il l’examina des pieds а la tкte, pendant que le personnage s’inclinait dйmesurйment, et lui demanda d’un ton bref :

 

– Que voulez-vous ?

 

L’homme rйpondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d’un crocodile donnerait quelque idйe :

 

– Il me semble impossible que je n’aie pas dйjа eu l’honneur de voir monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l’avoir particuliиrement rencontrй, il y a quelques annйes, chez madame la princesse Bagration et dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.

 

C’est toujours une bonne tactique en coquinerie que d’avoir l’air de reconnaоtre quelqu’un qu’on ne connaоt point.

 

Marius йtait attentif au parler de cet homme. Il йpiait l’accent et le geste, mais son dйsappointement croissait ; c’йtait une prononciation nasillarde, absolument diffйrente du son de voix aigre et sec auquel il s’attendait. Il йtait tout а fait dйroutй.

 

– Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n’ai de ma vie mis le pied ni chez l’un ni chez l’autre.

 

La rйponse йtait bourrue. Le personnage, gracieux quand mкme, insista.

 

– Alors, ce sera chez Chateaubriand que j’aurai vu monsieur ! Je connais beaucoup Chateaubriand. Il est trиs affable. Il me dit quelquefois : Thйnard, mon ami… est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi ?

 

Le front de Marius devint de plus en plus sйvиre :

 

– Je n’ai jamais eu l’honneur d’кtre reзu chez monsieur de Chateaubriand. Abrйgeons. Qu’est-ce que vous voulez ?

 

L’homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.

 

– Monsieur le baron, daignez m’йcouter. Il y a en Amйrique, dans un pays qui est du cфtй de Panama, un village appelй la Joya[114]. Ce village se compose d’une seule maison. Une grande maison carrйe de trois йtages en briques cuites au soleil, chaque cфtй du carrй long de cinq cents pieds, chaque йtage en retraite de douze pieds sur l’йtage infйrieur de faзon а laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l’йdifice, au centre une cour intйrieure oщ sont les provisions et les munitions, pas de fenкtres, des meurtriиres, pas de porte, des йchelles, des йchelles pour monter du sol а la premiиre terrasse, et de la premiиre а la seconde, et de la seconde а la troisiиme, des йchelles pour descendre dans la cour intйrieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d’escaliers aux chambres, des йchelles ; le soir on ferme les trappes, on retire les йchelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtriиres ; nul moyen d’entrer ; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents habitants, voilа ce village. Pourquoi tant de prйcautions ? c’est que ce pays est dangereux ; il est plein d’anthropophages. Alors pourquoi y va-t-on ? c’est que ce pays est merveilleux ; on y trouve de l’or.

 

– Oщ voulez-vous en venir ? interrompit Marius qui du dйsappointement passait а l’impatience.

 

– А ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatiguй. La vieille civilisation m’a mis sur les dents. Je veux essayer des sauvages.

 

– Aprиs ?

 

– Monsieur le baron, l’йgoпsme est la loi du monde. La paysanne prolйtaire qui travaille а la journйe se retourne quand la diligence passe, la paysanne propriйtaire qui travaille а son champ ne se retourne pas. Le chien du pauvre aboie aprиs le riche, le chien du riche aboie aprиs le pauvre. Chacun pour soi. L’intйrкt, voilа le but des hommes. L’or, voilа l’aimant.

 

– Aprиs ? Concluez.

 

– Je voudrais aller m’йtablir а la Joya. Nous sommes trois. J’ai mon йpouse et ma demoiselle ; une fille qui est fort belle. Le voyage est long et cher. Il me faut un peu d’argent.

 

– En quoi cela me regarde-t-il ? demanda Marius.

 

L’inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et rйpliqua avec un redoublement de sourire :

 

– Est-ce que monsieur le baron n’a pas lu ma lettre ?

 

Cela йtait а peu prиs vrai. Le fait est que le contenu de l’йpоtre avait glissй sur Marius. Il avait vu l’йcriture plus qu’il n’avait lu la lettre. Il s’en souvenait а peine. Depuis un moment un nouvel йveil venait de lui кtre donnй. Il avait remarquй ce dйtail : mon йpouse et ma demoiselle. Il attachait sur l’inconnu un њil pйnйtrant. Un juge d’instruction n’eыt pas mieux regardй. Il le guettait presque. Il se borna а lui rйpondre :

 

– Prйcisez.

 

L’inconnu insйra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tкte sans redresser son йpine dorsale, mais en scrutant de son cфtй Marius avec le regard vert de ses lunettes.

 

– Soit, monsieur le baron. Je prйcise. J’ai un secret а vous vendre.

 

– Un secret ?

 

– Un secret.

 

– Qui me concerne ?

 

– Un peu.

 

– Quel est ce secret ?

 

Marius examinait de plus en plus l’homme, tout en l’йcoutant.

 

– Je commence gratis, dit l’inconnu. Vous allez voir que je suis intйressant.

 

– Parlez.

 

– Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.

 

Marius tressaillit.

 

– Chez moi ? non, dit-il.

 

L’inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit :

 

– Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas ici de faits anciens, arriйrйs, caducs, qui peuvent кtre effacйs par la prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de faits rйcents, de faits actuels, de faits encore ignorйs de la justice а cette heure. Je continue. Cet homme s’est glissй dans votre confiance, et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son nom vrai. Et vous le dire pour rien.

 

– J’йcoute.

 

– Il s’appelle Jean Valjean.

 

– Je le sais.

 

– Je vais vous dire, йgalement pour rien, qui il est.

 

– Dites.

 

– C’est un ancien forзat.

 

– Je le sais.

 

– Vous le savez depuis que j’ai eu l’honneur de vous le dire.

 

– Non. Je le savais auparavant.

 

Le ton froid de Marius, cette double rйplique je le sais, son laconisme rйfractaire au dialogue, remuиrent dans l’inconnu quelque colиre sourde. Il dйcocha а la dйrobйe а Marius un regard furieux, tout de suite йteint. Si rapide qu’il fыt, ce regard йtait de ceux qu’on reconnaоt quand on les a vus une fois ; il n’йchappa point а Marius. De certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines вmes ; la prunelle, ce soupirail de la pensйe, s’en embrase ; les lunettes ne cachent rien ; mettez donc une vitre а l’enfer.

 

L’inconnu reprit, en souriant :

 

– Je ne me permets pas de dйmentir monsieur le baron. Dans tous les cas, vous devez voir que je suis renseignй. Maintenant ce que j’ai а vous apprendre n’est connu que de moi seul. Cela intйresse la fortune de madame la baronne. C’est un secret extraordinaire. Il est а vendre. C’est а vous que je l’offre d’abord. Bon marchй. Vingt mille francs.

 

– Je sais ce secret-lа comme je sais les autres, dit Marius.

 

Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix :

 

– Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.

 

– Je vous rйpиte que vous n’avez rien а m’apprendre. Je sais ce que vous voulez me dire.

 

Il y eut dans l’њil de l’homme un nouvel йclair. Il s’йcria :

 

– Il faut pourtant que je dоne aujourd’hui. C’est un secret extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je parle. Donnez-moi vingt francs.

 

Marius le regarda fixement :

 

– Je sais votre secret extraordinaire ; de mкme que je savais le nom de Jean Valjean, de mкme que je sais votre nom.

 

– Mon nom ?

 

– Oui.

 

– Ce n’est pas difficile, monsieur le baron. J’ai eu l’honneur de vous l’йcrire et de vous le dire. Thйnard.

 

– Dier.

 

– Hein ?

 

– Thйnardier.

 

– Qui зa ?

 

Dans le danger, le porc-йpic se hйrisse, le scarabйe fait le mort, la vieille garde se forme en carrй ; cet homme se mit а rire.

 

Puis il йpousseta d’une chiquenaude un grain de poussiиre sur la manche de son habit.

 

Marius continua :

 

– Vous кtes aussi l’ouvrier Jondrette, le comйdien Fabantou, le poиte Genflot, l’espagnol don Alvarиs, et la femme Balizard.

 

– La femme quoi ?

 

– Et vous avez tenu une gargote а Montfermeil.

 

– Une gargote ! Jamais.

 

– Et je vous dis que vous кtes Thйnardier.

 

– Je le nie.

 

– Et que vous кtes un gueux. Tenez.

 

Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta а la face.

 

– Merci ! pardon ! cinq cents francs ! monsieur le baron !

 

Et l’homme, bouleversй, saluant, saisissant le billet, l’examina.

 

– Cinq cents francs ! reprit-il, йbahi. Et il bйgaya а demi-voix : Un fafiot sйrieux !

 

Puis brusquement :

 

– Eh bien soit, s’йcria-t-il. Mettons-nous а notre aise.

 

Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arriиre, arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux tuyaux de plume dont il a йtй question tout а l’heure, et qu’on a d’ailleurs dйjа vus а une autre page de ce livre[115], il фta son visage comme on фte son chapeau.

 

L’њil s’alluma ; le front inйgal, ravinй, bossu par endroits, hideusement ridй en haut, se dйgagea, le nez redevint aigu comme un bec ; le profil fйroce et sagace de l’homme de proie reparut.

 

– Monsieur le baron est infaillible, dit-il d’une voix nette et d’oщ avait disparu tout nasillement, je suis Thйnardier.

 

Et il redressa son dos voыtй.

 

Thйnardier, car c’йtait bien lui, йtait йtrangement surpris ; il eыt йtй troublй s’il avait pu l’кtre. Il йtait venu apporter de l’йtonnement, et c’йtait lui qui en recevait. Cette humiliation lui йtait payйe cinq cents francs, et, а tout prendre, il l’acceptait ; mais il n’en йtait pas moins abasourdi.

 

Il voyait pour la premiиre fois ce baron Pontmercy, et, malgrй son dйguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait а fond. Et non seulement ce baron йtait au fait de Thйnardier, mais il semblait au fait de Jean Valjean. Qu’йtait-ce que ce jeune homme presque imberbe, si glacial et si gйnйreux, qui savait les noms des gens, qui savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe ?

 

Thйnardier, on se le rappelle[116], quoique ayant йtй voisin de Marius, ne l’avait jamais vu, ce qui est frйquent а Paris ; il avait autrefois entendu vaguement ses filles parler d’un jeune homme trиs pauvre appelй Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait йcrit, sans le connaоtre, la lettre qu’on sait. Aucun rapprochement n’йtait possible dans son esprit entre ce Marius-lа et M. le baron Pontmercy.

 

Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille de Waterloo, il n’en avait entendu que les deux derniиres syllabes, pour lesquelles il avait toujours eu le lйgitime dйdain qu’on doit а ce qui n’est qu’un remercоment.

 

Du reste, par sa fille Azelma, qu’il avait mise а la piste des mariйs du 16 fйvrier, et par ses fouilles personnelles, il йtait parvenu а savoir beaucoup de choses, et, du fond de ses tйnиbres, il avait rйussi а saisir plus d’un fil mystйrieux. Il avait, а force d’industrie, dйcouvert, ou, tout au moins, а force d’inductions, devinй, quel йtait l’homme qu’il avait rencontrй un certain jour dans le Grand Йgout. De l’homme, il йtait facilement arrivй au nom. Il savait que madame la baronne Pontmercy, c’йtait Cosette. Mais de ce cфtй-lа, il comptait кtre discret. Qui йtait Cosette ? Il ne le savait pas au juste lui-mкme. Il entrevoyait bien quelque bвtardise, l’histoire de Fantine lui avait toujours semblй louche, mais а quoi bon en parler ? Pour se faire payer son silence ? Il avait, ou croyait avoir, а vendre mieux que cela. Et, selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette rйvйlation au baron Pontmercy : Votre femme est bвtarde, cela n’eыt rйussi qu’а attirer la botte du mari vers les reins du rйvйlateur.

 

Dans la pensйe de Thйnardier, la conversation avec Marius n’avait pas encore commencй. Il avait dы reculer, modifier sa stratйgie, quitter une position, changer de front ; mais rien d’essentiel n’йtait encore compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il avait quelque chose de dйcisif а dire, et mкme contre ce baron Pontmercy si bien renseignй et si bien armй, il se sentait fort. Pour les hommes de la nature de Thйnardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui allait s’engager, quelle йtait sa situation ? Il ne savait pas а qui il parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette revue intйrieure de ses forces, et aprиs avoir dit : Je suis Thйnardier, il attendit.

 

Marius йtait restй pensif. Il tenait donc enfin Thйnardier. Cet homme, qu’il avait tant dйsirй retrouver, йtait lа. Il allait donc pouvoir faire honneur а la recommandation du colonel Pontmercy. Il йtait humiliй que ce hйros dыt quelque chose а ce bandit, et que la lettre de change tirйe du fond du tombeau par son pиre sur lui Marius fыt jusqu’а ce jour protestйe. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe oщ йtait son esprit vis-а-vis de Thйnardier, qu’il y avait lieu de venger le colonel du malheur d’avoir йtй sauvй par un tel gredin. Quoi qu’il en fыt, il йtait content. Il allait donc enfin dйlivrer de ce crйancier indigne l’ombre du colonel, et il lui semblait qu’il allait retirer de la prison pour dettes la mйmoire de son pиre.

 

А cфtй de ce devoir, il en avait un autre, йclaircir, s’il se pouvait, la source de la fortune de Cosette. L’occasion semblait se prйsenter. Thйnardier savait peut-кtre quelque chose. Il pouvait кtre utile de voir le fond de cet homme. Il commenзa par lа.

 

Thйnardier avait fait disparaоtre le « fafiot sйrieux » dans son gousset, et regardait Marius avec une douceur presque tendre.

 

Marius rompit le silence.

 

– Thйnardier, je vous ai dit votre nom. А prйsent, votre secret, ce que vous veniez m’apprendre, voulez-vous que je vous le dise ? J’ai mes informations aussi, moi. Vous allez voir que j’en sais plus long que vous. Jean Valjean, comme vous l’avez dit, est un assassin et un voleur. Un voleur, parce qu’il a volй un riche manufacturier dont il a causй la ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu’il a assassinй l’agent de police Javert.

 

– Je ne comprends pas, monsieur le baron, fоt Thйnardier.

 

– Je vais me faire comprendre. Йcoutez. Il y avait, dans un arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu quelque ancien dйmкlй avec la justice, et qui, sous le nom de M. Madeleine, s’йtait relevй et rйhabilitй. Cet homme йtait devenu, dans toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant а sa fortune personnelle, il l’avait faite aussi, mais secondairement et, en quelque sorte, par occasion. Il йtait le pиre nourricier des pauvres. Il fondait des hфpitaux, ouvrait des йcoles, visitait les malades, dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins ; il йtait comme le tuteur du pays. Il avait refusй la croix, on l’avait nommй maire. Un forзat libйrй savait le secret d’une peine encourue autrefois par cet homme ; il le dйnonзa et le fit arrкter, et profita de l’arrestation pour venir а Paris et se faire remettre par le banquier Laffitte, – Je tiens le fait du caissier lui-mкme, – au moyen d’une fausse signature, une somme de plus d’un demi-million qui appartenait а M. Madeleine. Ce forзat, qui a volй M. Madeleine, c’est Jean Valjean. Quant а l’autre fait, vous n’avez rien non plus а m’apprendre. Jean Valjean a tuй l’agent Javert ; il l’a tuй d’un coup de pistolet. Moi qui vous parle, j’йtais prйsent.

 

Thйnardier jeta а Marius le coup d’њil souverain d’un homme battu qui remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute tout le terrain qu’il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite ; l’infйrieur vis-а-vis du supйrieur doit avoir le triomphe cвlin, et Thйnardier se borna а dire а Marius :

 

– Monsieur le baron, nous faisons fausse route.

 

Et il souligna cette phrase en faisant faire а son trousseau de breloques un moulinet expressif.

 

– Quoi ! repartit Marius, contestez-vous cela ? Ce sont des faits.

 

– Ce sont des chimиres. La confiance dont monsieur le baron m’honore me fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vйritй et la justice. Je n’aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean Valjean n’a point volй M. Madeleine, et Jean Valjean n’a point tuй Javert.

 

– Voilа qui est fort ! comment cela ?

 

– Pour deux raisons.

 

– Lesquelles ? parlez.

 

– Voici la premiиre : il n’a pas volй M. Madeleine, attendu que c’est lui-mкme Jean Valjean qui est M. Madeleine.

 

– Que me contez-vous lа ?

 

– Et voici la seconde : il n’a pas assassinй Javert, attendu que celui qui a tuй Javert, c’est Javert.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Que Javert s’est suicidй.

 

– Prouvez ! prouvez ! cria Marius hors de lui.

 

Thйnardier reprit en scandant sa phrase а la faзon d’un alexandrin antique :

 

– L’agent-de-police-Ja-vert-a-йtй-trouvй-noyй-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.

 

– Mais prouvez donc !

 

Thйnardier tira de sa poche de cфtй une large enveloppe de papier gris qui semblait contenir des feuilles pliйes de diverses grandeurs.

 

– J’ai mon dossier, dit-il avec calme.

 

Et il ajouta :

 

– Monsieur le baron, dans votre intйrкt, j’ai voulu connaоtre а fond mon Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c’est le mкme homme, et je dis que Javert n’a eu d’autre assassin que Javert, et quand je parle, c’est que j’ai des preuves. Non des preuves manuscrites, l’йcriture est suspecte, l’йcriture est complaisante, mais des preuves imprimйes.

 

Tout en parlant, Thйnardier extrayait de l’enveloppe deux numйros de journaux jaunis, fanйs, et fortement saturйs de tabac. L’un de ces deux journaux, cassй а tous les plis et tombant en lambeaux carrйs, semblait beaucoup plus ancien que l’autre.

 

– Deux faits, deux preuves, fit Thйnardier. Et il tendit а Marius les deux journaux dйployйs.

 

Ces deux journaux, le lecteur les connaоt. L’un, le plus ancien, un numйro du Drapeau blanc du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte а la page 148 du tome troisiиme de ce livre[117], йtablissait l’identitй de M. Madeleine et de Jean Valjean. L’autre, un Moniteur du 15 juin 1832, constatait le suicide de Javert, ajoutant qu’il rйsultait d’un rapport verbal de Javert au prйfet que, fait prisonnier dans la barricade de la rue de la Chanvrerie, il avait dы la vie а la magnanimitй d’un insurgй qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brыler la cervelle, avait tirй en l’air.

 

Marius lut. Il y avait йvidence, date certaine, preuve irrйfragable, ces deux journaux n’avaient pas йtй imprimйs exprиs pour appuyer les dires de Thйnardier ; la note publiйe dans le Moniteur йtait communiquйe administrativement par la prйfecture de police. Marius ne pouvait douter. Les renseignements du commis-caissier йtaient faux et lui-mкme s’йtait trompй. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage. Marius ne put retenir un cri de joie :

 

– Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme ! toute cette fortune йtait vraiment а lui ! c’est Madeleine, la providence de tout un pays ! c’est Jean Valjean, le sauveur de Javert ! c’est un hйros ! c’est un saint !

 

– Ce n’est pas un saint, et ce n’est pas un hйros, dit Thйnardier. C’est un assassin et un voleur.

 

Et il ajouta du ton d’un homme qui commence а se sentir quelque autoritй : – Calmons-nous.

 

Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui revenaient, tombиrent sur lui comme une douche de glace.

 

– Encore ! dit-il.

 

– Toujours, fit Thйnardier. Jean Valjean n’a pas volй Madeleine, mais c’est un voleur. Il n’a pas tuй Javert, mais c’est un meurtrier.

 

– Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misйrable vol d’il y a quarante ans, expiй, cela rйsulte de vos journaux mкmes, par toute une vie de repentir, d’abnйgation et de vertu ?

 

– Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je rйpиte que je parle de faits actuels. Ce que j’ai а vous rйvйler est absolument inconnu. C’est de l’inйdit. Et peut-кtre y trouverez-vous la source de la fortune habilement offerte par Jean Valjean а madame la baronne. Je dis habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une honorable maison dont on partagera l’aisance, et, du mкme coup, cacher son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se crйer une famille, ce ne serait pas trиs maladroit.

 

– Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.

 

– Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la rйcompense а votre gйnйrositй. Ce secret vaut de l’or massif. Vous me direz : Pourquoi ne t’es-tu pas adressй а Jean Valjean ? Par une raison toute simple ; je sais qu’il s’est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la combinaison ingйnieuse ; mais il n’a plus le sou, il me montrerait ses mains vides, et, puisque j’ai besoin de quelque argent pour mon voyage а la Joya, je vous prйfиre, vous qui avez tout, а lui qui n’a rien. Je suis un peu fatiguй, permettez-moi de prendre une chaise.

 

Marius s’assit et lui fit signe de s’asseoir.

 

Thйnardier s’installa sur une chaise capitonnйe, reprit les deux journaux, les replongea dans l’enveloppe, et murmura en becquetant avec son ongle le Drapeau blanc : Celui-ci m’a donnй du mal pour l’avoir. Cela fait, il croisa les jambes et s’йtala sur le dos, attitude propre aux gens sыrs de ce qu’ils disent, puis entra en matiиre, gravement et en appuyant sur les mots :

 

– Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de l’йmeute, un homme йtait dans le Grand Йgout de Paris, du cфtй oщ l’йgout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont d’Iйna.

 

Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thйnardier. Thйnardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d’un orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son adversaire sous ses paroles :

 

– Cet homme, forcй de se cacher, pour des raisons du reste йtrangиres а la politique, avait pris l’йgout pour domicile et en avait une clef. C’йtait, je le rйpиte, le 6 juin ; il pouvait кtre huit heures du soir. L’homme entendit du bruit dans l’йgout. Trиs surpris, il se blottit, et guetta. C’йtait un bruit de pas, on marchait dans l’ombre, on venait de son cфtй. Chose йtrange, il y avait dans l’йgout un autre homme que lui. La grille de sortie de l’йgout n’йtait pas loin. Un peu de lumiиre qui en venait lui permit de reconnaоtre le nouveau venu et de voir que cet homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbй. L’homme qui marchait courbй йtait un ancien forзat, et ce qu’il traоnait sur ses йpaules йtait un cadavre. Flagrant dйlit d’assassinat, s’il en fut. Quant au vol, il va de soi ; on ne tue pas un homme gratis. Ce forзat allait jeter ce cadavre а la riviиre. Un fait а noter, c’est qu’avant d’arriver а la grille de sortie, ce forзat, qui venait de loin dans l’йgout, avait nйcessairement rencontrй une fondriиre йpouvantable oщ il semble qu’il eыt pu laisser le cadavre ; mais, dиs le lendemain, les йgoutiers, en travaillant а la fondriиre, y auraient retrouvй l’homme assassinй, et ce n’йtait pas le compte de l’assassin. Il avait mieux aimй traverser la fondriиre, avec son fardeau, et ses efforts ont dы кtre effrayants, il est impossible de risquer plus complиtement sa vie ; je ne comprends pas qu’il soit sorti de lа vivant.

 

La chaise de Marius se rapprocha encore. Thйnardier en profita pour respirer longuement. Il poursuivit :

 

– Monsieur le baron, un йgout n’est pas le Champ de Mars. On y manque de tout, et mкme de place. Quand deux hommes sont lа, il faut qu’ils se rencontrent. C’est ce qui arriva. Le domiciliй et le passant furent forcйs de se dire bonjour, а regret l’un et l’autre. Le passant dit au domiciliй : – Tu vois ce que j’ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as la clef, donne-la-moi. Ce forзat йtait un homme d’une force terrible. Il n’y avait pas а refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa, uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien voir, sinon qu’il йtait jeune, bien mis, l’air d’un riche, et tout dйfigurй par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de dйchirer et d’arracher par derriиre, sans que l’assassin s’en aperзыt, un morceau de l’habit de l’homme assassinй. Piиce а conviction, vous comprenez ; moyen de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il mit la piиce а conviction dans sa poche. Aprиs quoi il ouvrit la grille, fit sortir l’homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se sauva, se souciant peu d’кtre mкlй au surplus de l’aventure et surtout ne voulant pas кtre lа quand l’assassin jetterait l’assassinй а la riviиre. Vous comprenez а prйsent. Celui qui portait le cadavre, c’est Jean Valjean ; celui qui avait la clef vous parle en ce moment ; et le morceau de l’habit…

 

Thйnardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, а la hauteur de ses yeux, pincй entre ses deux pouces et ses deux index, un lambeau de drap noir dйchiquetй, tout couvert de taches sombres.

 

Marius s’йtait levй, pвle, respirant а peine, l’њil fixй sur le morceau de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite йtendue derriиre lui, cherchait en tвtonnant sur la muraille une clef qui йtait а la serrure d’un placard prиs de la cheminйe. Il trouva cette clef, ouvrit le placard, et y enfonзa son bras sans y regarder, et sans que sa prunelle effarйe se dйtachвt du chiffon que Thйnardier tenait dйployй.

 

Cependant Thйnardier continuait :

 

– Monsieur le baron, j’ai les plus fortes raisons de croire que le jeune homme assassinй йtait un opulent йtranger attirй par Jean Valjean dans un piиge et porteur d’une somme йnorme.

 

– Le jeune homme c'йtait moi, et voici l’habit ! cria Marius, et il jeta sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.

 

Puis, arrachant le morceau des mains de Thйnardier, il s’accroupit sur l’habit, et rapprocha du pan dйchiquetй le morceau dйchirй. La dйchirure s’adaptait exactement, et le lambeau complйtait l’habit.

 

Thйnardier йtait pйtrifiй. Il pensa ceci : Je suis йpatй.

 

Marius se redressa frйmissant, dйsespйrй, rayonnant.

 

Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thйnardier, lui prйsentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de billets de cinq cents francs et de mille francs.

 

– Vous кtes un infвme ! vous кtes un menteur, un calomniateur, un scйlйrat. Vous veniez accuser cet homme, vous l’avez justifiй ; vous vouliez le perdre, vous n’avez rйussi qu’а le glorifier. Et c’est vous qui кtes un voleur ! Et c’est vous qui кtes un assassin ! Je vous ai vu, Thйnardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l’Hфpital. J’en sais assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin mкme, si je voulais. Tenez, voilа mille francs, sacripant que vous кtes !

 

Et il jeta un billet de mille francs а Thйnardier.

 

– Ah ! Jondrette Thйnardier, vil coquin ! que ceci vous serve de leзon, brocanteur de secrets, marchand de mystиres, fouilleur de tйnиbres, misйrable ! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d’ici ! Waterloo vous protиge.

 

– Waterloo ! grommela Thйnardier, en empochant les cinq cents francs avec les mille francs.

 

– Oui, assassin ! vous y avez sauvй la vie а un colonel…

 

– А un gйnйral, dit Thйnardier, en relevant la tкte.

 

– А un colonel ! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un liard pour un gйnйral. Et vous veniez ici faire des infamies ! Je vous dis que vous avez commis tous les crimes. Partez ! disparaissez ! Soyez heureux seulement, c’est tout ce que je dйsire. Ah ! monstre ! Voilа encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dиs demain, pour l’Amйrique, avec votre fille ; car votre femme est morte, abominable menteur ! Je veillerai а votre dйpart, bandit, et je vous compterai а ce moment-lа vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs !

 

– Monsieur le baron, rйpondit Thйnardier en saluant jusqu’а terre, reconnaissance йternelle.

 

Et Thйnardier sortit, n’y concevant rien, stupйfait et ravi de ce doux йcrasement sous des sacs d’or et de cette foudre йclatant sur sa tкte en billets de banque.

 

Foudroyй, il l’йtait, mais content aussi ; et il eыt йtй trиs fвchй d’avoir un paratonnerre contre cette foudre-lа.

 

Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours aprиs les йvйnements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de Marius, pour l’Amйrique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni d’une traite de vingt mille francs sur New York. La misиre morale de Thйnardier, ce bourgeois manquй, йtait irrйmйdiable ; il fut en Amйrique ce qu’il йtait en Europe. Le contact d’un mйchant homme suffit quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une chose mauvaise. Avec l’argent de Marius, Thйnardier se fit nйgrier[118].

 

Dиs que Thйnardier fut dehors, Marius courut au jardin oщ Cosette se promenait encore.

 

– Cosette ! Cosette ! cria-t-il. Viens ! viens vite. Partons. Basque, un fiacre ! Cosette, viens. Ah ! mon Dieu ! C’est lui qui m’avait sauvй la vie ! Ne perdons pas une minute ! Mets ton chвle.

 

Cosette le crut fou, et obйit.

 

Il ne respirait pas, il mettait la main sur son cњur pour en comprimer les battements. Il allait et venait а grands pas, il embrassait Cosette : – Ah ! Cosette ! je suis un malheureux ! disait-il.

 

Marius йtait йperdu. Il commenзait а entrevoir dans ce Jean Valjean on ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouпe lui apparaissait, suprкme et douce, humble dans son immensitй. Le forзat se transfigurait en Christ. Marius avait l’йblouissement de ce prodige. Il ne savait pas au juste ce qu’il voyait, mais c’йtait grand.

 

En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter Cosette et s’y йlanзa.

 

– Cocher, dit-il, rue de l’Homme-Armй, numйro 7. Le fiacre partit.

 

– Ah ! quel bonheur ! fit Cosette, rue de l’Homme-Armй. Je n’osais plus t’en parler. Nous allons voir monsieur Jean.

 

– Ton pиre, Cosette ! ton pиre plus que jamais. Cosette, je devine. Tu m’as dit que tu n’avais jamais reзu la lettre que je t’avais envoyйe par Gavroche. Elle sera tombйe dans ses mains. Cosette, il est allй а la barricade, pour me sauver. Comme c’est son besoin d’кtre un ange, en passant, il en a sauvй d’autres ; il a sauvй Javert. Il m’a tirй de ce gouffre pour me donner а toi. Il m’a portй sur son dos dans cet effroyable йgout. Ah ! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, aprиs avoir йtй ta providence, il a йtй la mienne. Figure-toi qu’il y avait une fondriиre йpouvantable, а s’y noyer cent fois, а se noyer dans la boue, Cosette ! il me l’a fait traverser. J’йtais йvanoui je ne voyais rien, je n’entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous allons le ramener, le prendre avec nous, qu’il le veuille ou non, il ne nous quittera plus. Pourvu qu’il soit chez lui ! Pourvu que nous le trouvions ! Je passerai le reste de ma vie а le vйnйrer. Oui, ce doit кtre cela, vois-tu, Cosette ? C’est а lui que Gavroche aura remis ma lettre. Tout s’explique. Tu comprends.

 

Cosette ne comprenait pas un mot.

 

– Tu as raison, lui dit-elle.

 

Cependant le fiacre roulait.

 

Chapitre V
Nuit derriиre laquelle il y a le jour

Au coup qu’il entendit frapper а sa porte, Jean Valjean se retourna.

 

– Entrez, dit-il faiblement.

 

La porte s’ouvrit. Cosette et Marius parurent.

 

Cosette se prйcipita dans la chambre.

 

Marius resta sur le seuil, debout, appuyй contre le montant de la porte.

 

– Cosette ! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans les yeux.

 

Cosette, suffoquйe d’йmotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.

 

– Pиre ! dit-elle.

 

Jean Valjean, bouleversй, bйgayait :

 

– Cosette ! elle ! vous, madame ! c’est toi ! Ah mon Dieu !

 

Et, serrй dans les bras de Cosette, il s’йcria :

 

– C’est toi ! tu es lа ! Tu me pardonnes donc !

 

Marius, baissant les paupiиres pour empкcher ses larmes de couler, fit un pas et murmura entre ses lиvres contractйes convulsivement pour arrкter les sanglots :

 

– Mon pиre !

 

– Et vous aussi, vous me pardonnez ! dit Jean Valjean.

 

Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta : – Merci.

 

Cosette arracha son chвle et jeta son chapeau sur le lit.

 

– Cela me gкne, dit-elle.

 

Et, s’asseyant sur les genoux du vieillard, elle йcarta ses cheveux blancs d’un mouvement adorable, et lui baisa le front.

 

Jean Valjean se laissait faire, йgarй.

 

Cosette, qui ne comprenait que trиs confusйment, redoublait ses caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.

 

Jean Valjean balbutiait :

 

– Comme on est bкte ! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous, monsieur Pontmercy, qu’au moment oщ vous кtes entrй, je me disais : C’est fini. Voilа sa petite robe, je suis un misйrable homme, je ne verrai plus Cosette, je disais cela au moment mкme oщ vous montiez l’escalier. Йtais-je idiot ! Voilа comme on est idiot ! Mais on compte sans le bon Dieu. Le bon Dieu dit : Tu t’imagines qu’on va t’abandonner, bкta ! Non, non, зa ne se passera pas comme зa. Allons, il y a lа un pauvre bonhomme qui a besoin d’un ange. Et l’ange vient ; et l’on revoit sa Cosette, et l’on revoit sa petite Cosette ! Ah ! j’йtais bien malheureux !

 

Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit :

 

– J’avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en temps. Un cњur, cela veut un os а ronger. Cependant je sentais bien que j’йtais de trop. Je me donnais des raisons : Ils n’ont pas besoin de toi, reste dans ton coin, on n’a pas le droit de s’йterniser. Ah ! Dieu bйni, je la revois ! Sais-tu, Cosette, que ton mari est trиs beau ? Ah ! tu as un joli col brodй, а la bonne heure. J’aime ce dessin-lа. C’est ton mari qui l’a choisi, n’est-ce pas ? Et puis, il te faudra des cachemires. Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n’est pas pour longtemps.

 

Et Cosette reprenait :

 

– Quelle mйchancetй de nous avoir laissйs comme cela ! Oщ кtes-vous donc allй ? pourquoi avez-vous йtй si longtemps ? Autrefois vos voyages ne duraient pas plus de trois ou quatre jours. J’ai envoyй Nicolette, on rйpondait toujours : Il est absent. Depuis quand кtes-vous revenu ? Pourquoi ne pas nous l’avoir fait savoir ? Savez-vous que vous кtes trиs changй ? Ah ! le vilain pиre ! il a йtй malade, et nous ne l’avons pas su ! Tiens, Marius, tвte sa main comme elle est froide !

 

– Ainsi vous voilа ! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez ! rйpйta Jean Valjean.

 

А ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait dans le cњur de Marius trouva une issue, il йclata :

 



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