Livre sixiиme – La nuit blanche




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Livre sixiиme – La nuit blanche



 

Chapitre I
Le 16 fйvrier 1833

La nuit du 16 au 17 fйvrier 1833 fut une nuit bйnie. Elle eut au-dessus de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de Cosette.

 

La journйe avait йtй adorable.

 

Ce n’avait pas йtй la fкte bleue rкvйe par le grand-pиre, une fйerie avec une confusion de chйrubins et de cupidons au-dessus de la tкte des mariйs, un mariage digne de faire un dessus de porte ; mais cela avait йtй doux et riant.

 

La mode du mariage n’йtait pas en 1833 ce qu’elle est aujourd’hui. La France n’avait pas encore empruntй а l’Angleterre cette dйlicatesse suprкme d’enlever sa femme, de s’enfuir en sortant de l’йglise, de se cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d’un banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On n’avait pas encore compris tout ce qu’il y a de chaste, d’exquis et de dйcent а cahoter son paradis en chaise de poste, а entrecouper son mystиre de clic-clacs, а prendre pour lit nuptial un lit d’auberge, et а laisser derriиre soi, dans l’alcфve banale а tant par nuit, le plus sacrй des souvenirs de la vie pкle-mкle avec le tкte-а-tкte du conducteur de diligence et de la servante d’auberge.

 

Dans cette seconde moitiй du dix-neuviиme siиcle oщ nous sommes, le maire et son йcharpe, le prкtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne suffisent plus ; il faut les complйter par le postillon de Longjumeau ; veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands а la queue nouйe, faux galons, chapeau cirй, gros cheveux poudrйs, fouet йnorme et bottes fortes. La France ne pousse pas encore l’йlйgance jusqu’а faire, comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calиche de poste des mariйs une grкle de pantoufles йculйes et de vieilles savates, en souvenir de Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son mariage par une colиre de tante qui lui porta bonheur. Les savates et les pantoufles ne font point encore partie de nos cйlйbrations nuptiales ; mais patience, le bon goыt continuant а se rйpandre, on y viendra.

 

En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.

 

On s’imaginait encore а cette йpoque, chose bizarre, qu’un mariage est une fкte intime et sociale, qu’un banquet patriarcal ne gвte point une solennitй domestique, que la gaоtй, fыt-elle excessive, pourvu qu’elle soit honnкte, ne fait aucun mal au bonheur, et qu’enfin il est vйnйrable et bon que la fusion de ces deux destinйes d’oщ sortira une famille commence dans la maison, et que le mйnage ait dйsormais pour tйmoin la chambre nuptiale.

 

Et l’on avait l’impudeur de se marier chez soi.

 

Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M. Gillenormand.

 

Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les bans а publier, les actes а dresser, la mairie, l’йglise, ont toujours quelque complication. On ne put кtre prкt avant le 16 fйvrier.

 

Or, nous notons ce dйtail pour la pure satisfaction d’кtre exact[82], il se trouva que le 16 йtait un mardi gras. Hйsitations, scrupules, particuliиrement de la tante Gillenormand.

 

– Un mardi gras ! s’йcria l’aпeul, tant mieux. Il y a un proverbe :

 

Mariage un mardi gras

N’aura point d’enfants ingrats.

 

Passons outre. Va pour le 16 ! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius ?

 

– Non, certes ! rйpondit l’amoureux.

 

– Marions-nous, fit le grand-pиre.

 

Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gaоtй publique. Il pleuvait ce jour-lа, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d’azur au service du bonheur, que les amants voient, mкme quand le reste de la crйation serait sous un parapluie.

 

La veille, Jean Valjean avait remis а Marius, en prйsence de M. Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.

 

Le mariage se faisant sous le rйgime de la communautй, les actes avaient йtй simples.

 

Toussaint йtait dйsormais inutile а Jean Valjean ; Cosette en avait hйritй et l’avait promue au grade de femme de chambre.

 

Quant а Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle chambre meublйe exprиs pour lui, et Cosette lui avait si irrйsistiblement dit : « Pиre, je vous en prie », qu’elle lui avait fait а peu prиs promettre qu’il viendrait l’habiter.

 

Quelques jours avant le jour fixй pour le mariage, il йtait arrivй un accident а Jean Valjean ; il s’йtait un peu йcrasй le pouce de la main droite. Ce n’йtait point grave ; et il n’avait pas permis que personne s’en occupвt, ni le pansвt, ni mкme vit son mal, pas mкme Cosette. Cela pourtant l’avait forcй de s’emmitoufler la main d’un linge, et de porter le bras en йcharpe, et l’avait empкchй de rien signer. M. Gillenormand, comme subrogй tuteur de Cosette, l’avait supplйй.

 

Nous ne mиnerons le lecteur ni а la mairie ni а l’йglise. On ne suit guиre deux amoureux jusque-lа, et l’on a l’habitude de tourner le dos au drame dиs qu’il met а sa boutonniиre un bouquet de mariй. Nous nous bornerons а noter un incident qui, d’ailleurs inaperзu de la noce, marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire а l’йglise Saint-Paul.

 

On repavait а cette йpoque l’extrйmitй nord de la rue Saint-Louis. Elle йtait barrйe а partir de la rue du Parc-Royal. Il йtait impossible aux voitures de la noce d’aller directement а Saint-Paul. Force йtait de changer l’itinйraire, et le plus simple йtait de tourner par le boulevard. Un des invitйs fit observer que c’йtait le mardi gras, et qu’il y aurait lа encombrement de voitures. – Pourquoi ? demanda M. Gillenormand. – А cause des masques. – А merveille, dit le grand-pиre. Allons par lа. Ces jeunes gens se marient ; ils vont entrer dans le sйrieux de la vie. Cela les prйparera de voir un peu de mascarade.

 

On prit par le boulevard. La premiиre des berlines de la noce contenait Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean. Marius, encore sйparй de sa fiancйe, selon l’usage, ne venait que dans la seconde. Le cortиge nuptial, au sortir de la rue des Filles-du-Calvaire, s’engagea dans la longue procession de voitures qui faisait la chaоne sans fin de la Madeleine а la Bastille et de la Bastille а la Madeleine.

 

Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s’obstinaient. Dans la bonne humeur de cet hiver de 1833, Paris s’йtait dйguisй en Venise. On ne voit plus de ces mardis gras-lа aujourd’hui. Tout ce qui existe йtant un carnaval rйpandu, il n’y a plus de carnaval.

 

Les contre-allйes regorgeaient de passants et les fenкtres de curieux. Les terrasses qui couronnent les pйristyles des thйвtres йtaient bordйes de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce dйfilй, propre au mardi gras comme а Longchamps, de vйhicules de toutes sortes, citadines, tapissiиres, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement rivйs les uns aux autres par les rиglements de police et comme emboоtйs dans des rails. Quiconque est dans un de ces vйhicules-lа est tout а la fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les bas cфtйs du boulevard ces deux interminables files parallиles se mouvant en mouvement contrariй, et surveillaient, pour que rien n’entravвt leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant, l’un en aval, l’autre en amont, l’un vers la chaussйe d’Antin, l’autre vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armoriйes des pairs de France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chaussйe, allant et venant librement. De certains cortиges magnifiques et joyeux, notamment le Bњuf Gras, avaient le mкme privilиge. Dans cette gaоtй de Paris, l’Angleterre faisait claquer son fouet ; la chaise de poste de lord Seymour[83], harcelйe d’un sobriquet populacier, passait а grand bruit.

 

Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux galopaient comme des chiens de berger, d’honnкtes berlingots de famille, encombrйs de grand’tantes et d’aпeules, йtalaient а leurs portiиres de frais groupes d’enfants dйguisйs, pierrots de sept ans, pierrettes de six ans, ravissants petits кtres, sentant qu’ils faisaient officiellement partie de l’allйgresse publique, pйnйtrйs de la dignitй de leur arlequinade et ayant une gravitй de fonctionnaires.

 

De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession des vйhicules ; l’une ou l’autre des deux files latйrales s’arrкtait jusqu’а ce que le nњud fыt dйnouй ; une voiture empкchйe suffisait pour paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.

 

Les carrosses de la noce йtaient dans la file allant vers la Bastille et longeant le cфtй droit du boulevard. А la hauteur de la rue du Pont-aux-Choux, il y eut un temps d’arrкt. Presque au mкme instant, sur l’autre bas cфtй, l’autre file qui allait vers la Madeleine s’arrкta йgalement. Il y avait а ce point-lа de cette file une voiture de masques.

 

Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretйes de masques sont bien connues des Parisiens. Si elles manquaient а un mardi gras ou а une mi-carкme, on y entendrait malice, et l’on dirait : Il y a quelque chose lа-dessous. Probablement le ministиre va changer. Un entassement de Cassandres, d’Arlequins et de Colombines, cahotй au-dessus des passants, tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu’au sauvage, des hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher les oreilles а Rabelais de mкme que les mйnades faisaient baisser les yeux а Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquinйs par un papillon, cris jetйs aux piйtons, poings sur les hanches, postures hardies, йpaules nues, faces masquйes, impudeurs dйmuselйes ; un chaos d’effronteries promenй par un cocher coiffй de fleurs ; voilа ce que c’est que cette institution.

 

La Grиce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du fiacre de Vadй[84].

 

Tout peut кtre parodiй, mкme la parodie. La saturnale, cette grimace de la beautй antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi gras ; et la bacchanale, jadis couronnйe de pampres, inondйe de soleil, montrant des seins de marbre dans une demi-nuditй divine, aujourd’hui avachie sous la guenille mouillйe du nord, a fini par s’appeler la chie-en-lit.

 

La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais « vingt sous tournois pour trois coches de mascarades иs carrefours ». De nos jours, ces monceaux bruyants de crйatures se font habituellement charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l’impйriale, ou accablent de leur tumultueux groupe un landau de rйgie dont les capotes sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le siиge, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils enfourchent jusqu’aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchйs, assis, jarrets recroquevillйs, jambes pendantes. Les femmes occupent les genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des tкtes leur pyramide forcenйe. Ces carrossйes font des montagnes d’allйgresse au milieu de la cohue. Collй, Panard et Piron[85] en dйcoulent, enrichis d’argot. On crache de lа-haut sur le peuple le catйchisme poissard. Ce fiacre, devenu dйmesurй par son chargement, a un air de conquкte. Brouhaha est а l’avant, Tohubohu est а l’arriиre. On y vocifиre, on y vocalise, on y hurle, on y йclate, on s’y tord de bonheur ; la gaоtй y rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialitй s’y йtale comme une pourpre ; deux haridelles y traоnent la farce йpanouie en apothйose ; c’est le char du triomphe du Rire.

 

Rire trop cynique pour кtre franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce rire a une mission. Il est chargй de prouver aux parisiens le carnaval.

 

Ces voitures poissardes, oщ l’on sent on ne sait quelles tйnиbres, font songer le philosophe. Il y a du gouvernement lа-dedans. On touche lа du doigt une affinitй mystйrieuse entre les hommes publics et les femmes publiques.

 

Que des turpitudes йchafaudйes donnent un total de gaоtй, qu’en йtageant l’ignominie sur l’opprobre on affriande un peuple, que l’espionnage servant de cariatide а la prostitution amuse les cohues en les affrontant, que la foule aime а voir passer sur les quatre roues d’un fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et lumiиre, qui aboie et qui chante, qu’on batte des mains а cette gloire faite de toutes les hontes, qu’il n’y ait pas de fкte pour les multitudes si la police ne promиne au milieu d’elles ces espиces d’hydres de joie а vingt tкtes, certes, cela est triste. Mais qu’y faire ? Ces tombereaux de fange enrubannйe et fleurie sont insultйs et amnistiйs par le rire public. Le rire de tous est complice de la dйgradation universelle. De certaines fкtes malsaines dйsagrиgent le peuple et le font populace ; et aux populaces comme aux tyrans il faut des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la grande ville folle, toutes les fois qu’il n’est pas la grande citй sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le, se laisse volontiers donner la comйdie par l’infamie. Il ne demande а ses maоtres, – quand il a des maоtres, – qu’une chose : fardez-moi la boue. Rome йtait de la mкme humeur. Elle aimait Nйron. Nйron йtait un dйbardeur titan.

 

Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu’une de ces difformes grappes de femmes et d’hommes masquйs, trimballйs dans une vaste calиche, s’arrкta а gauche du boulevard pendant que le cortиge de la noce s’arrкtait а droite. D’un bord du boulevard а l’autre, la voiture oщ йtaient les masques aperзut vis-а-vis d’elle la voiture oщ йtait la mariйe.

 

– Tiens ! dit un masque, une noce.

 

– Une fausse noce, reprit un autre. C’est nous qui sommes la vraie.

 

Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d’ailleurs le holа des sergents de ville, les deux masques regardиrent ailleurs.

 

Toute la carrossйe masquйe eut fort а faire au bout d’un instant, la multitude se mit а la huer, ce qui est la caresse de la foule aux mascarades ; et les deux masques qui venaient de parler durent faire front а tout le monde avec leurs camarades, et n’eurent pas trop de tous les projectiles du rйpertoire des halles pour rйpondre aux йnormes coups de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un effrayant йchange de mйtaphores.

 

Cependant, deux autres masques de la mкme voiture, un espagnol au nez dйmesurй avec un air vieillot et d’йnormes moustaches noires, et une poissarde maigre, et toute jeune fille, masquйe d’un loup, avaient remarquй la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les passants s’insultaient, avaient un dialogue а voix basse.

 

Leur apartй йtait couvert par le tumulte et s’y perdait. Les bouffйes de pluie avaient mouillй la voiture toute grande ouverte ; le vent de fйvrier n’est pas chaud ; tout en rйpondant а l’Espagnol, la poissarde, dйcolletйe, grelottait, riait, et toussait.

 

Voici le dialogue :

 

– Dis donc.

 

– Quoi, daron[86] ?

 

– Vois-tu ce vieux ?

 

– Quel vieux ?

 

– Lа, dans la premiиre roulotte[87] de la noce, de notre cфtй.

 

– Qui a le bras accrochй dans une cravate noire ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ?

 

– Je suis sыr que je le connais.

 

– Ah !

 

– Je veux qu’on me fauche le colabre et n’avoir de ma vioc dit vousaille, tonorgue ni mйzig, si je ne colombe pas ce pantinois-lа.[88]

 

– C’est aujourd’hui que Paris est Pantin.

 

– Peux-tu voir la mariйe, en te penchant ?

 

– Non.

 

– Et le mariй ?

 

– Il n’y a pas de mariй dans cette roulotte-lа.

 

– Bah !

 

– А moins que ce ne soit l’autre vieux.

 

– Tвche donc de voir la mariйe en te penchant bien.

 

– Je ne peux pas.

 

– C’est йgal, ce vieux qui a quelque chose а la patte, j’en suis sыr, je connais зa.

 

– Et а quoi зa te sert-il de le connaоtre ?

 

– On ne sait pas. Des fois !

 

– Je me fiche pas mal des vieux, moi.

 

– Je le connais.

 

– Connais-le а ton aise.

 

– Comment diable est-il а la noce ?

 

– Nous y sommes bien, nous.

 

– D’oщ vient-elle, cette noce ?

 

– Est-ce que je sais ?

 

– Йcoute.

 

– Quoi ?

 

– Tu devrais faire une chose.

 

– Quoi ?

 

– Descendre de notre roulotte et filer[89] cette noce-lа.

 

– Pourquoi faire ?

 

– Pour savoir oщ elle va, et ce qu’elle est. Dйpкche-toi de descendre, cours, ma fйe[90], toi qui es jeune.

 

– Je ne peux pas quitter la voiture.

 

– Pourquoi зa ?

 

– Je suis louйe.

 

– Ah fichtre !

 

– Je dois ma journйe de poissarde а la prйfecture.

 

– C’est vrai.

 

– Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m’arrкte. Tu sais bien.

 

– Oui, je sais.

 

– Aujourd’hui, je suis achetйe par Pharos[91].

 

– C’est йgal. Ce vieux m’embкte.

 

– Les vieux t’embкtent. Tu n’es pourtant pas une jeune fille.

 

– Il est dans la premiиre voiture.

 

– Eh bien ?

 

– Dans la roulotte de la mariйe.

 

– Aprиs ?

 

– Donc il est le pиre.

 

– Qu’est-ce que cela me fait ?

 

– Je te dis qu’il est le pиre.

 

– Il n’y a pas que ce pиre-lа.

 

– Йcoute.

 

– Quoi ?

 

– Moi, je ne peux guиre sortir que masquй. Ici, je suis cachй, on ne sait pas que j’y suis. Mais demain, il n’y a plus de masques. C’est mercredi des cendres. Je risque de tomber[92]. Il faut que je rentre dans mon trou. Toi, tu es libre.

 

– Pas trop.

 

– Plus que moi toujours.

 

– Eh bien, aprиs ?

 

– Il faut que tu tвches de savoir oщ est allйe cette noce-lа ?

 

– Oщ elle va ?

 

– Oui.

 

– Je le sais.

 

– Oщ va-t-elle donc ?

 

– Au Cadran Bleu.

 

– D’abord ce n’est pas de ce cфtй-lа.

 

– Eh bien ! а la Rвpйe.

 

– Ou ailleurs.

 

– Elle est libre. Les noces sont libres.

 

– Ce n’est pas tout зa. Je te dis qu’il faut que tu tвches de me savoir ce que c’est que cette noce-lа, dont est ce vieux, et oщ cette noce-lа demeure.

 

– Plus souvent ! voilа qui sera drфle. C’est commode de retrouver, huit jours aprиs, une noce qui a passй dans Paris le mardi gras. Une tiquante[93] dans un grenier а foin ! Est-ce que c’est possible ?

 

– N’importe, il faudra tвcher. Entends-tu, Azelma ?

 

Les deux files reprirent des deux cфtйs du boulevard leur mouvement en sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue « la roulotte » de la mariйe.

 

Chapitre II
Jean Valjean a toujours son bras en йcharpe

Rйaliser son rкve. А qui cela est-il donnй ? Il doit y avoir des йlections pour cela dans le ciel ; nous sommes tous candidats а notre insu ; les anges votent. Cosette et Marius avaient йtй йlus.

 

Cosette, а la mairie et dans l’йglise, йtait йclatante et touchante. C’йtait Toussaint, aidйe de Nicolette, qui l’avait habillйe.

 

Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de Binche, un voile de point d’Angleterre, un collier de perles fines, une couronne de fleurs d’oranger ; tout cela йtait blanc, et, dans cette blancheur, elle rayonnait. C’йtait une candeur exquise se dilatant et se transfigurant dans la clartй. On eыt dit une vierge en train de devenir dйesse.

 

Les beaux cheveux de Marius йtaient lustrйs et parfumйs ; on entrevoyait за et lа, sous l’йpaisseur des boucles, des lignes pвles qui йtaient les cicatrices de la barricade.

 

Le grand-pиre, superbe, la tкte haute, amalgamant plus que jamais dans sa toilette et dans ses maniиres toutes les йlйgances du temps de Barras, conduisait Cosette. Il remplaзait Jean Valjean qui, а cause de son bras en йcharpe, ne pouvait donner la main а la mariйe.

 

Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.

 

– Monsieur Fauchelevent, lui disait l’aпeul, voilа un beau jour. Je vote la fin des afflictions et des chagrins ! Il ne faut plus qu’il y ait de tristesse nulle part dйsormais. Pardieu ! je dйcrиte la joie ! Le mal n’a pas le droit d’кtre. Qu’il y ait des hommes malheureux, en vйritй, cela est honteux pour l’azur du ciel. Le mal ne vient pas de l’homme qui, au fond, est bon. Toutes les misиres humaines ont pour chef-lieu et pour gouvernement central l’enfer, autrement dit les Tuileries du diable. Bon, voilа que je dis des mots dйmagogiques а prйsent ! Quant а moi, je n’ai plus d’opinion politique ; que tous les hommes soient riches, c’est-а-dire joyeux, voilа а quoi je me borne.

 

Quand, а l’issue de toutes les cйrйmonies, aprиs avoir prononcй devant le maire et devant le prкtre tous les oui possibles, aprиs avoir signй sur les registres а la municipalitй et а la sacristie, aprиs avoir йchangй leurs anneaux, aprиs avoir йtй а genoux coude а coude sous le poкle de moire blanche dans la fumйe de l’encensoir, ils arrivиrent se tenant par la main, admirйs et enviйs de tous, Marius en noir, elle en blanc, prйcйdйs du suisse а йpaulettes de colonel frappant les dalles de sa hallebarde, entre deux haies d’assistants йmerveillйs, sous le portail de l’йglise ouvert а deux battants, prкts а remonter en voiture et tout йtant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel ; il semblait qu’elle eыt peur de se rйveiller. Son air йtonnй et inquiet lui ajoutait on ne sait quoi d’enchanteur. Pour s’en retourner, ils montиrent ensemble dans la mкme voiture, Marius prиs de Cosette ; M. Gillenormand et Jean Valjean leur faisaient vis-а-vis. La tante Gillenormand avait reculй d’un plan, et йtait dans la seconde voiture. – Mes enfants, disait le grand-pиre, vous voilа monsieur le baron et madame la baronne avec trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre Marius, lui caressa l’oreille de ce chuchotement angйlique : – C’est donc vrai. Je m’appelle Marius. Je suis madame Toi.

 

Ces deux кtres resplendissaient. Ils йtaient а la minute irrйvocable et introuvable, а l’йblouissant point d’intersection de toute la jeunesse et de toute la joie. Ils rйalisaient le vers de Jean Prouvaire[94] ; а eux deux, ils n’avaient pas quarante ans. C’йtait le mariage sublimй ; ces deux enfants йtaient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire ; Marius apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire, les deux apothйoses se mкlant, au fond, on ne sait comment, derriиre un nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la chose idйale, la chose rйelle, le rendez-vous du baiser et du songe, l’oreiller nuptial.

 

Tout le tourment qu’ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les йpouvantes, les dйsespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus charmante encore l’heure charmante qui approchait ; et que les tristesses йtaient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir souffert, comme c’est bon ! Leur malheur faisait aurйole а leur bonheur. La longue agonie de leur amour aboutissait а une ascension.

 

C’йtait dans ces deux вmes le mкme enchantement, nuancй de voluptй dans Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas : Nous irons revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de Cosette йtaient sur Marius.

 

Un tel jour est un mйlange ineffable de rкve et de certitude. On possиde et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C’est une indicible йmotion ce jour-lа d’кtre а midi et de songer а minuit. Les dйlices de ces deux cњurs dйbordaient sur la foule et donnaient de l’allйgresse aux passants.

 

On s’arrкtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir а travers la vitre de la voiture trembler les fleurs d’oranger sur la tкte de Cosette.

 

Puis ils rentrиrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, cфte а cфte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier oщ on l’avait traоnй mourant. Les pauvres, attroupйs devant la porte et se partageant leurs bourses, les bйnissaient. Il y avait partout des fleurs. La maison n’йtait pas moins embaumйe que l’йglise ; aprиs l’encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans l’infini ; ils avaient Dieu dans le cњur ; la destinйe leur apparaissait comme un plafond d’йtoiles ; ils voyaient au-dessus de leurs tкtes une lueur de soleil levant. Tout а coup l’horloge sonna. Marius regarda le charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu’on apercevait vaguement а travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le regard de Marius, se mit а rougir jusqu’au blanc des yeux.

 

Bon nombre d’anciens amis de la famille Gillenormand avaient йtй invitйs ; on s’empressait autour de Cosette. C’йtait а qui l’appellerait madame la baronne.

 

L'officier Thйodule Gillenormand, maintenant capitaine, йtait venu de Chartres, oщ il tenait garnison, pour assister а la noce de son cousin Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.

 

Lui, de son cфtй, habituй а кtre trouvй joli par les femmes, ne se souvint pas plus de Cosette que d’une autre.

 

– Comme j’ai eu raison de ne pas croire а cette histoire du lancier ! disait а part soi le pиre Gillenormand.

 

Cosette n’avait jamais йtй plus tendre avec Jean Valjean. Elle йtait а l’unisson du pиre Gillenormand ; pendant qu’il йrigeait la joie en aphorismes et en maximes, elle exhalait l’amour et la bontй comme un parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.

 

Elle retrouvait, pour parler а Jean Valjean, des inflexions de voix du temps qu’elle йtait petite fille. Elle le caressait du sourire.

 

Un banquet avait йtй dressй dans la salle а manger.

 

Un йclairage а giorno est l’assaisonnement nйcessaire d’une grande joie. La brume et l’obscuritй ne sont point acceptйes par les heureux. Ils ne consentent pas а кtre noirs. La nuit, oui ; les tйnиbres, non. Si l’on n’a pas de soleil, il faut en faire un.

 

La salle а manger йtait une fournaise de choses gaies. Au centre, au-dessus de la table blanche et йclatante, un lustre de Venise а lames plates, avec toutes sortes d’oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges, verts, perchйs au milieu des bougies ; autour du lustre des girandoles, sur le mur des miroirs-appliques а triples et quintuples branches ; glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faпences, poteries, orfиvreries, argenteries, tout йtincelait et se rйjouissait. Les vides entre les candйlabres йtaient comblйs par les bouquets, en sorte que, lа oщ il n’y avait pas une lumiиre, il y avait une fleur.

 

Dans l’antichambre trois violons et une flыte jouaient en sourdine des quatuors de Haydn.

 

Jean Valjean s’йtait assis sur une chaise dans le salon derriиre la porte, dont le battant se repliait sur lui de faзon а le cacher presque. Quelques instants avant qu’on se mоt а table, Cosette vint, comme par coup de tкte, lui faire une grande rйvйrence en йtalant de ses deux mains sa toilette de mariйe, et, avec un regard tendrement espiиgle, elle lui demanda :

 

– Pиre, кtes-vous content ?

 

– Oui, dit Jean Valjean, je suis content.

 

– Eh bien, riez alors.

 

Jean Valjean se mit а rire.

 

Quelques instants aprиs, Basque annonзa que le dоner йtait servi.

 

Les convives, prйcйdйs de M. Gillenormand donnant le bras а Cosette, entrиrent dans la salle а manger, et se rйpandirent, selon l’ordre voulu, autour de la table.

 

Deux grands fauteuils y figuraient, а droite et а gauche de la mariйe, le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M. Gillenormand s’assit. L’autre fauteuil resta vide.

 

On chercha des yeux « monsieur Fauchelevent ».

 

Il n’йtait plus lа.

 

M. Gillenormand interpella Basque.

 

– Sais-tu oщ est monsieur Fauchelevent ?

 

– Monsieur, rйpondit Basque. Prйcisйment. Monsieur Fauchelevent m’a dit de dire а monsieur qu’il souffrait un peu de sa main malade, et qu’il ne pourrait dоner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu’il priait qu’on l’excusвt. Qu’il viendrait demain matin. Il vient de sortir.

 

Ce fauteuil vide refroidit un moment l’effusion du repas de noces. Mais, M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand йtait lа, et le grand-pиre rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se coucher de bonne heure, s’il souffrait, mais que ce n’йtait qu’un « bobo ». Cette dйclaration suffit. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un coin obscur dans une telle submersion de joie ? Cosette et Marius йtaient dans un de ces moments йgoпstes et bйnis oщ l’on n’a pas d’autre facultй que de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une idйe. – Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante, quoiqu’elle ait droit а toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi. C’est lйgal, et c’est gentil. Fortunatus prиs de Fortunata. – Applaudissement de toute la table. Marius prit prиs de Cosette la place de Jean Valjean ; et les choses s’arrangиrent de telle sorte que Cosette, d’abord triste de l’absence de Jean Valjean, finit par en кtre contente. Du moment oщ Marius йtait le remplaзant, Cosette n’eыt pas regrettй Dieu. Elle mit son doux petit pied chaussй de satin blanc sur le pied de Marius.

 

Le fauteuil occupй, M. Fauchelevent fut effacй ; et rien ne manqua. Et, cinq minutes aprиs, la table entiиre riait d’un bout а l’autre avec toute la verve de l’oubli.

 

Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en main, а demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans ne le fоt pas dйborder, porta la santй des mariйs.

 

– Vous n’йchapperez pas а deux sermons, s’йcria-t-il. Vous avez eu le matin celui du curй, vous aurez le soir celui du grand-pиre. Йcoutez-moi ; je vais vous donner un conseil : adorez-vous. Je ne fais pas un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n’y a pas dans la crйation d’autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent : Modйrez vos joies. Moi je dis : Lвchez-leur la bride, а vos joies. Soyez йpris comme des diables. Soyez enragйs. Les philosophes radotent. Je voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine[95]. Est-ce qu’il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts, trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d’aurore dans la vie ? est-ce qu’on peut trop s’aimer ? est-ce qu’on peut trop se plaire l’un а l’autre ? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie ! Prends garde, Nйmorin, tu es trop beau ! La bonne balourdise ! Est-ce qu’on peut trop s’enchanter, trop se cajoler, trop se charmer ? est-ce qu’on peut trop кtre vivant ? est-ce qu’on peut trop кtre heureux ? Modйrez vos joies. Ah ouiche ! А bas les philosophes ! La sagesse, c’est la jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux ? Le Sancy[96] s’appelle-t-il le Sancy parce qu’il a appartenu а Harlay de Sancy, ou parce qu’il pиse cent six carats ? Je n’en sais rien ; la vie est pleine de ces problиmes-lа ; l’important c’est d’avoir le Sancy, et le bonheur. Soyons heureux sans chicaner. Obйissons aveuglйment au soleil. Qu’est-ce que le soleil ? C’est l’amour. Qui dit amour, dit femme. Ah ! ah ! voilа une toute-puissance, c’est la femme. Demandez а ce dйmagogue de Marius s’il n’est pas l’esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son plein grй, le lвche ! La femme ! Il n’y a pas de Robespierre qui tienne, la femme rиgne. Je ne suis plus royaliste que de cette royautй-lа. Qu’est-ce qu’Adam ? C’est le royaume d’Иve. Pas de 89 pour Иve. Il y avait le sceptre royal surmontй d’une fleur de lys, il y avait le sceptre impйrial surmontй d’un globe, il y avait le sceptre de Charlemagne qui йtait en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand qui йtait en or, la rйvolution les a tordus entre son pouce et son index, comme des fйtus de paille de deux liards ; c’est fini, c’est cassй, c’est par terre, il n’y a plus de sceptre ; mais faites-moi donc des rйvolutions contre ce petit mouchoir brodй qui sent le patchouli ! Je voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide ? Parce que c’est un chiffon. Ah ! vous кtes le dix-neuviиme siиcle ? Eh bien, aprиs ? Nous йtions le dix-huitiиme, nous ! Et nous йtions aussi bкtes que vous. Ne vous imaginez pas que vous ayez changй grand’chose а l’univers, parce que votre trousse-galant[97] s’appelle le cholйra morbus, et parce que votre bourrйe s’appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer les femmes. Je vous dйfie de sortir de lа. Ces diablesses sont nos anges. Oui, l’amour, la femme, le baiser, c’est un cercle dont je vous dйfie de sortir ; et, quant а moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de vous a vu se lever dans l’infini, apaisant tout au-dessous d’elle, regardant les flots comme une femme, l’йtoile Vйnus, la grande coquette de l’abоme, la Cйlimиne de l’ocйan ? L’ocйan, voilа un rude Alceste. Eh bien, il a beau bougonner, Vйnus paraоt, il faut qu’il sourie. Cette bкte brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colиre, tempкte, coups de foudre, йcume jusqu’au plafond. Une femme entre en scиne, une йtoile se lиve ; а plat ventre ! Marius se battait il y a six mois ; il se marie aujourd’hui. C’est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez raison. Existez hardiment l’un pour l’autre, faites-vous des mamours, faites-nous crever de rage de n’en pouvoir faire autant, idolвtrez-vous. Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de fйlicitй qu’il y a sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, кtre aimй, le beau miracle quand on est jeune ! Ne vous figurez pas que vous ayez inventй cela. Moi aussi, j’ai rкvй, j’ai songй, j’ai soupirй ; moi aussi, j’ai eu une вme clair de lune. L’amour est un enfant de six mille ans. L’amour a droit а une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin prиs de Cupidon. Depuis soixante siиcles, l’homme et la femme se tirent d’affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s’est mis а haпr l’homme ; l’homme, qui est plus malin, s’est mis а aimer la femme. De cette faзon, il s’est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette finesse-lа a йtй trouvйe dиs le paradis terrestre. Mes amis, l’invention est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et Chloй en attendant que vous soyiez Philйmon et Baucis. Faites en sorte que, quand vous кtes l’un avec l’autre, rien ne vous manque, et que Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l’univers pour Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari ; Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu’il ne pleuve jamais dans votre mйnage. Vous avez chipй а la loterie le bon numйro, l’amour dans le sacrement ; vous avez le gros lot, gardez-le bien, mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du reste. Croyez ce que je dis lа. C’est du bon sens. Bon sens ne peut mentir. Soyez-vous l’un pour l’autre une religion. Chacun a sa faзon d’adorer Dieu. Saperlotte ! la meilleure maniиre d’adorer Dieu, c’est d’aimer sa femme. Je t’aime ! voilа mon catйchisme. Quiconque aime est orthodoxe. Le juron de Henri IV met la saintetй entre la ripaille et l’ivresse. Ventre-saint-gris ! je ne suis pas de la religion de ce juron-lа. La femme y est oubliйe. Cela m’йtonne de la part du juron de Henri IV. Mes amis, vive la femme ! je suis vieux, а ce qu’on dit ; c’est йtonnant comme je me sens en train d’кtre jeune. Je voudrais aller йcouter des musettes dans les bois. Ces enfants-lа qui rйussissent а кtre beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si quelqu’un voulait. Il est impossible de s’imaginer que Dieu nous ait faits pour autre chose que ceci : idolвtrer, roucouler, adoniser, кtre pigeon, кtre coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans sa petite femme, кtre fier, кtre triomphant, faire jabot ; voilа le but de la vie. Voilа, ne vous en dйplaise, ce que nous pensions, nous autres, dans notre temps dont nous йtions les jeunes gens. Ah ! vertu-bamboche ! qu’il y en avait donc de charmantes femmes, а cette йpoque-lа, et des minois, et des tendrons ! J’y exerзais mes ravages. Donc aimez-vous. Si l’on ne s’aimait pas, je ne vois pas vraiment а quoi cela servirait qu’il y eыt un printemps ; et, quant а moi, je prierais le bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu’il nous montre, et de nous les reprendre, et de remettre dans sa boоte les fleurs, les oiseaux et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bйnйdiction du vieux bonhomme.

 

La soirйe fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du grand-pиre donna l’ut а toute la fкte, et chacun se rйgla sur cette cordialitй presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup ; ce fut une noce bonne enfant. On eыt pu y convier le bonhomme Jadis[98]. Du reste il y йtait dans la personne du pиre Gillenormand.

 

Il y eut tumulte, puis silence. Les mariйs disparurent.

 

Un peu aprиs minuit la maison Gillenormand devint un temple.

 

Ici nous nous arrкtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est debout, souriant, un doigt sur la bouche.

 

L’вme entre en contemplation devant ce sanctuaire oщ se fait la cйlйbration de l’amour.

 

Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-lа. La joie qu’elles contiennent doit s’йchapper а travers les pierres des murs en clartй et rayer vaguement les tйnиbres. Il est impossible que cette fкte sacrйe et fatale n’envoie pas un rayonnement cйleste а l’infini. L’amour, c’est le creuset sublime oщ se fait la fusion de l’homme et de la femme ; l’кtre un, l’кtre triple, l’кtre final, la trinitй humaine en soit. Cette naissance de deux вmes en une doit кtre une йmotion pour l’ombre. L’amant est prкtre ; la vierge ravie s’йpouvante. Quelque chose de cette joie va а Dieu. Lа oщ il y a vraiment mariage, c’est-а-dire oщ il y a amour, l’idйal s’en mкle. Un lit nuptial fait dans les tйnиbres un coin d’aurore. S’il йtait donnй а la prunelle de chair de percevoir les visions redoutables et charmantes de la vie supйrieure, il est probable qu’on verrait les formes de la nuit, les inconnus ailйs, les passants bleus de l’invisible, se pencher, foule de tкtes sombres, autour de la maison lumineuse, satisfaits, bйnissants, se montrant les uns aux autres la vierge йpouse, doucement effarйs, et ayant le reflet de la fйlicitй humaine sur leurs visages divins. Si, а cette heure suprкme, les йpoux йblouis de voluptй, et qui se croient seuls, йcoutaient, ils entendraient dans leur chambre un bruissement d’ailes confuses. Le bonheur parfait implique la solidaritй des anges. Cette petite alcфve obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues sacrйes par l’amour, se rapprochent pour crйer, il est impossible qu’au-dessus de ce baiser ineffable il n’y ait pas un tressaillement dans l’immense mystиre des йtoiles.

 

Ces fйlicitйs sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-lа. L’amour, c’est lа l’unique extase. Tout le reste pleure.

 

Aimer ou avoir aimй, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n’a pas d’autre perle а trouver dans les plis tйnйbreux de la vie. Aimer est un accomplissement.

 

Chapitre III
L’insйparable

Qu’йtait devenu Jean Valjean ?

 

Immйdiatement aprиs avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette, personne ne faisant attention а lui, Jean Valjean s’йtait levй, et, inaperзu, il avait gagnй l’antichambre. C’йtait cette mкme salle oщ, huit mois auparavant, il йtait entrй noir de boue, de sang et de poudre, rapportant le petit-fils а l’aпeul. La vieille boiserie йtait enguirlandйe de feuillages et de fleurs ; les musiciens йtaient assis sur le canapй oщ l’on avait dйposй Marius. Basque en habit noir, en culotte courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de roses autour de chacun des plats qu’on allait servir. Jean Valjean lui avait montrй son bras en йcharpe, l’avait chargй d’expliquer son absence, et йtait sorti.

 

Les croisйes de la salle а manger donnaient sur la rue. Jean Valjean demeura quelques minutes debout et immobile dans l’obscuritй sous ces fenкtres radieuses. Il йcoutait. Le bruit confus du banquet venait jusqu’а lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-pиre, les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les йclats de rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix joyeuse de Cosette.

 

Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s’en revint rue de l’Homme-Armй.

 

Pour s’en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux ; c’йtait un peu le plus long, mais c’йtait le chemin par oщ, depuis trois mois, pour йviter les encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume de venir tous les jours de la rue de l’Homme-Armй а la rue des Filles-du-Calvaire, avec Cosette.

 

Ce chemin oщ Cosette avait passй excluait pour lui tout autre itinйraire.

 

Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta. L’appartement йtait vide. Toussaint elle-mкme n’y йtait plus. Le pas de Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu’а l’ordinaire. Toutes les armoires йtaient ouvertes. Il pйnйtra dans la chambre de Cosette. Il n’y avait pas de draps au lit. L’oreiller de coutil, sans taie et sans dentelles, йtait posй sur les couvertures pliйes au pied des matelas dont on voyait la toile et oщ personne ne devait plus coucher. Tous les petits objets fйminins auxquels tenait Cosette avaient йtй emportйs ; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le lit de Toussaint йtait йgalement dйgarni. Un seul lit йtait fait et semblait attendre quelqu’un ; c’йtait celui de Jean Valjean.

 

Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d’armoires, alla et vint d’une chambre а l’autre.

 

Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une table.

 

Il avait dйgagй son bras de l’йcharpe, et il se servait de la main droite comme s’il n’en souffrait pas.

 

Il s’approcha de son lit, et ses yeux s’arrкtиrent, fut-ce par hasard ? fut-ce avec intention ? sur l’insйparable, dont Cosette avait йtй jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en arrivant rue de l’Homme-Armй, il l’avait dйposйe sur un guйridon prиs de son chevet. Il alla а ce guйridon avec une sorte de vivacitй, prit dans sa poche une clef, et ouvrit la valise.

 

Il en tira lentement les vкtements avec lesquels, dix ans auparavant, Cosette avait quittй Montfermeil ; d’abord la petite robe noire, puis le fichu noir, puis les bons gros souliers d’enfant que Cosette aurait presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la brassiиre de futaine bien йpaisse, puis le jupon de tricot, puis le tablier а poches, puis les bas de laine. Ces bas, oщ йtait encore gracieusement marquйe la forme d’une petite jambe, n’йtaient guиre plus longs que la main de Jean Valjean. Tout cela йtait de couleur noire. C’йtait lui qui avait apportй ces vкtements pour elle а Montfermeil. А mesure qu’il les фtait de la valise, il les posait sur le lit. Il pensait. Il se rappelait. C’йtait en hiver, un mois de dйcembre trиs froid, elle grelottait а demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La mиre avait dы кtre contente dans sa tombe de voir sa fille porter son deuil, et surtout de voir qu’elle йtait vкtue et qu’elle avait chaud. Il pensait а cette forкt de Montfermeil ; ils l’avaient traversйe ensemble, Cosette et lui ; il pensait au temps qu’il faisait, aux arbres sans feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil ; c’est йgal, c’йtait charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit[99], le fichu prиs du jupon, les bas а cфtй des souliers, la brassiиre а cфtй de la robe, et il les regarda l’une aprиs l’autre. Elle n’йtait pas plus haute que cela, elle avait sa grande poupйe dans ses bras, elle avait mis son louis d’or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous les deux se tenant par la main, elle n’avait que lui au monde.

 

Alors sa vйnйrable tкte blanche tomba sur le lit, ce vieux cњur stoпque se brisa, sa face s’abоma pour ainsi dire dans les vкtements de Cosette, et si quelqu’un eыt passй dans l’escalier en ce moment, on eыt entendu d’effrayants sanglots.

 

Chapitre IV
Immortale jecur[100]

La vieille lutte formidable, dont nous avons dйjа vu plusieurs phases, recommenзa.

 

Jacob ne lutta avec l’ange qu’une nuit. Hйlas ! combien de fois avons-nous vu Jean Valjean saisi corps а corps dans les tйnиbres par sa conscience et luttant йperdument contre elle !

 

Lutte inouпe ! А de certains moments, c’est le pied qui glisse ; а d’autres instants, c’est le sol qui croule. Combien de fois cette conscience, forcenйe au bien, l’avait-elle йtreint et accablй ! Combien de fois la vйritй, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la poitrine ! Combien de fois, terrassй par la lumiиre, lui avait-il criй grвce ! Combien de fois cette lumiиre implacable, allumйe en lui et sur lui par l’йvкque, l’avait-elle йbloui de force alors qu’il souhaitait кtre aveuglй ! Combien de fois s’йtait-il redressй dans le combat, retenu au rocher, adossй au sophisme, traоnй dans la poussiиre, tantфt renversant sa conscience sous lui, tantфt renversй par elle ! Combien de fois, aprиs une йquivoque, aprиs un raisonnement traоtre et spйcieux de l’йgoпsme, avait-il entendu sa conscience irritйe lui crier а l’oreille : Croc-en-jambe ! misйrable ! Combien de fois sa pensйe rйfractaire avait-elle rвlй convulsivement sous l’йvidence du devoir ! Rйsistance а Dieu. Sueurs funиbres. Que de blessures secrиtes, que lui seul sentait saigner ! Que d’йcorchures а sa lamentable existence ! Combien de fois s’йtait-il relevй sanglant, meurtri, brisй, йclairй, le dйsespoir au cњur, la sйrйnitй dans l’вme ? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et, aprиs l’avoir disloquй, tenaillй et rompu, sa conscience, debout au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait : Maintenant, va en paix !

 

Mais, au sortir d’une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hйlas !

 

Cette nuit-lа pourtant, Jean Valjean sentit qu’il livrait son dernier combat.

 

Une question se prйsentait, poignante.

 

Les prйdestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se dйveloppent pas en avenue rectiligne devant le prйdestinй ; elles ont des impasses, des cжcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiйtants offrant plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus pйrilleux de ces carrefours.

 

Il йtait parvenu au suprкme croisement du bien et du mal. Il avait cette tйnйbreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui йtait dйjа arrivй dans d’autres pйripйties douloureuses, deux routes s’ouvraient devant lui ; l’une tentante, l’autre effrayante. Laquelle prendre ?

 

Celle qui effrayait йtait conseillйe par le mystйrieux doigt indicateur que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur l’ombre.

 

Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et l’embыche souriante.

 

Cela est-il donc vrai ? l’вme peut guйrir ; le sort, non. Chose affreuse ! une destinйe incurable !

 

La question qui se prйsentait, la voici :

 

De quelle faзon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de Cosette et de Marius ? Ce bonheur, c’йtait lui qui l’avait voulu, c’йtait lui qui l’avait fait ; il se l’йtait lui-mкme enfoncй dans les entrailles, et а cette heure, en le considйrant, il pouvait avoir l’espиce de satisfaction qu’aurait un armurier qui reconnaоtrait sa marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la poitrine.

 

Cosette avait Marius, Marius possйdait Cosette. Ils avaient tout, mкme la richesse. Et c’йtait son њuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu’il existait, maintenant qu’il йtait lа, qu’allait-il en faire, lui Jean Valjean ? S’imposerait-il а ce bonheur ? Le traiterait-il comme lui appartenant ? Sans doute Cosette йtait а un autre ; mais lui Jean Valjean retiendrait-il de Cosette tout ce qu’il en pourrait retenir ? Resterait-il l’espиce de pиre, entrevu, mais respectй, qu’il avait йtй jusqu’alors ? S’introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette ? Apporterait-il, sans dire mot, son passй а cet avenir ? Se prйsenterait-il lа comme ayant droit, et viendrait-il s’asseoir, voilй, а ce lumineux foyer ? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces innocents dans ses deux mains tragiques ? Poserait-il sur les paisibles chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traоnaient derriиre eux l’ombre infamante de la loi ? Entrerait-il en participation de chances avec Cosette et Marius ? Йpaissirait-il l’obscuritй sur son front et le nuage dans le leur ? Mettrait-il en tiers avec deux fйlicitйs sa catastrophe ? Continuerait-il de se taire ? En un mot serait-il, prиs de ces deux кtres heureux, le sinistre muet de la destinйe ?

 

Il faut кtre habituй а la fatalitй et а ses rencontres pour oser lever les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nuditй horrible. Le bien ou le mal sont derriиre ce sйvиre point d’interrogation. Que vas-tu faire ? demanda le sphinx.

 

Cette habitude de l’йpreuve, Jean Valjean l’avait. Il regarda le sphinx fixement.

 

Il examina l’impitoyable problиme sous toutes ses faces.

 

Cosette, cette existence charmante, йtait le radeau de ce naufragй. Que faire ? S’y cramponner, ou lвcher prise ?

 

S’il s’y cramponnait, il sortait du dйsastre, il remontait au soleil, il laissait ruisseler de ses vкtements et de ses cheveux l’eau amиre, il йtait sauvй, il vivait.

 

Allait-il lвcher prise ?

 

Alors, l’abоme.

 

Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensйe. Ou, pour mieux dire, il combattait ; il se ruait, furieux, au dedans de lui-mкme, tantфt contre sa volontй, tantфt contre sa conviction.

 

Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d’avoir pu pleurer. Cela l’йclaira peut-кtre. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempкte, plus furieuse que celle qui autrefois l’avait poussй vers Arras, se dйchaоna en lui. Le passй lui revenait en regard du prйsent ; il comparait et il sanglotait. Une fois l’йcluse des larmes ouvertes, le dйsespйrй se tordit.

 

Il se sentait arrкtй.

 

Hйlas ! dans ce pugilat а outrance entre notre йgoпsme et notre devoir, quand nous reculons ainsi pas а pas devant notre idйal incommutable, йgarйs, acharnйs, exaspйrйs de cйder, disputant le terrain, espйrant une fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre rйsistance derriиre nous que le pied du mur !

 

Sentir l’ombre sacrйe qui fait obstacle !

 

L’invisible inexorable, quelle obsession !

 

Donc avec la conscience on n’a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus ; prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, йtant Dieu. On jette dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y jette sa richesse, on y jette son succиs, on y jette sa libertй ou sa patrie, on y jette son bien-кtre, on y jette son repos, on y jette sa joie. Encore ! encore ! Videz le vase ! penchez l’urne ! Il faut finir par y jeter son cњur.

 

Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme cela.

 

N’est-on pas pardonnable de refuser enfin ? Est-ce que l’inйpuisable peut avoir un droit ? Est-ce que les chaоnes sans fin ne sont pas au-dessus de la force humaine ? Qui donc blвmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire : c’est assez !

 

L’obйissance de la matiиre est limitйe par le frottement ; est-ce qu’il n’y a pas une limite а l’obйissance de l’вme ? Si le mouvement perpйtuel est impossible, est-ce que le dйvouement perpйtuel est exigible ?

 

Le premier pas n’est rien ; c’est le dernier qui est difficile. Qu’йtait-ce que l’affaire Champmathieu а cфtй du mariage de Cosette et de ce qu’il entraоnait ? Qu’est-ce que ceci : entrer dans le bagne, а cфtй de ceci : entrer dans le nйant ?

 

Ф premiиre marche а descendre, que tu es sombre ! Ф seconde marche, que tu es noire !

 

Comment ne pas dйtourner la tкte cette fois ?

 

Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C’est une torture qui sacre. On peut y consentir la premiиre heure ; on s’assied sur le trфne de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il reste encore а vкtir le manteau de flamme, et n’y a-t-il pas un moment oщ la chair misйrable se rйvolte, et oщ l’on abdique le supplice[101] ?

 

Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l’accablement.

 

Il pesa, il songea, il considйra les alternatives de la mystйrieuse balance de lumiиre et d’ombre.

 

Imposer son bagne а ces deux enfants йblouissants, ou consommer lui-mкme son irrйmйdiable engloutissement. D’un cфtй le sacrifice de Cosette, de l’autre le sien propre.

 

А quelle solution s’arrкta-t-il ?

 

Quelle dйtermination prit-il ? Quelle fut, au dedans de lui-mкme, sa rйponse dйfinitive а l’incorruptible interrogatoire de la fatalitй ? Quelle porte se dйcida-t-il а ouvrir ? Quel cфtй de sa vie prit-il le parti de fermer et de condamner ? Entre tous ces escarpements insondables qui l’entouraient, quel fut son choix ? Quelle extrйmitй accepta-t-il ? Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tкte ?

 

Sa rкverie vertigineuse dura toute la nuit.

 

Il resta lа jusqu’au jour, dans la mкme attitude, ployй en deux sur ce lit, prosternй sous l’йnormitй du sort, йcrasй peut-кtre, hйlas ! les poings crispйs, les bras йtendus а angle droit comme un crucifiй dйclouй qu’on aurait jetй la face contre terre. Il demeura douze heures, les douze heures d’une longue nuit d’hiver, glacй, sans relever la tкte et sans prononcer une parole. Il йtait immobile comme un cadavre, pendant que sa pensйe se roulait а terre et s’envolait, tantфt comme l’hydre, tantфt comme l’aigle. А le voir ainsi sans mouvement on eыt dit un mort ; tout а coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collйe aux vкtements de Cosette, les baisait[102] ; alors on voyait qu’il vivait.

 

Qui ? on ? puisque Jean Valjean йtait seul et qu’il n’y avait personne lа ?

 

Le On qui est dans les tйnиbres.

 

Livre septiиme – La derniиre gorgйe du calice[103]

 

Chapitre I
Le septiиme cercle[104] et le huitiиme ciel

Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardй. Le brouhaha des visites et des fйlicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 fйvrier, il йtait un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau sous le bras, occupй « а faire son antichambre », entendit un lйger frappement а la porte. On n’avait point sonnй, ce qui est discret un pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l’introduisit dans le salon, encore encombrй et sens dessus dessous, et qui avait l’air du champ de bataille des joies de la veille.

 

– Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes rйveillйs tard.

 

– Votre maоtre est-il levй ? demanda Jean Valjean.

 

– Comment va le bras de monsieur ? rйpondit Basque.

 

– Mieux. Votre maоtre est-il levй ?

 

– Lequel ? l’ancien ou le nouveau ?

 

– Monsieur Pontmercy.

 

– Monsieur le baron ? fit Basque en se redressant.

 

On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque chose ; ils ont ce qu’un philosophe appellerait l’йclaboussure du titre, et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, rйpublicain militant, et il l’avait prouvй, йtait maintenant baron malgrй lui. Une petite rйvolution s’йtait faite dans la famille sur ce titre. C’йtait а prйsent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s’en dйtachait. Mais le colonel Pontmercy avait йcrit : Mon fils portera mon titre. Marius obйissait. Et puis Cosette, en qui la femme commenзait а poindre, йtait ravie d’кtre baronne.

 

– Monsieur le baron ? rйpйta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que monsieur Fauchelevent est lа.

 

– Non. Ne lui dites pas que c’est moi. Dites-lui que quelqu’un demande а lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.

 

– Ah ! fit Basque.

 

– Je veux lui faire une surprise.

 

– Ah ! reprit Basque, se donnant а lui-mкme son second ah ! comme explication du premier.

 

Et il sortit.

 

Jean Valjean resta seul.

 

Le salon, nous venons de le dire, йtait tout en dйsordre. Il semblait qu’en prкtant l’oreille on eыt pu y entendre encore la vague rumeur de la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombйes des guirlandes et des coiffures. Les bougies brыlйes jusqu’au tronзon ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un meuble n’йtait а sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils, rapprochйs les uns des autres et faisant cercle, avaient l’air de continuer une causerie. L’ensemble йtait riant. Il y a encore une certaine grвce dans une fкte morte. Cela a йtй heureux. Sur ces chaises en dйsarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumiиres йteintes, on a pensй de la joie. Le soleil succйdait au lustre, et entrait gaоment dans le salon.

 

Quelques minutes s’йcoulиrent. Jean Valjean йtait immobile а l’endroit oщ Basque l’avait quittй. Il йtait trиs pвle. Ses yeux йtaient creux et tellement enfoncйs par l’insomnie sous l’orbite qu’ils y disparaissaient presque. Son habit noir avait les plis fatiguйs d’un vкtement qui a passй la nuit. Les coudes йtaient blanchis de ce duvet que laisse au drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait а ses pieds la fenкtre dessinйe sur le parquet par le soleil.

 





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