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Livre quatriиme – Javert dйraillй



 

Chapitre I
Javert dйraillй

Javert s’йtait йloignй а pas lents de la rue de l’Homme-Armй.

 

Il marchait la tкte baissйe, pour la premiиre fois de sa vie, et, pour la premiиre fois de sa vie йgalement, les mains derriиre le dos.

 

Jusqu’а ce jour, Javert n’avait pris, dans les deux attitudes de Napolйon, que celle qui exprime la rйsolution, les bras croisйs sur la poitrine, celle qui exprime l’incertitude, les mains derriиre le dos, lui йtait inconnue. Maintenant, un changement s’йtait fait ; toute sa personne, lente et sombre, йtait empreinte d’anxiйtй.

 

Il s’enfonзa dans les rues silencieuses.

 

Cependant, il suivait une direction.

 

Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes, longea le quai, dйpassa la Grиve, et s’arrкta, а quelque distance du poste de la place du Chвtelet, а l’angle du pont Notre-Dame. La Seine fait lа, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d’une part, et d’autre part entre le quai de la Mйgisserie et le quai aux Fleurs, une sorte de lac carrй traversй par un rapide.

 

Ce point de la Seine est redoutй des mariniers. Rien n’est plus dangereux que ce rapide, resserrй а cette йpoque et irritй par les pilotis du moulin du pont, aujourd’hui dйmoli. Les deux ponts, si voisins l’un de l’autre, augmentent le pйril ; l’eau se hвte formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles ; elle s’y accumule et s’y entasse ; le flot fait effort aux piles des ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les hommes qui tombent lа ne reparaissent pas ; les meilleurs nageurs s’y noient.

 

Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans l’йpaisseur de ses favoris, il songea.

 

Une nouveautй, une rйvolution, une catastrophe, venait de se passer au fond de lui-mкme ; et il y avait de quoi s’examiner.

 

Javert souffrait affreusement.

 

Depuis quelques heures Javert avait cessй d’кtre simple. Il йtait troublй ; ce cerveau, si limpide dans sa cйcitй, avait perdu sa transparence ; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans sa conscience le devoir se dйdoubler, et il ne pouvait se le dissimuler. Quand il avait rencontrй si inopinйment Jean Valjean sur la berge de la Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie et du chien qui retrouve son maоtre.

 

Il voyait devant lui deux routes йgalement droites toutes deux, mais il en voyait deux ; et cela le terrifiait, lui qui n’avait jamais connu dans sa vie qu’une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes йtaient contraires. L’une de ces deux lignes droites excluait l’autre. Laquelle des deux йtait la vraie ?

 

Sa situation йtait inexprimable.

 

Devoir la vie а un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser, кtre, en dйpit de soi-mкme, de plain-pied avec un repris de justice, et lui payer un service avec un autre service ; se laisser dire : Va-t’en, et lui dire а son tour : Sois libre ; sacrifier а des motifs personnels le devoir, cette obligation gйnйrale, et sentir dans ces motifs personnels quelque chose de gйnйral aussi, et de supйrieur peut-кtre ; trahir la sociйtй pour rester fidиle а sa conscience ; que toutes ces absurditйs se rйalisassent et qu’elles vinssent s’accumuler sur lui-mкme, c’est ce dont il йtait atterrй.

 

Une chose l’avait йtonnй, c’йtait que Jean Valjean lui eыt fait grвce, et une chose l’avait pйtrifiй, c’йtait que, lui Javert, il eыt fait grвce а Jean Valjean.

 

Oщ en йtait-il ? Il se cherchait et ne se trouvait plus.

 

Que faire maintenant ? Livrer Jean Valjean, c’йtait mal ; laisser Jean Valjean libre, c’йtait mal. Dans le premier cas, l’homme de l’autoritй tombait plus bas que l’homme du bagne ; dans le second, un forзat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, dйshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu’on pouvait prendre, il y avait de la chute. La destinйe a de certaines extrйmitйs а pic sur l’impossible, et au delа desquelles la vie n’est plus qu’un prйcipice. Javert йtait а une de ces extrйmitйs-lа.

 

Une de ses anxiйtйs, c’йtait d’кtre contraint de penser. La violence mкme de toutes ces йmotions contradictoires l’y obligeait. La pensйe, chose inusitйe pour lui, et singuliиrement douloureuse.

 

Il y a toujours dans la pensйe une certaine quantitй de rйbellion intйrieure ; et il s’irritait d’avoir cela en lui.

 

La pensйe, sur n’importe quel sujet en dehors du cercle йtroit de ses fonctions, eыt йtй pour lui, dans tous les cas, une inutilitй et une fatigue ; mais la pensйe sur la journйe qui venait de s’йcouler йtait une torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience aprиs de telles secousses, et se rendre compte de soi-mкme а soi-mкme.

 

Ce qu’il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert, trouvй bon de dйcider, contre tous les rиglements de police, contre toute l’organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier, une mise en libertй ; cela lui avait convenu ; il avait substituй ses propres affaires aux affaires publiques ; n’йtait-ce pas inqualifiable ? Chaque fois qu’il se mettait en face de cette action sans nom qu’il avait commise, il tremblait de la tкte aux pieds. А quoi se rйsoudre ? Une seule ressource lui restait : retourner en hвte rue de l’Homme-Armй, et faire йcrouer Jean Valjean. Il йtait clair que c’йtait cela qu’il fallait faire. Il ne pouvait.

 

Quelque chose lui barrait le chemin de ce cфtй-lа.

 

Quelque chose ? Quoi ? Est-ce qu’il y a au monde autre chose que les tribunaux, les sentences exйcutoires, la police et l’autoritй ? Javert йtait bouleversй.

 

Un galйrien sacrй ! un forзat imprenable а la justice ! et cela par le fait de Javert !

 

Que Javert et Jean Valjean, l’homme fait pour sйvir, l’homme fait pour subir, que ces deux hommes, qui йtaient l’un et l’autre la chose de la loi, en fussent venus а ce point de se mettre tous les deux au-dessus de la loi, est-ce que ce n’йtait pas effrayant ?

 

Quoi donc ! de telles йnormitйs arriveraient et personne ne serait puni ! Jean Valjean, plus fort que l’ordre social tout entier, serait libre, et lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement !

 

Sa rкverie devenait peu а peu terrible.

 

Il eыt pu а travers cette rкverie se faire encore quelque reproche au sujet de l’insurgй rapportй rue des Filles-du-Calvaire ; mais il n’y songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande. D’ailleurs cet insurgй йtait йvidemment un homme mort, et, lйgalement, la mort йteint la poursuite.

 

Jean Valjean, c’йtait lа le poids qu’il avait sur l’esprit.

 

Jean Valjean le dйconcertait. Tous les axiomes qui avaient йtй les points d’appui de toute sa vie s’йcroulaient devant cet homme. La gйnйrositй de Jean Valjean envers lui Javert l’accablait. D’autres faits, qu’il se rappelait et qu’il avait autrefois traitйs de mensonges et de folies, lui revenaient maintenant comme des rйalitйs. M. Madeleine reparaissait derriиre Jean Valjean, et les deux figures se superposaient de faзon а n’en plus faire qu’une, qui йtait vйnйrable. Javert sentait que quelque chose d’horrible pйnйtrait dans son вme, l’admiration pour un forзat. Le respect d’un galйrien, est-ce que c’est possible ? Il en frйmissait, et ne pouvait s’y soustraire. Il avait beau se dйbattre, il йtait rйduit а confesser dans son for intйrieur la sublimitй de ce misйrable. Cela йtait odieux.

 

Un malfaiteur bienfaisant, un forзat compatissant, doux, secourable, clйment, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine, prйfйrant la pitiй а la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre son ennemi, sauvant celui qui l’a frappй, agenouillй sur le haut de la vertu, plus voisin de l’ange que de l’homme ! Javert йtait contraint de s’avouer que ce monstre existait.

 

Cela ne pouvait durer ainsi.

 

Certes, et nous y insistons, il ne s’йtait pas rendu sans rйsistance а ce monstre, а cet ange infвme, а ce hйros hideux, dont il йtait presque aussi indignй que stupйfait. Vingt fois, quand il йtait dans cette voiture face а face avec Jean Valjean, le titre lйgal avait rugi en lui. Vingt fois, il avait йtй tentй de se jeter sur Jean Valjean, de le saisir et de le dйvorer, c’est-а-dire de l’arrкter. Quoi de plus simple en effet ? Crier au premier poste devant lequel on passe : — Voilа un repris de justice en rupture de ban ! appeler les gendarmes et leur dire : — Cet homme est pour vous ! ensuite s’en aller, laisser lа ce damnй, ignorer le reste, et ne plus se mкler de rien. Cet homme est а jamais le prisonnier de la loi ; la loi en fera ce qu’elle voudra. Quoi de plus juste ? Javert s’йtait dit tout cela ; il avait voulu passer outre, agir, apprйhender l’homme, et, alors comme а prйsent, il n’avait pas pu ; et chaque fois que sa main s’йtait convulsivement levйe vers le collet de Jean Valjean, sa main, comme sous un poids йnorme, йtait retombйe, et il avait entendu au fond de sa pensйe une voix, une йtrange voix qui lui criait : — C’est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.

 

Puis sa rйflexion tombait sur lui-mкme, et а cфtй de Jean Valjean grandi, il se voyait, lui Javert, dйgradй.

 

Un forзat йtait son bienfaiteur !

 

Mais aussi pourquoi avait-il permis а cet homme de le laisser vivre ? Il avait, dans cette barricade, le droit d’кtre tuй. Il aurait dы user de ce droit. Appeler les autres insurgйs а son secours contre Jean Valjean, se faire fusiller de force, cela valait mieux.

 

Sa suprкme angoisse, c’йtait la disparition de la certitude. Il se sentait dйracinй. Le code n’йtait plus qu’un tronзon dans sa main. Il avait affaire а des scrupules d’une espиce inconnue. Il se faisait en lui une rйvйlation sentimentale, entiиrement distincte de l’affirmation lйgale, son unique mesure jusqu’alors. Rester dans l’ancienne honnкtetй, cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait а son вme, le bienfait acceptй et rendu, le dйvouement, la misйricorde, l’indulgence, les violences faites par la pitiй а l’austйritй, l’acception de personnes, plus de condamnation dйfinitive, plus de damnation, la possibilitй d’une larme dans l’њil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les tйnиbres l’effrayant lever d’un soleil moral inconnu ; il en avait l’horreur et l’йblouissement. Hibou forcй а des regards d’aigle.

 

Il se disait que c’йtait donc vrai, qu’il y avait des exceptions, que l’autoritй pouvait кtre dйcontenancйe, que la rиgle pouvait rester court devant un fait, que tout ne s’encadrait pas dans le texte du code, que l’imprйvu se faisait obйir, que la vertu d’un forзat pouvait tendre un piиge а la vertu d’un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait кtre divin, que la destinйe avait de ces embuscades-lа, et il songeait avec dйsespoir que lui-mкme n’avait pas йtй а l’abri d’une surprise.

 

Il йtait forcй de reconnaоtre que la bontй existait. Ce forзat avait йtй bon. Et lui-mкme, chose inouпe, il venait d’кtre bon. Donc il se dйpravait.

 

Il se trouvait lвche. Il se faisait horreur.

 

L’idйal pour Javert, ce n’йtait pas d’кtre humain, d’кtre grand, d’кtre sublime ; c’йtait d’кtre irrйprochable.

 

Or, il venait de faillir.

 

Comment en йtait-il arrivй lа ? comment tout cela s’йtait-il passй ? Il n’aurait pu se le dire а lui-mкme. Il prenait sa tкte entre ses deux mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas а se l’expliquer.

 

Il avait certainement toujours eu l’intention de remettre Jean Valjean а la loi, dont Jean Valjean йtait le captif, et dont lui, Javert, йtait l’esclave. Il ne s’йtait pas avouй un seul instant, pendant qu’il le tenait, qu’il eыt la pensйe de le laisser aller. C’йtait en quelque sorte а son insu que sa main s’йtait ouverte et l’avait lвchй.

 

Toutes sortes de nouveautйs йnigmatiques s’entr’ouvraient devant ses yeux. Il s’adressait des questions, et il se faisait des rйponses, et ses rйponses l’effrayaient. Il se demandait : Ce forзat, ce dйsespйrй, que j’ai poursuivi jusqu’а le persйcuter, et qui m’a eu sous son pied, et qui pouvait se venger, et qui le devait tout а la fois pour sa rancune et pour sa sйcuritй, en me laissant la vie, en me faisant grвce, qu’a-t-il fait ? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui faisant grвce а mon tour, qu’ai-je fait ? Mon devoir. Non. Quelque chose de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir ? Ici il s’effarait ; sa balance se disloquait ; l’un des plateaux tombait dans l’abоme, l’autre s’en allait dans le ciel ; et Javert n’avait pas moins d’йpouvante de celui qui йtait en haut que de celui qui йtait en bas. Sans кtre le moins du monde ce qu’on appelle voltairien, ou philosophe, ou incrйdule, respectueux au contraire, par instinct, pour l’йglise йtablie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de l’ensemble social ; l’ordre йtait son dogme et lui suffisait ; depuis qu’il avait l’вge d’homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police а peu prиs toute sa religion ; йtant, et nous employons ici les mots sans la moindre ironie et dans leur acception la plus sйrieuse, йtant, nous l’avons dit, espion comme on est prкtre. Il avait un supйrieur, M. Gisquet ; il n’avait guиre songй jusqu’а ce jour а cet autre supйrieur, Dieu.

 

Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinйment, et en йtait troublй.

 

Il йtait dйsorientй de cette prйsence inattendue ; il ne savait que faire de ce supйrieur-lа, lui qui n’ignorait pas que le subordonnй est tenu de se courber toujours, qu’il ne doit ni dйsobйir, ni blвmer, ni discuter, et que, vis-а-vis d’un supйrieur qui l’йtonne trop, l’infйrieur n’a d’autre ressource que sa dйmission.

 

Mais comment s’y prendre pour donner sa dйmission а Dieu ?

 

Quoi qu’il en fыt, et c’йtait toujours lа qu’il en revenait, un fait pour lui dominait tout, c’est qu’il venait de commettre une infraction йpouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamnй rйcidiviste en rupture de ban. Il venait d’йlargir un galйrien. Il venait de voler aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se comprenait plus. Il n’йtait pas sыr d’кtre lui-mкme. Les raisons mкmes de son action lui йchappaient, il n’en avait que le vertige. Il avait vйcu jusqu’а ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probitй tйnйbreuse. Cette foi le quittait, cette probitй lui faisait dйfaut. Tout ce qu’il avait cru se dissipait. Des vйritйs dont il ne voulait pas l’obsйdaient inexorablement. Il fallait dйsormais кtre un autre homme. Il souffrait les йtranges douleurs d’une conscience brusquement opйrйe de la cataracte. Il voyait ce qu’il lui rйpugnait de voir. Il se sentait vidй, inutile, disloquй de sa vie passйe, destituй, dissous. L’autoritй йtait morte en lui. Il n’avait plus de raison d’кtre.

 

Situation terrible ! кtre йmu.

 

Кtre le granit, et douter ! кtre la statue du chвtiment fondue tout d’une piиce dans le moule de la loi, et s’apercevoir subitement qu’on a sous sa mamelle de bronze quelque chose d’absurde et de dйsobйissant qui ressemble presque а un cњur ! en venir а rendre le bien pour le bien, quoiqu’on se soit dit jusqu’а ce jour que ce bien-lа c’est le mal ! кtre le chien de garde, et lйcher ! кtre la glace, et fondre ! кtre la tenaille, et devenir une main ! se sentir tout а coup des doigts qui s’ouvrent ! lвcher prise, chose йpouvantable !

 

L’homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant !

 

Кtre obligй de s’avouer ceci : l’infaillibilitй n’est pas infaillible, il peut y avoir de l’erreur dans le dogme, tout n’est pas dit quand un code a parlй, la sociйtй n’est pas parfaite, l’autoritй est compliquйe de vacillation, un craquement dans l’immuable est possible, les juges sont des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se mйprendre ! voir une fкlure dans l’immense vitre bleue du firmament !

 

Ce qui se passait dans Javert, c’йtait le Fampoux[60] d’une conscience rectiligne, la mise hors de voie d’une вme, l’йcrasement d’une probitй irrйsistiblement lancйe en ligne droite et se brisant а Dieu. Certes, cela йtait йtrange. Que le chauffeur de l’ordre, que le mйcanicien de l’autoritй, montй sur l’aveugle cheval de fer а voie rigide, puisse кtre dйsarзonnй par un coup de lumiиre ! que l’incommutable, le direct, le correct, le gйomйtrique, le passif, le parfait, puisse flйchir ! qu’il y ait pour la locomotive un chemin de Damas !

 

Dieu, toujours intйrieur а l’homme, et rйfractaire, lui la vraie conscience, а la fausse, dйfense а l’йtincelle de s’йteindre, ordre au rayon de se souvenir du soleil, injonction а l’вme de reconnaоtre le vйritable absolu quand il se confronte avec l’absolu fictif, l’humanitй imperdable, le cњur humain inamissible, ce phйnomиne splendide, le plus beau peut-кtre de nos prodiges intйrieurs, Javert le comprenait-il ? Javert le pйnйtrait-il ? Javert s’en rendait-il compte ? Йvidemment non. Mais sous la pression de cet incomprйhensible incontestable, il sentait son crвne s’entr’ouvrir.

 

Il йtait moins le transfigurй que la victime de ce prodige. Il le subissait, exaspйrй. Il ne voyait dans tout cela qu’une immense difficultй d’кtre. Il lui semblait que dйsormais sa respiration йtait gкnйe а jamais.

 

Avoir sur sa tкte de l’inconnu, il n’йtait pas accoutumй а cela.

 

Jusqu’ici tout ce qu’il avait au-dessus de lui avait йtй pour son regard une surface nette, simple, limpide ; lа rien d’ignorй, ni d’obscur ; rien qui ne fыt dйfini, coordonnй, enchaоnй, prйcis, exact, circonscrit, limitй, fermй ; tout prйvu ; l’autoritй йtait une chose plane ; aucune chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n’avait jamais vu de l’inconnu qu’en bas. L’irrйgulier, l’inattendu, l’ouverture dйsordonnйe du chaos, le glissement possible dans un prйcipice, c’йtait lа le fait des rйgions infйrieures, des rebelles, des mauvais, des misйrables. Maintenant Javert se renversait en arriиre, et il йtait brusquement effarй par cette apparition inouпe : un gouffre en haut.

 

Quoi donc ! on йtait dйmantelй de fond en comble ! on йtait dйconcertй, absolument ! А quoi se fier ! Ce dont on йtait convaincu s’effondrait !

 

Quoi ! le dйfaut de la cuirasse de la sociйtй pouvait кtre trouvй par un misйrable magnanime ! Quoi ! un honnкte serviteur de la loi pouvait se voir tout а coup pris entre deux crimes, le crime de laisser йchapper un homme, et le crime de l’arrкter ! Tout n’йtait pas certain dans la consigne donnйe par l’йtat au fonctionnaire ! Il pouvait y avoir des impasses dans le devoir ! Quoi donc ! tout cela йtait rйel ! йtait-il vrai qu’un ancien bandit, courbй sous les condamnations, pыt se redresser et finir par avoir raison ? йtait-ce croyable ? y avait-il donc des cas oщ la loi devait se retirer devant le crime transfigurй en balbutiant des excuses ?

 

Oui, cela йtait ! et Javert le voyait ! et Javert le touchait ! et non seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C’йtaient des rйalitйs. Il йtait abominable que les faits rйels pussent arriver а une telle difformitй.

 

Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient а кtre les preuves de la loi ; les faits, c’est Dieu qui les envoie. L’anarchie allait-elle donc maintenant descendre de lа-haut ?

 

Ainsi, — et dans le grossissement de l’angoisse, et dans l’illusion d’optique de la consternation, tout ce qui eыt pu restreindre et corriger son impression s’effaзait, et la sociйtй, et le genre humain, et l’univers se rйsumaient dйsormais а ses yeux dans un linйament simple et terrible, — ainsi la pйnalitй, la chose jugйe, la force due а la lйgislation, les arrкts des cours souveraines, la magistrature, le gouvernement, la prйvention et la rйpression, la sagesse officielle, l’infaillibilitй lйgale, le principe d’autoritй, tous les dogmes sur lesquels repose la sйcuritй politique et civile, la souverainetй, la justice, la logique dйcoulant du code, l’absolu social, la vйritй publique, tout cela, dйcombre, monceau, chaos ; lui-mкme Javert, le guetteur de l’ordre, l’incorruptibilitй au service de la police, la providence-dogue de la sociйtй, vaincu et terrassй ; et sur toute cette ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tкte et l’aurйole au front ; voilа а quel bouleversement il en йtait venu ; voilа la vision effroyable qu’il avait dans l’вme.

 

Que cela fыt supportable. Non.

 

Йtat violent, s’il en fut. Il n’y avait que deux maniиres d’en sortir. L’une d’aller rйsolыment а Jean Valjean, et de rendre au cachot l’homme du bagne. L’autre…

 

Javert quitta le parapet, et, la tкte haute cette fois, se dirigea d’un pas ferme vers le poste indiquй par une lanterne а l’un des coins de la place du Chвtelet.

 

Arrivй lа, il aperзut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien qu’а la faзon dont ils poussent la porte d’un corps de garde, les hommes de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte au sergent, et s’assit а la table du poste oщ brыlait une chandelle. Il y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas pour les procиs-verbaux йventuels et les consignations des rondes de nuit.

 

Cette table, toujours complйtйe par sa chaise de paille, est une institution ; elle existe dans tous les postes de police ; elle est invariablement ornйe d’une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et d’une grimace en carton pleine de pains а cacheter rouges, et elle est l’йtage infйrieur du style officiel. C’est а elle que commence la littйrature de l’Йtat.

 

Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit а йcrire. Voici ce qu’il йcrivit :

 

QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.

 

« Premiиrement : je prie monsieur le prйfet de jeter les yeux.

 

« Deuxiиmement : les dйtenus arrivant de l’instruction фtent leurs souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu’on les fouille. Plusieurs toussent en rentrant а la prison. Cela entraоne des dйpenses d’infirmerie.

 

« Troisiиmement : la filature est bonne, avec relais des agents de distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu que, si, pour une cause quelconque, un agent vient а faiblir dans le service, l’autre le surveille et le supplйe.

 

« Quatriиmement : on ne s’explique pas pourquoi le rиglement spйcial de la prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d’avoir une chaise, mкme en la payant.

 

« Cinquiиmement : aux Madelonnettes, il n’y a que deux barreaux а la cantine, ce qui permet а la cantiniиre de laisser toucher sa main aux dйtenus.

 

« Sixiиmement : les dйtenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres dйtenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier son nom distinctement. C’est un vol.

 

« Septiиmement : pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier dans l’atelier des tisserands ; c’est un abus de l’entrepreneur, puisque la toile n’est pas moins bonne.

 

« Huitiиmement : il est fвcheux que les visitants de la Force aient а traverser la cour des mфmes pour se rendre au parloir de Sainte-Marie-l’Йgyptienne.

 

« Neuviиmement : il est certain qu’on entend tous les jours des gendarmes raconter dans la cour de la prйfecture des interrogatoires de prйvenus par les magistrats. Un gendarme, qui devrait кtre sacrй, rйpйter ce qu’il a entendu dans le cabinet de l’instruction, c’est lа un dйsordre grave.

 

« Dixiиmement : Mme Henry est une honnкte femme ; sa cantine est fort propre ; mais il est mauvais qu’une femme tienne le guichet de la souriciиre du secret. Cela n’est pas digne de la Conciergerie d’une grande civilisation. »

 

Javert йcrivit ces lignes de son йcriture la plus calme et la plus correcte, n’omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le papier sous la plume. Au-dessous de la derniиre ligne il signa :

 

« Javert.

 

« Inspecteur de 1иre classe.

 

« Au poste de la place du Chвtelet.

 

« 7 juin 1832, environ une heure du matin. »

 

Javert sйcha l’encre fraоche sur le papier, le plia comme une lettre, le cacheta, йcrivit au dos : Note pour l’administration, le laissa sur la table, et sortit du poste. La porte vitrйe et grillйe retomba derriиre lui.

 

Il traversa de nouveau diagonalement la place du Chвtelet, regagna le quai, et revint avec une prйcision automatique au point mкme qu’il avait quittй un quart d’heure auparavant ; il s’y accouda, et se retrouva dans la mкme attitude sur la mкme dalle du parapet. Il semblait qu’il n’eыt pas bougй.

 

L’obscuritй йtait complиte. C’йtait le moment sйpulcral qui suit minuit. Un plafond de nuages cachait les йtoiles. Le ciel n’йtait qu’une йpaisseur sinistre. Les maisons de la Citй n’avaient plus une seule lumiиre ; personne ne passait ; tout ce qu’on apercevait des rues et des quais йtait dйsert ; Notre-Dame et les tours du Palais de justice semblaient des linйaments de la nuit. Un rйverbиre rougissait la margelle du quai. Les silhouettes des ponts se dйformaient dans la brume les unes derriиre les autres. Les pluies avaient grossi la riviиre.

 

L’endroit oщ Javert s’йtait accoudй йtait, on s’en souvient, prйcisйment situй au-dessus du rapide de la Seine, а pic sur cette redoutable spirale de tourbillons qui se dйnoue et se renoue comme une vis sans fin.

 

Javert pencha la tкte et regarda. Tout йtait noir. On ne distinguait rien. On entendait un bruit d’йcume ; mais on ne voyait pas la riviиre. Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait et serpentait vaguement, l’eau ayant cette puissance, dans la nuit la plus complиte, de prendre la lumiиre on ne sait oщ et de la changer en couleuvre. La lueur s’йvanouissait, et tout redevenait indistinct. L’immensitй semblait ouverte lа. Ce qu’on avait au-dessous de soi, ce n’йtait pas de l’eau, c’йtait du gouffre. Le mur du quai, abrupt, confus, mкlй а la vapeur, tout de suite dйrobй, faisait l’effet d’un escarpement de l’infini.

 

On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l’eau et l’odeur fade des pierres mouillйes. Un souffle farouche montait de cet abоme. Le grossissement du fleuve plutфt devinй qu’aperзu, le tragique chuchotement du flot, l’йnormitй lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre йtait pleine d’horreur.

 

Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de tйnиbres ; il considйrait l’invisible avec une fixitй qui ressemblait а de l’attention. L’eau bruissait. Tout а coup, il фta son chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment aprиs, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardй eыt pu prendre pour un fantфme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les tйnиbres ; il y eut un clapotement sourd, et l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau.

 

Livre cinquiиme – Le petit-fils et le grand-pиre[61]

 

Chapitre I
Oщ l’on revoit l’arbre а l’emplвtre de zinc

Quelque temps aprиs les йvйnements que nous venons de raconter, le sieur Boulatruelle eut une йmotion vive.

 

Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu’on a dйjа entrevu dans les parties tйnйbreuses de ce livre[62].

 

Boulatruelle, on s’en souvient peut-кtre, йtait un homme occupй de choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rкve, il croyait aux trйsors enfouis dans la forкt de Montfermeil. Il espйrait quelque jour trouver de l’argent dans la terre au pied d’un arbre ; en attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.

 

Nйanmoins, pour l’instant, il йtait prudent. Il venait de l’йchapper belle. Il avait йtй, on le sait[63], ramassй dans le galetas Jondrette avec les autres bandits. Utilitй d’un vice : son ivrognerie l’avait sauvй. On n’avait jamais pu йclaircir s’il йtait lа comme voleur ou comme volй. Une ordonnance de non-lieu, fondйe sur son йtat d’ivresse bien constatй dans la soirйe du guet-apens, l’avait mis en libertй. Il avait repris la clef des bois. Il йtait revenu а son chemin de Gagny а Lagny faire, sous la surveillance administrative, de l’empierrement pour le compte de l’йtat, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui avait failli le perdre, mais ne se tournant qu’avec plus d’attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.

 

Quant а l’йmotion vive qu’il eut peu de temps aprиs sa rentrйe sous le toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici :

 

Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d’habitude а son travail, et а son affыt peut-кtre, un peu avant le point du jour, aperзut parmi les branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l’encolure, а ce qui lui sembla, а travers la distance et le crйpuscule, ne lui йtait pas tout а fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mйmoire correcte et lucide, arme dйfensive indispensable а quiconque est un peu en lutte avec l’ordre lйgal.

 

– Oщ diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-lа ? se demanda-t-il.

 

Mais il ne put rien se rйpondre, sinon que cela ressemblait а quelqu’un dont il avait confusйment la trace dans l’esprit.

 

Boulatruelle, du reste, en dehors de l’identitй qu’il ne rйussissait point а ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme n’йtait pas du pays. Il y arrivait. А pied, йvidemment. Aucune voiture publique ne passe а ces heures-lа а Montfermeil. Il avait marchй toute la nuit. D’oщ venait-il ? De pas loin. Car il n’avait ni havre-sac, ni paquet. De Paris sans doute. Pourquoi йtait-il dans ce bois ? pourquoi y йtait-il а pareille heure ? qu’y venait-il faire ?

 

Boulatruelle songea au trйsor. А force de creuser dans sa mйmoire, il se rappela vaguement avoir eu dйjа, plusieurs annйes auparavant, une semblable alerte au sujet d’un homme qui lui faisait bien l’effet de pouvoir кtre cet homme-lа.

 

Tout en mйditant, il avait, sous le poids mкme de sa mйditation, baissй la tкte, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n’y avait plus rien. L’homme s’йtait effacй dans la forкt et dans le crйpuscule.

 

– Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.

 

Je dйcouvrirai la paroisse de ce paroissien-lа. Ce promeneur de patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n’a pas de secret dans mon bois sans que je m’en mкle.

 

Il prit sa pioche qui йtait fort aiguл.

 

– Voilа, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.

 

Et, comme on rattache un fil а un autre fil, emboоtant le pas de son mieux dans l’itinйraire que l’homme avait dы suivre, il se mit en marche а travers le taillis.

 

Quand il eut fait une centaine d’enjambйes, le jour, qui commenзait а se lever, l’aida. Des semelles empreintes sur le sable за et lа, des herbes foulйes, des bruyиres йcrasйes, de jeunes branches pliйes dans les broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras d’une jolie femme qui s’йtire en se rйveillant, lui indiquиrent une sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s’йcoulait. Il entra plus avant dans le bois et parvint sur une espиce d’йminence. Un chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l’air de Guillery lui donna l’idйe de grimper dans un arbre. Quoique vieux il йtait agile. Il y avait lа un hкtre de grande taille, digne de Tityre et de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hкtre, le plus haut qu’il put.

 

L’idйe йtait bonne. En explorant la solitude du cфtй oщ le bois est tout а fait enchevкtrй et farouche, Boulatruelle aperзut tout а coup l’homme.

 

А peine l’eut-il aperзu qu’il le perdit de vue.

 

L’homme entra, ou plutфt se glissa, dans une clairiиre assez йloignйe, masquйe par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait trиs bien, pour y avoir remarquй prиs d’un gros tas de pierres meuliиres, un chвtaignier malade pansй avec une plaque de zinc clouйe а mкme sur l’йcorce. Cette clairiиre est celle qu’on appelait autrefois le fonds Blaru[64]. Le tas de pierres, destinй а on ne sait quel emploi, qu’on y voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n’йgale la longйvitй d’un tas de pierres, si ce n’est celle d’une palissade en planches. C’est lа provisoirement. Quelle raison pour durer !

 

Boulatruelle, avec la rapiditй de la joie, se laissa tomber de l’arbre plutфt qu’il n’en descendit. Le gоte йtait trouvй, il s’agissait de saisir la bкte. Ce fameux trйsor rкvй йtait probablement lа.

 

Ce n’йtait pas une petite affaire d’arriver а cette clairiиre. Par les sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon quart d’heure. En ligne droite, par le fourrй, qui est lа singuliиrement йpais, trиs йpineux et trиs agressif, il fallait une grande demi-heure. C’est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut а la ligne droite ; illusion d’optique respectable, mais qui perd beaucoup d’hommes. Le fourrй, si hйrissй qu’il fыt, lui parut le bon chemin.

 

– Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.

 

Boulatruelle, accoutumй а aller de travers, fit cette fois la faute d’aller droit.

 

Il se jeta rйsolument dans la mкlйe des broussailles.

 

Il eut affaire а des houx, а des orties, а des aubйpines, а des йglantiers, а des chardons, а des ronces fort irascibles. Il fut trиs йgratignй.

 

Au bas du ravin, il trouva de l’eau qu’il fallut traverser.

 

Il arriva enfin а la clairiиre Blaru, au bout de quarante minutes, suant, mouillй, essoufflй, griffй, fйroce.

 

Personne dans la clairiиre.

 

Boulatruelle courut au tas de pierres. Il йtait а sa place. On ne l’avait pas emportй.

 

Quant а l’homme, il s’йtait йvanoui dans la forкt. Il s’йtait йvadй. Oщ ? de quel cфtй ? dans quel fourrй ? Impossible de le deviner.

 

Et, chose poignante, il y avait derriиre le tas de pierres, devant l’arbre а la plaque de zinc, de la terre toute fraоche remuйe, une pioche oubliйe ou abandonnйe, et un trou.

 

Ce trou йtait vide.

 

– Voleur ! cria Boulatruelle en montrant les deux poings а l’horizon.

 

Chapitre II
Marius, en sortant de la guerre civile, s’apprкte а la guerre domestique

Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs semaines une fiиvre accompagnйe de dйlire, et d’assez graves symptфmes cйrйbraux causйs plutфt encore par les commotions des blessures а la tкte que par les blessures elles-mкmes.

 

Il rйpйta le nom de Cosette pendant des nuits entiиres dans la loquacitй lugubre de la fiиvre et avec la sombre opiniвtretй de l’agonie. La largeur de certaines lйsions fut un sйrieux danger, la suppuration des plaies larges pouvant toujours se rйsorber, et par consйquent tuer le malade, sous de certaines influences atmosphйriques ; а chaque changement de temps, au moindre orage, le mйdecin йtait inquiet. — Surtout que le blessй n’ait aucune йmotion, rйpйtait-il. Les pansements йtaient compliquйs et difficiles[65], la fixation des appareils et des linges par le sparadrap n’ayant pas encore йtй imaginйe а cette йpoque. Nicolette dйpensa en charpie un drap de lit « grand comme un plafond », disait-elle. Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurйes et le nitrate d’argent vinrent а bout de la gangrиne. Tant qu’il y eut pйril, M. Gillenormand, йperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius ; ni mort ni vivant.

 

Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en cheveux blancs, fort bien mis, tel йtait le signalement donnй par le portier, venait savoir des nouvelles du blessй, et dйposait pour les pansements un gros paquet de charpie.

 

Enfin, le 7 septembre, quatre mois[66], jour pour jour, aprиs la douloureuse nuit oщ on l’avait rapportй mourant chez son grand-pиre, le mйdecin dйclara qu’il rйpondait de lui. La convalescence s’йbaucha. Marius dut pourtant rester encore plus de deux mois йtendu sur une chaise longue а cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a toujours comme cela une derniиre plaie qui ne veut pas se fermer et qui йternise les pansements, au grand ennui du malade.

 

Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le sauvиrent des poursuites. En France, il n’y a pas de colиre, mкme publique, que six mois n’йteignent. Les йmeutes, dans l’йtat oщ est la sociйtй, sont tellement la faute de tout le monde qu’elles sont suivies d’un certain besoin de fermer les yeux.

 

Ajoutons que l’inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux mйdecins de dйnoncer les blessйs, ayant indignй l’opinion, et non seulement l’opinion, mais le roi tout le premier, les blessйs furent couverts et protйgйs par cette indignation ; et, а l’exception de ceux qui avaient йtй faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils de guerre n’osиrent en inquiйter aucun. On laissa donc Marius tranquille.

 

M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d’abord, et ensuite toutes les extases. On eut beaucoup de peine а l’empкcher de passer toutes les nuits prиs du blessй ; il fit apporter son grand fauteuil а cфtй du lit de Marius ; il exigea que sa fille prоt le plus beau linge de la maison pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et aоnйe, trouva moyen d’йpargner le beau linge, tout en laissant croire а l’aпeul qu’il йtait obйi. M. Gillenormand ne permit pas qu’on lui expliquвt que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse toile, ni la toile neuve la toile usйe. Il assistait а tous les pansements dont mademoiselle Gillenormand s’absentait pudiquement. Quand on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait : aпe ! aпe ! Rien n’йtait touchant comme de le voir tendre au blessй une tasse de tisane avec son doux tremblement sйnile. Il accablait le mйdecin de questions. Il ne s’apercevait pas qu’il recommenзait toujours les mкmes.

 

Le jour oщ le mйdecin lui annonзa que Marius йtait hors de danger, le bonhomme fut en dйlire. Il donna trois louis de gratification а son portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une chanson que voici :

 

Jeanne est nйe а Fougиre[67],

Vrai nid d’une bergиre ;

J’adore son jupon

Fripon.

Amour, tu viens en elle,

Car c’est dans sa prunelle

Que tu mets ton carquois,

Narquois !

Moi, je la chante, et j’aime

Plus que Diane mкme

Jeanne et ses durs tйtons

Bretons.

 

Puis il se mit а genoux sur une chaise, et Basque, qui l’observait par la porte entrouverte, crut кtre sыr qu’il priait.

 

Jusque-lа, il n’avait guиre cru en Dieu.

 

А chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en plus, l’aпeul extravaguait. Il faisait un tas d’actions machinales pleines d’allйgresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupйfaite de recevoir un matin un gros bouquet ; c’йtait M. Gillenormand qui le lui envoyait. Le mari fit une scиne de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il criait : Vive la rйpublique !

 

А chaque instant, il demandait au mйdecin : N’est-ce pas qu’il n’y a plus de danger ? Il regardait Marius avec des yeux de grand’mиre. Il le couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait plus, Marius йtait le maоtre de la maison, il y avait de l’abdication dans sa joie, il йtait le petit-fils de son petit-fils.

 

Dans cette allйgresse oщ il йtait, c’йtait le plus vйnйrable des enfants. De peur de fatiguer ou d’importuner le convalescent, il se mettait derriиre lui pour lui sourire. Il йtait content, joyeux, ravi, charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majestй douce а la lumiиre gaie qu’il avait sur le visage. Quand la grвce se mкle aux rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la vieillesse йpanouie.

 

Quant а Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idйe fixe, Cosette.

 

Depuis que la fiиvre et le dйlire l’avaient quittй, il ne prononзait plus ce nom, et l’on aurait pu croire qu’il n’y songeait plus. Il se taisait, prйcisйment parce que son вme йtait lа.

 

Il ne savait ce que Cosette йtait devenue, toute l’affaire de la rue de la Chanvrerie йtait comme un nuage dans son souvenir ; des ombres presque indistinctes flottaient dans son esprit, Йponine, Gavroche, Mabeuf, les Thйnardier, tous ses amis lugubrement mкlйs а la fumйe de la barricade ; l’йtrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui faisait l’effet d’une йnigme dans une tempкte ; il ne comprenait rien а sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait йtй sauvй, et personne ne le savait autour de lui ; tout ce qu’on avait pu lui dire, c’est qu’il avait йtй rapportй la nuit dans un fiacre rue des Filles-du-Calvaire ; passй, prйsent, avenir, tout n’йtait plus en lui que le brouillard d’une idйe vague, mais il y avait dans cette brume un point immobile, un linйament net et prйcis, quelque chose qui йtait en granit, une rйsolution, une volontй : retrouver Cosette. Pour lui, l’idйe de la vie n’йtait pas distincte de l’idйe de Cosette, il avait dйcrйtй dans son cњur qu’il n’accepterait pas l’une sans l’autre, et il йtait inйbranlablement dйcidй а exiger de n’importe qui voudrait le forcer а vivre, de son grand-pиre, du sort, de l’enfer, la restitution de son йden disparu.

 

Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.

 

Soulignons ici un dйtail : il n’йtait point gagnй et йtait peu attendri par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-pиre. D’abord il n’йtait pas dans le secret de toutes ; ensuite, dans ses rкveries de malade, encore fiйvreuses peut-кtre, il se dйfiait de ces douceurs-lа comme d’une chose йtrange et nouvelle ayant pour but de le dompter. Il y restait froid. Le grand-pиre dйpensait en pure perte son pauvre vieux sourire. Marius se disait que c’йtait bon tant que lui Marius ne parlait pas et se laissait faire ; mais que, lorsqu’il s’agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la vйritable attitude de l’aпeul se dйmasquerait. Alors ce serait rude ; recrudescence des questions de famille, confrontation des positions, tous les sarcasmes et toutes les objections а la fois, Fauchelevent, Coupelevent, la fortune, la pauvretй, la misиre, la pierre au cou, l’avenir. Rйsistance violente ; conclusion, refus. Marius se roidissait d’avance.

 

Et puis, а mesure qu’il reprenait vie, ses anciens griefs reparaissaient, les vieux ulcиres de sa mйmoire se rouvraient, il resongeait au passй, le colonel Pontmercy se replaзait entre M. Gillenormand et lui Marius, il se disait qu’il n’avait aucune vraie bontй а espйrer de qui avait йtй si injuste et si dur pour son pиre. Et avec la santй il lui revenait une sorte d’вpretй contre son aпeul. Le vieillard en souffrait doucement.

 

M. Gillenormand, sans en rien tйmoigner d’ailleurs, remarquait que Marius, depuis qu’il avait йtй rapportй chez lui et qu’il avait repris connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon pиre. Il ne disait point monsieur, cela est vrai ; mais il trouvait moyen de ne dire ni l’un ni l’autre, par une certaine maniиre de tourner ses phrases.

 

Une crise approchait йvidemment.

 

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s’essayer, escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s’appelle tвter le terrain. Un matin il advint que M. Gillenormand, а propos d’un journal qui lui йtait tombй sous la main, parla lйgиrement de la Convention et lвcha un йpiphonиme royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.

 

– Les hommes de 93 йtaient des gйants, dit Marius avec sйvйritй. Le vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journйe.

 

Marius, qui avait toujours prйsent а l’esprit l’inflexible grand-pиre de ses premiиres annйes, vit dans ce silence une profonde concentration de colиre, en augura une lutte acharnйe, et augmenta dans les arriиre-recoins de sa pensйe ses prйparatifs de combat.

 

Il arrкta qu’en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait sa clavicule, mettrait а nu et а vif ce qu’il lui restait de plaies, et repousserait toute nourriture. Ses plaies, c’йtaient ses munitions. Avoir Cosette ou mourir.

 

Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.

 

Ce moment arriva.

 

Chapitre III
Marius attaque

Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les fioles et les tasses sur le marbre de la commode, йtait penchй sur Marius, et lui disait de son accent le plus tendre :

 

– Vois-tu, mon petit Marius, а ta place je mangerais maintenant plutфt de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut une bonne cфtelette.

 

Marius, dont presque toutes les forces йtaient revenues, les rassembla, se dressa sur son sйant, appuya ses deux poings crispйs sur les draps de son lit, regarda son grand-pиre en face, prit un air terrible et dit :

 

– Ceci m’amиne а vous dire une chose.

 

– Laquelle ?

 

– C’est que je veux me marier.

 

– Prйvu, dit le grand-pиre. Et il йclata de rire.

 

– Comment, prйvu ?

 

– Oui, prйvu. Tu l’auras, ta fillette.

 

Marius, stupйfait et accablй par l’йblouissement, trembla de tous ses membres.

 

M. Gillenormand continua :

 

– Oui, tu l’auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les jours sous la forme d’un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis que tu es blessй, elle passe son temps а pleurer et а faire de la charpie. Je me suis informй. Elle demeure rue de l’Homme-Armй, numйro sept. Ah, nous y voilа ! Ah ! tu la veux. Eh bien, tu l’auras. Зa t’attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t’йtais dit : – Je vais lui signifier cela carrйment а ce grand-pиre, а cette momie de la rйgence et du directoire, а cet ancien beau, а ce Dorante devenu Gйronte ; il a eu ses lйgиretйs aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses Cosettes ; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangй du pain du printemps ; il faudra bien qu’il s’en souvienne. Nous allons voir. Bataille. Ah ! Tu prends le hanneton par les cornes. C’est bon. Je t’offre une cфtelette, et tu me rйponds : А propos, je veux me marier. C’est зa qui est une transition ! Ah ! tu avais comptй sur de la bisbille. Tu ne savais pas que j’йtais un vieux lвche. Qu’est-ce que tu dis de зa ? Tu bisques. Trouver ton grand-pиre encore plus bкte que toi, tu ne t’y attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur l’avocat, c’est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu veux, зa te la coupe, imbйcile ! Йcoute. J’ai pris des renseignements, moi aussi je suis sournois ; elle est charmante, elle est sage, le lancier n’est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c’est un bijou ; elle t’adore. Si tu йtais mort, nous aurions йtй trois ; sa biиre aurait accompagnй la mienne. J’avais bien eu l’idйe, dиs que tu as йtй mieux, de te la camper tout bonnement а ton chevet, mais il n’y a que dans les romans qu’on introduit tout de go les jeunes filles prиs du lit des jolis blessйs qui les intйressent. Зa ne se fait pas. Qu’aurait dit ta tante ? Tu йtais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande а Nicolette, qui ne t’a pas quittй une minute, s’il y avait moyen qu’une femme fыt lа. Et puis qu’aurait dit le mйdecin ? Зa ne guйrit pas la fiиvre, une jolie fille. Enfin, c’est bon, n’en parlons plus, c’est dit, c’est fait, c’est bвclй, prends-la. Telle est ma fйrocitй. Vois-tu, j’ai vu que tu ne m’aimais pas, j’ai dit : Qu’est-ce que je pourrais donc faire pour que cet animal-lа m’aime ? J’ai dit : Tiens, j’ai ma petite Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu’il m’aime alors un peu, ou qu’il dise pourquoi. Ah ! tu croyais que le vieux allait tempкter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon enfant bien-aimй.

 

Cela dit, le vieillard йclata en sanglots.

 

Et il prit la tкte de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre sa vieille poitrine, et tous deux se mirent а pleurer. C’est lа une des formes du bonheur suprкme.

 

– Mon pиre ! s’йcria Marius.

 

– Ah ! tu m’aimes donc ? dit le vieillard.

 

Il y eut un moment ineffable. Ils йtouffaient et ne pouvaient parler.

 

Enfin le vieillard bйgaya :

 

– Allons ! le voilа dйbouchй. Il m’a dit : Mon pиre.

 

Marius dйgagea sa tкte des bras de l’aпeul, et dit doucement :

 

– Mais, mon pиre, а prйsent que je me porte bien, il me semble que je pourrais la voir.

 

– Prйvu encore, tu la verras demain.

 

– Mon pиre !

 

– Quoi ?

 

– Pourquoi pas aujourd’hui ?

 

– Eh bien, aujourd’hui. Va pour aujourd’hui. Tu m’as dit trois fois « mon pиre », зa vaut bien зa. Je vais m’en occuper. On te l’amиnera. Prйvu, te dis-je. Ceci a dйjа йtй mis en vers. C’est le dйnouement de l’йlйgie du Jeune malade[68] d’Andrй Chйnier, d’Andrй Chйnier qui a йtй йgorgй par les scйlйr… – par les gйants de 93.

 

M. Gillenormand crut apercevoir un lйger froncement du sourcil de Marius, qui, en vйritй, nous devons le dire, ne l’йcoutait plus, envolй qu’il йtait dans l’extase, et pensant beaucoup plus а Cosette qu’а 1793. Le grand-pиre, tremblant d’avoir introduit si mal а propos Andrй Chйnier, reprit prйcipitamment :

 

– Йgorgй n’est pas le mot. Le fait est que les grands gйnies rйvolutionnaires, qui n’йtaient pas mйchants, cela est incontestable, qui йtaient des hйros, pardi ! trouvaient qu’Andrй Chйnier les gкnait un peu, et qu’ils l’ont fait guillot… — C’est-а-dire que ces grands hommes, le sept thermidor, dans l’intйrкt du salut public, ont priй Andrй Chйnier de vouloir bien aller…

 

M. Gillenormand, pris а la gorge par sa propre phrase, ne put continuer ; ne pouvant ni la terminer, ni la rйtracter, pendant que sa fille arrangeait derriиre Marius l’oreiller, bouleversй de tant d’йmotions, le vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son вge le lui permit, hors de la chambre а coucher, en repoussa la porte derriиre lui, et, pourpre, йtranglant, йcumant, les yeux hors de la tкte, se trouva nez а nez avec l’honnкte Basque qui cirait les bottes dans l’antichambre. Il saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur : — Par les cent mille Javottes du diable, ces brigands l’ont assassinй !

 

– Qui, monsieur ?

 

– Andrй Chйnier !

 

– Oui, monsieur, dit Basque йpouvantй.

 

Chapitre IV
Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. Fauchelevent soit entrй avec quelque chose sous le bras

Cosette et Marius se revirent.

 

Ce que fut l’йpreuve, nous renonзons а le dire. Il y a des choses qu’il ne faut pas essayer de peindre ; le soleil est du nombre.

 

Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, йtait rйunie dans la chambre de Marius au moment oщ Cosette entra.

 

Elle apparut sur le seuil ; il semblait qu’elle йtait dans un nimbe.

 

Prйcisйment а cet instant-lа, le grand-pиre allait se moucher, il resta court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.

 

– Adorable ! s’йcria-t-il.

 

Puis il se moucha bruyamment.

 

Cosette йtait enivrйe, ravie, effrayйe, au ciel. Elle йtait aussi effarouchйe qu’on peut l’кtre par le bonheur. Elle balbutiait, toute pвle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n’osant pas. Honteuse d’aimer devant tout ce monde. On est sans pitiй pour les amants heureux ; on reste lа quand ils auraient le plus envie d’кtre seuls. Ils n’ont pourtant pas du tout besoin des gens.

 

Avec Cosette et derriиre elle, йtait entrй un homme en cheveux blancs, grave, souriant nйanmoins, mais d’un vague et poignant sourire. C’йtait « monsieur Fauchelevent » ; c’йtait Jean Valjean.

 

Il йtait trиs bien mis, comme avait dit le portier, entiиrement vкtu de noir et de neuf et en cravate blanche.

 

Le portier йtait а mille lieues de reconnaоtre dans ce bourgeois correct, dans ce notaire probable, l’effrayant porteur de cadavre qui avait surgi а sa porte dans la nuit du 7 juin, dйguenillй, fangeux, hideux, hagard, la face masquйe de sang et de boue, soutenant sous les bras Marius йvanoui ; cependant son flair de portier йtait йveillй. Quand M. Fauchelevent йtait arrivй avec Cosette, le portier n’avait pu s’empкcher de confier а sa femme cet apartй : Je ne sais pourquoi je me figure toujours que j’ai dйjа vu ce visage-lа.

 

M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme а l’йcart prиs de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable а un volume in-octavo, enveloppй dans du papier. Le papier de l’enveloppe йtait verdвtre et semblait moisi.

 

– Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras ? demanda а voix basse а Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n’aimait point les livres.

 

– Eh bien, rйpondit du mкme ton M. Gillenormand qui l’avait entendue, c’est un savant. Aprиs ? Est-ce sa faute ? M. Boulard[69], que j’ai connu, ne marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme cela un bouquin contre son cњur.

 

Et, saluant, il dit а haute voix :

 

– Monsieur Tranchelevent…

 

Le pиre Gillenormand ne le fit pas exprиs, mais l’inattention aux noms propres йtait chez lui une maniиre aristocratique.

 

– Monsieur Tranchelevent, j’ai l’honneur de vous demander pour mon petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.

 

« Monsieur Tranchelevent » s’inclina.

 

– C’est dit, fit l’aпeul.

 

Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras йtendus et bйnissant, il cria :

 

– Permission de vous adorer.

 

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis ! le gazouillement commenзa. Ils se parlaient bas, Marius accoudй sur sa chaise longue, Cosette debout prиs de lui. – Ф mon Dieu ! murmurait Cosette, je vous revois. C’est toi, c’est vous ! Кtre allй se battre comme cela ! Mais pourquoi ? C’est horrible. Pendant quatre mois, j’ai йtй morte. Oh ! que c’est mйchant d’avoir йtй а cette bataille ! Qu’est-ce que je vous avais fait ? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout а l’heure, quand on est venu nous dire de venir, j’ai encore cru que j’allais mourir, mais c’йtait de joie. J’йtais si triste ! Je n’ai pas pris le temps de m’habiller, je dois faire peur. Qu’est-ce que vos parents diront de me voir une collerette toute chiffonnйe ? Mais parlez donc ! Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de l’Homme-Armй. Il paraоt que votre йpaule, c’йtait terrible. On m’a dit qu’on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraоt qu’on a coupй les chairs avec des ciseaux. C’est зa qui est affreux. J’ai pleurй, je n’ai plus d’yeux. C’est drфle qu’on puisse souffrir comme cela. Votre grand-pиre a l’air trиs bon ! Ne vous dйrangez pas, ne vous mettez pas sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh ! comme je suis heureuse ! C’est donc fini, le malheur ! Je suis toute sotte. Je voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M’aimez-vous toujours ? Nous demeurons rue de l’Homme-Armй. Il n’y a pas de jardin. J’ai fait de la charpie tout le temps ; tenez, monsieur, regardez, c’est votre faute, j’ai un durillon aux doigts. – Ange ! disait Marius.

 

Ange est le seul mot de la langue qui ne puisse s’user. Aucun autre mot ne rйsisterait а l’emploi impitoyable qu’en font les amoureux.

 

Puis, comme il y avait des assistants, ils s’interrompirent et ne dirent plus un mot, se bornant а se toucher tout doucement la main.

 

M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui йtaient dans la chambre et cria :

 

– Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons, un peu de brouhaha, que diable ! que ces enfants puissent jaser а leur aise.

 

Et, s’approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas :

 

– Tutoyez-vous. Ne vous gкnez pas.

 

La tante Gillenormand assistait avec stupeur а cette irruption de lumiиre dans son intйrieur vieillot. Cette stupeur n’avait rien d’agressif ; ce n’йtait pas le moins du monde le regard scandalisй et envieux d’une chouette а deux ramiers ; c’йtait l’њil bкte d’une pauvre innocente de cinquante-sept ans ; c’йtait la vie manquйe regardant ce triomphe, l’amour.

 

– Mademoiselle Gillenormand aоnйe, lui disait son pиre, je t’avais bien dit que cela t’arriverait.

 

Il resta un moment silencieux et ajouta :

 

– Regarde le bonheur des autres.

 

Puis il se tourna vers Cosette :

 





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