Livre cinquiиme – Excellence du malheur 





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Livre cinquiиme – Excellence du malheur



Chapitre I
Marius indigent

La vie devint sйvиre pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce n’йtait rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu’on appelle de la vache enragйe. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l’вtre sans feu, les semaines sans travail, l’avenir sans espйrance, l’habit percй au coude, le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu’on trouve fermйe le soir parce qu’on ne paye pas son loyer, l’insolence du portier et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la dignitй refoulйe, les besognes quelconques acceptйes, les dйgoыts, l’amertume, l’accablement. Marius apprit comment on dйvore tout cela, et comment ce sont souvent les seules choses qu’on ait а dйvorer. А ce moment de l’existence oщ l’homme a besoin d’orgueil parce qu’il a besoin d’amour, il se sentit moquй parce qu’il йtait mal vкtu, et ridicule parce qu’il йtait pauvre. А l’вge oщ la jeunesse vous gonfle le cњur d’une fiertй impйriale, il abaissa plus d’une fois ses yeux sur ses bottes trouйes, et il connut les hontes injustes et les rougeurs poignantes de la misиre. Admirable et terrible йpreuve dont les faibles sortent infвmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset oщ la destinйe jette un homme, toutes les fois qu’elle veut avoir un gredin ou un demi-dieu.

 

Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y a des bravoures opiniвtres et ignorйes qui se dйfendent pied а pied dans l’ombre contre l’envahissement fatal des nйcessitйs et des turpitudes. Nobles et mystйrieux triomphes qu’aucun regard ne voit, qu’aucune renommйe ne paye, qu’aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvretй, sont des champs de bataille qui ont leurs hйros ; hйros obscurs plus grands parfois que les hйros illustres.

 

De fermes et rares natures sont ainsi crййes ; la misиre, presque toujours marвtre, est quelquefois mиre ; le dйnыment enfante la puissance d’вme et d’esprit ; la dйtresse est nourrice de la fiertй ; le malheur est un bon lait pour les magnanimes.

 

Il y eut un moment dans la vie de Marius oщ il balayait son palier, oщ il achetait un sou de fromage de Brie chez la fruitiиre, oщ il attendait que la brune tombвt pour s’introduire chez le boulanger, et y acheter un pain qu’il emportait furtivement dans son grenier, comme s’il l’eыt volй. Quelquefois on voyait se glisser dans la boucherie du coin, au milieu des cuisiniиres goguenardes qui le coudoyaient, un jeune homme gauche portant des livres sous son bras, qui avait l’air timide et furieux, qui en entrant фtait son chapeau de son front oщ perlait la sueur, faisait un profond salut а la bouchиre йtonnйe, un autre salut au garзon boucher, demandait une cфtelette de mouton, la payait six ou sept sous, l’enveloppait de papier, la mettait sous son bras entre deux livres, et s’en allait. C’йtait Marius. Avec cette cфtelette, qu’il faisait cuire lui-mкme, il vivait trois jours.

 

Le premier jour il mangeait la viande, le second jour il mangeait la graisse, le troisiиme jour il rongeait l’os.

 

А plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tentatives, et lui adressa les soixante pistoles. Marius les renvoya constamment, en disant qu’il n’avait besoin de rien.

 

Il йtait encore en deuil de son pиre quand la rйvolution que nous avons racontйe s’йtait faite en lui. Depuis lors, il n’avait plus quittй les vкtements noirs. Cependant ses vкtements le quittиrent. Un jour vint oщ il n’eut plus d’habit. Le pantalon allait encore. Que faire ? Courfeyrac, auquel il avait de son cфtй rendu quelques bons offices, lui donna un vieil habit. Pour trente sous, Marius le fit retourner par un portier quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit йtait vert. Alors Marius ne sortit plus qu’aprиs la chute du jour. Cela faisait que son habit йtait noir. Voulant toujours кtre en deuil, il se vкtissait de la nuit.

 

А travers tout cela, il se fit recevoir avocat. Il йtait censй habiter la chambre de Courfeyrac, qui йtait dйcente et oщ un certain nombre de bouquins de droit soutenus et complйtйs par des volumes de romans dйpareillйs figuraient la bibliothиque voulue par les rиglements. Il se faisait adresser ses lettres chez Courfeyrac.

 

Quand Marius fut avocat, il en informa son grand-pиre par une lettre froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la lettre avec un tremblement, la lut, et la jeta, dйchirйe en quatre, au panier. Deux ou trois jours aprиs, mademoiselle Gillenormand entendit son pиre qui йtait seul dans sa chambre et qui parlait tout haut. Cela lui arrivait chaque fois qu’il йtait trиs agitй. Elle prкta l’oreille ; le vieillard disait. – si tu n’йtais pas un imbйcile, tu saurais qu’on ne peut pas кtre а la fois baron et avocat.

 

Chapitre II
Marius pauvre

Il en est de la misиre comme de tout. Elle arrive а devenir possible. Elle finit par prendre une forme et se composer. On vйgиte, c’est-а-dire on se dйveloppe d’une certaine faзon chйtive, mais suffisante а la vie. Voici de quelle maniиre l’existence de Marius Pontmercy s’йtait arrangйe :

 

Il йtait sorti du plus йtroit, le dйfilй s’йlargissait un peu devant lui. А force de labeur, de courage, de persйvйrance et de volontй, il йtait parvenu а tirer de son travail environ sept cents francs par an. Il avait appris l’allemand et l’anglais. Grвce а Courfeyrac qui l’avait mis en rapport avec son ami le libraire, Marius remplissait dans la littйrature-librairie le modeste rфle d’utilitй. Il faisait des prospectus, traduisait des journaux, annotait des йditions, compilait des biographies, etc. Produit net, bon an mal an, sept cents francs. Il en vivait. Pas mal. Comment ? Nous l’allons dire.

 

Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de trente francs, un taudis sans cheminйe qualifiй cabinet oщ il n’y avait, en fait de meubles, que l’indispensable. Ces meubles йtaient а lui. Il donnait trois francs par mois а la vieille principale locataire pour qu’elle vоnt balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d’eau chaude, un њuf frais et un pain d’un sou. De ce pain et de cet њuf, il dйjeunait. Son dйjeuner variait de deux а quatre sous selon que les њufs йtaient chers ou bon marchй. А six heures du soir, il descendait rue Saint-Jacques, dоner chez Rousseau, vis-а-vis Basset le marchand d’estampes du coin de la rue des Mathurins. Il ne mangeait pas de soupe. Il prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de lйgumes de trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain а discrйtion. Quant au vin, il buvait de l’eau. En payant au comptoir, oщ siйgeait majestueusement madame Rousseau, а cette йpoque toujours grasse et encore fraоche, il donnait un sou au garзon, et madame Rousseau lui donnait un sourire. Puis il s’en allait. Pour seize sous, il avait eu un sourire et un dоner.

 

Ce restaurant Rousseau, oщ l’on vidait si peu de bouteilles et tant de carafes, йtait un calmant plus encore qu’un restaurant. Il n’existe plus aujourd’hui. Le maоtre avait un beau surnom ; on l’appelait Rousseau l’aquatique[92].

 

Ainsi, dйjeuner quatre sous, dоner seize sous ; sa nourriture lui coыtait vingt sous par jour ; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs а la vieille, plus quelques menus frais ; pour quatre cent cinquante francs, Marius йtait nourri, logй et servi. Son habillement lui coыtait cent francs, son linge cinquante francs, son blanchissage cinquante francs, le tout ne dйpassait pas six cent cinquante francs. Il lui restait cinquante francs. Il йtait riche. Il prкtait dans l’occasion dix francs а un ami ; Courfeyrac avait pu lui emprunter une fois soixante francs. Quant au chauffage, n’ayant pas de cheminйe, Marius l’avait « simplifiй ».

 

Marius avait toujours deux habillements complets ; l’un vieux, « pour tous les jours », l’autre tout neuf, pour les occasions. Les deux йtaient noirs. Il n’avait que trois chemises, l’une sur lui, l’autre dans sa commode, la troisiиme chez la blanchisseuse. Il les renouvelait а mesure qu’elles s’usaient. Elles йtaient habituellement dйchirйes, ce qui lui faisait boutonner son habit jusqu’au menton.

 

Pour que Marius en vоnt а cette situation florissante, il avait fallu des annйes. Annйes rudes ; difficiles, les unes а traverser, les autres а gravir. Marius n’avait point failli un seul jour. Il avait tout subi, en fait de dйnыment ; il avait tout fait, exceptй des dettes. Il se rendait ce tйmoignage que jamais il n’avait dы un sou а personne. Pour lui, une dette, c’йtait le commencement de l’esclavage. Il se disait mкme qu’un crйancier est pire qu’un maоtre ; car un maоtre ne possиde que votre personne, un crйancier possиde votre dignitй et peut la souffleter. Plutфt que d’emprunter il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours de jeыne. Sentant que toutes les extrйmitйs se touchent et que, si l’on n’y prend garde, l’abaissement de fortune peut mener а la bassesse d’вme, il veillait jalousement sur sa fiertй. Telle formule ou telle dйmarche qui, dans toute autre situation, lui eыt paru dйfйrence, lui semblait platitude, et il se redressait. Il ne hasardait rien, ne voulant pas reculer. Il avait sur le visage une sorte de rougeur sйvиre. Il йtait timide jusqu’а l’вpretй.

 

Dans toutes ses йpreuves il se sentait encouragй et quelquefois mкme portй par une force secrиte qu’il avait en lui. L’вme aide le corps, et а de certains moments le soulиve. C’est le seul oiseau qui soutienne sa cage.

 

А cфtй du nom de son pиre, un autre nom йtait gravй dans le cњur de Marius, le nom de Thйnardier. Marius, dans sa nature enthousiaste et grave, environnait d’une sorte d’aurйole l’homme auquel, dans sa pensйe, il devait la vie de son pиre, cet intrйpide sergent qui avait sauvй le colonel au milieu des boulets et des balles de Waterloo. Il ne sйparait jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son pиre, et il les associait dans sa vйnйration. C’йtait une sorte de culte а deux degrйs, le grand autel pour le colonel, le petit pour Thйnardier. Ce qui redoublait l’attendrissement de sa reconnaissance, c’est l’idйe de l’infortune oщ il savait Thйnardier tombй et englouti. Marius avait appris а Montfermeil la ruine et la faillite du malheureux aubergiste. Depuis il avait fait des efforts inouпs pour saisir sa trace et tвcher d’arriver а lui dans ce tйnйbreux abоme de la misиre oщ Thйnardier avait disparu. Marius avait battu tout le pays ; il йtait allй а Chelles, а Bondy, а Gournay, а Nogent, а Lagny. Pendant trois annйes il s’y йtait acharnй, dйpensant а ces explorations le peu d’argent qu’il йpargnait. Personne n’avait pu lui donner de nouvelles de Thйnardier ; on le croyait passй en pays йtranger. Ses crйanciers l‘avaient cherchй aussi, avec moins d’amour que Marius, mais avec autant d’acharnement, et n’avaient pu mettre la main sur lui. Marius s’accusait et s’en voulait presque de ne pas rйussir dans ses recherches. C’йtait la seule dette que lui eыt laissйe le Colonel, et Marius tenait а honneur de la payer. – Comment ! pensait-il, quand mon pиre gisait mourant sur le champ de bataille, Thйnardier, lui, a bien su le trouver а travers la fumйe et la mitraille et l’emporter sur ses йpaules, et il ne lui devait rien cependant, et moi qui dois tant а Thйnardier, je ne saurais pas le rejoindre dans cette ombre oщ il agonise et le rapporter а mon tour de la mort а la vie ! Oh ! je le retrouverai ! – Pour retrouver Thйnardier en effet, Marius eыt donnй un de ses bras, et, pour le tirer de la misиre, tout son sang. Revoir Thйnardier, rendre un service quelconque а Thйnardier, lui dire : Vous ne me connaissez pas, eh bien, moi, je vous connais ! je suis lа ! disposez de moi ! – c’йtait le plus doux et le plus magnifique rкve de Marius.

 

Chapitre III
Marius grandi

А cette йpoque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu’il avait quittй son grand-pиre. On йtait restй dans les mкmes termes de part et d’autre, sans tenter de rapprochement et sans chercher а se revoir. D’ailleurs, se revoir, а quoi bon ? pour se heurter ? Lequel eыt eu raison de l’autre ? Marius йtait le vase d’airain, mais le pиre Gillenormand йtait le pot de fer.

 

Disons-le, Marius s’йtait mйpris sur le cњur de son grand-pиre. Il s’йtait figurй que M. Gillenormand ne l’avait jamais aimй, et que ce bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, tempкtait et levait la canne, n’avait pour lui tout au plus que cette affection а la fois lйgиre et sйvиre des Gйrontes de comйdie. Marius se trompait. Il y a des pиres qui n’aiment pas leurs enfants ; il n’existe point d’aпeul qui n’adore son petit-fils. Au fond, nous l’avons dit, M. Gillenormand idolвtrait Marius. Il l’idolвtrait а sa faзon, avec accompagnement de bourrades et mкme de gifles ; mais, cet enfant disparu, il se sentit un vide noir dans le cњur. Il exigea qu’on ne lui en parlвt plus, en regrettant tout bas d’кtre si bien obйi. Dans les premiers temps il espйra que ce buonapartiste, ce jacobin, ce terroriste, ce septembriseur reviendrait. Mais les semaines se passиrent, les mois se passиrent, les annйes se passиrent ; au grand dйsespoir de M. Gillenormand, le buveur de sang ne reparut pas. – Je ne pouvais pourtant pas faire autrement que de le chasser, se disait le grand-pиre, et il se demandait : si c’йtait а refaire, le referais-je ? Son orgueil sur-le-champ rйpondait oui, mais sa vieille tкte qu’il hochait en silence rйpondait tristement non. Il avait ses heures d’abattement. Marius lui manquait. Les vieillards ont besoin d’affections comme de soleil. C’est de la chaleur. Quelle que fыt sa forte nature, l’absence de Marius avait changй quelque chose en lui. Pour rien au monde, il n’eыt voulu faire un pas vers ce « petit drфle » mais il souffrait. Il ne s’informait jamais de lui, mais il y pensait toujours. Il vivait, de plus en plus retirй, au Marais. Il йtait encore, comme autrefois, gai et violent, mais sa gaоtй avait une duretй convulsive comme si elle contenait de la douleur et de la colиre, et ses violences se terminaient toujours par une sorte d’accablement doux et sombre. Il disait quelquefois : – Oh ! s’il revenait, quel bon soufflet je lui donnerais !

 

Quant а la tante, elle pensait trop peu pour aimer beaucoup ; Marius n’йtait plus pour elle qu’une espиce de silhouette noire et vague ; et elle avait fini par s’en occuper beaucoup moins que du chat ou du perroquet qu’il est probable qu’elle avait.

 

Ce qui accroissait la souffrance secrиte du pиre Gillenormand, c’est qu’il la renfermait tout entiиre et n’en laissait rien deviner. Son chagrin йtait comme ces fournaises nouvellement inventйes qui brыlent leur fumйe. Quelquefois, il arrivait que des officieux malencontreux lui parlaient de Marius, et lui demandaient : – Que fait, ou que devient monsieur votre petit-fils ? – Le vieux bourgeois rйpondait, en soupirant, s’il йtait trop triste, ou en donnant une chiquenaude а sa manchette, s’il voulait paraоtre gai : – Monsieur le baron Pontmercy plaidaille dans quelque coin.

 

Pendant que le vieillard regrettait, Marius s’applaudissait. Comme а tous les bons cњurs, le malheur lui avait фtй l’amertume. Il ne pensait а M. Gillenormand qu’avec douceur, mais il avait tenu а ne plus rien recevoir de l’homme qui avait йtй mal pour son pиre. – C’йtait maintenant la traduction mitigйe de ses premiиres indignations. En outre, il йtait heureux d’avoir souffert, et de souffrir encore. C’йtait pour son pиre. La duretй de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. Il se disait avec une sorte de joie que – c’йtait bien le moins ; que c’йtait – une expiation ; – que, – sans cela, il eыt йtй puni, autrement et plus tard, de son indiffйrence impie pour son pиre et pour un tel pиre ; qu’il n’aurait pas йtй juste que son pиre eыt eu toute la souffrance, et lui rien ; – qu’йtait-ce d’ailleurs que ses travaux et son dйnыment comparйs а la vie hйroпque du colonel ? qu’enfin sa seule maniиre de se rapprocher de son pиre et de lui ressembler, c’йtait d’кtre vaillant contre l’indigence comme lui avait йtй brave contre l’ennemi ; et que c’йtait lа sans doute ce que le colonel avait voulu dire par ce mot : il en sera digne. – Paroles que Marius continuait de porter, non sur sa poitrine, l’йcrit du colonel ayant disparu, mais dans son cњur.

 

Et puis, le jour oщ son grand-pиre l’avait chassй, il n’йtait encore qu’un enfant, maintenant il йtait un homme. Il le sentait. La misиre, insistons-y, lui avait йtй bonne. La pauvretй dans la jeunesse, quand elle rйussit, a cela de magnifique qu’elle tourne toute la volontй vers l’effort et toute l’вme vers l’aspiration. La pauvretй met tout de suite la vie matйrielle а nu et la fait hideuse ; de lа d’inexprimables йlans vers la vie idйale. Le jeune homme riche a cent distractions brillantes et grossiиres, les courses de chevaux, la chasse, les chiens, le tabac, le jeu, les bons repas, et le reste ; occupations des bas cфtйs de l’вme aux dйpens des cфtйs hauts et dйlicats. Le jeune homme pauvre se donne de la peine pour avoir son pain ; il mange ; quand il a mangй, il n’a plus que la rкverie. Il va aux spectacles gratis que Dieu donne ; il regarde le ciel, l’espace, les astres, les fleurs, les enfants, l’humanitй dans laquelle il souffre, la crйation dans laquelle il rayonne. Il regarde tant l’humanitй qu’il voit l’вme, il regarde tant la crйation qu’il voit Dieu. Il rкve, et il se sent grand ; il rкve encore, et il se sent tendre. De l’йgoпsme de l’homme qui souffre, il passe а la compassion de l’homme qui mйdite. Un admirable sentiment йclate en lui, l’oubli de soi et la pitiй pour tous. En songeant aux jouissances sans nombre que la nature offre, donne et prodigue aux вmes ouvertes et refuse aux вmes fermйes, il en vient а plaindre, lui millionnaire de l’intelligence, les millionnaires de l’argent. Toute haine s’en va de son cњur а mesure que toute clartй entre dans son esprit. D’ailleurs est-il malheureux ? Non. La misиre d’un jeune homme n’est jamais misйrable. Le premier jeune garзon venu, si pauvre qu’il soit, avec sa santй, sa force, sa marche vive, ses yeux brillants, son sang qui circule chaudement, ses cheveux noirs, ses joues fraоches, ses lиvres roses, ses dents blanches, son souffle pur, fera toujours envie а un vieil empereur. Et puis chaque matin il se remet а gagner son pain ; et tandis que ses mains gagnent du pain, son йpine dorsale gagne de la fiertй, son cerveau gagne des idйes. Sa besogne finie, il revient aux extases ineffables, aux contemplations, aux joies ; il vit les pieds dans les afflictions, dans les obstacles, sur le pavй, dans les ronces, quelquefois dans la boue ; la tкte dans la lumiиre. Il est ferme, serein, doux, paisible, attentif, sйrieux, content de peu, bienveillant ; et il bйnit Dieu de lui avoir donnй ces deux richesses qui manquent а bien des riches, le travail qui le fait libre et la pensйe qui le fait digne.

 

C’йtait lа ce qui s’йtait passй en Marius. Il avait mкme, pour tout dire, un peu trop versй du cфtй de la contemplation. Du jour oщ il йtait arrivй а gagner sa vie а peu prиs sыrement, il s’йtait arrкtй lа, trouvant bon d’кtre pauvre, et retranchant au travail pour donner а la pensйe. C’est-а-dire qu’il passait quelquefois des journйes entiиres а songer, plongй et englouti comme un visionnaire dans les voluptйs muettes de l’extase et du rayonnement intйrieur. Il avait ainsi posй le problиme de sa vie : travailler le moins possible du travail matйriel pour travailler le plus possible du travail impalpable ; en d’autres termes, donner quelques heures а la vie rйelle, et jeter le reste dans l’infini. Il ne s’apercevait pas, croyant ne manquer de rien, que la contemplation ainsi comprise finit par кtre une des formes de la paresse ; qu’il s’йtait contentй de dompter les premiиres nйcessitйs de la vie, et qu’il se reposait trop tфt.

 

Il йtait йvident que, pour cette nature йnergique et gйnйreuse, ce ne pouvait кtre lа qu’un йtat transitoire, et qu’au premier choc contre les inйvitables complications de la destinйe, Marius se rйveillerait.

 

En attendant, bien qu’il fыt avocat et quoi qu’en pensвt le pиre Gillenormand, il ne plaidait pas, il ne plaidaillait mкme pas. La rкverie l’avait dйtournй de la plaidoirie. Hanter les avouйs, suivre le palais, chercher des causes, ennui. Pourquoi faire ? Il ne voyait aucune raison pour changer de gagne-pain. Cette librairie marchande et obscure avait fini par lui faire un travail sыr, un travail de peu de labeur, qui, comme nous venons de l’expliquer, lui suffisait.

 

Un des libraires pour lesquels il travaillait, M. Magimel, je crois, lui avait offert de le prendre chez lui, de le bien loger, de lui fournir un travail rйgulier, et de lui donner quinze cents francs par an. Кtre bien logй ! quinze cents francs ! Sans doute. Mais renoncer а sa libertй ! кtre un gagiste ! une espиce d’homme de lettres commis ! Dans la pensйe de Marius, en acceptant, sa position devenait meilleure et pire en mкme temps, il gagnait du bien-кtre et perdait de la dignitй ; c’йtait un malheur complet et beau qui se changeait en une gкne laide et ridicule ; quelque chose comme un aveugle qui deviendrait borgne. Il refusa.

 

Marius vivait solitaire. Par ce goыt qu’il avait de rester en dehors de tout, et aussi pour avoir йtй par trop effarouchй, il n’йtait dйcidйment pas entrй dans le groupe prйsidй par Enjolras. On йtait restй bons camarades ; on йtait prкt а s’entr’aider dans l’occasion de toutes les faзons possibles ; mais rien de plus. Marius avait deux amis, un jeune, Courfeyrac, et un vieux, M. Mabeuf. Il penchait vers le vieux. D’abord il lui devait la rйvolution qui s’йtait faite en lui ; il lui devait d’avoir connu et aimй son pиre. Il m’a opйrй de la cataracte, disait-il.

 

Certes, ce marguillier avait йtй dйcisif.

 

Ce n’est pas pourtant que M. Mabeuf eыt йtй dans cette occasion autre chose que l’agent calme et impassible de la providence. Il avait йclairй Marius par hasard et sans le savoir, comme fait une chandelle que quelqu’un apporte ; il avait йtй la chandelle et non le quelqu’un.

 

Quant а la rйvolution politique intйrieure de Marius, M. Mabeuf йtait tout а fait incapable de la comprendre, de la vouloir et de la diriger.

 

Comme on retrouvera plus tard M. Mabeuf, quelques mots ne sont pas inutiles.

 

Chapitre IV
M. Mabeuf

Le jour oщ M. Mabeuf disait а Marius : Certainement, j’approuve les opinions politiques, il exprimait le vйritable йtat de son esprit. Toutes les opinions politiques lui йtaient indiffйrentes, et il les approuvait toutes sans distinguer, pour qu’elles le laissassent tranquille, comme les Grecs appelaient les Furies « les belles, les bonnes, les charmantes », les Eumйnides. M. Mabeuf avait pour opinion politique d’aimer passionnйment les plantes, et surtout les livres. Il possйdait comme tout le monde sa terminaison en iste, sans laquelle personne n’aurait pu vivre en ce temps-lа, mais il n’йtait ni royaliste, ni bonapartiste, ni chartiste, ni orlйaniste, ni anarchiste ; il йtait bouquiniste.

 

Il ne comprenait pas que les hommes s’occupassent а se haпr а propos de billevesйes comme la charte, la dйmocratie, la lйgitimitй, la monarchie, la Rйpublique, etc., lorsqu’il y avait dans ce monde toutes sortes de mousses, d’herbes et d’arbustes qu’ils pouvaient regarder, et des tas d’in-folio et mкme d’in-trente-deux qu’ils pouvaient feuilleter. Il se gardait fort d’кtre inutile ; avoir des livres ne l’empкchait pas de lire, кtre botaniste ne l’empкchait pas d’кtre jardinier. Quand il avait connu Pontmercy, il y avait eu cette sympathie entre le colonel et lui, que ce que le colonel faisait pour les fleurs, il le faisait pour les fruits. M. Mabeuf йtait parvenu а produire des poires de semis aussi savoureuses que les poires de Saint-Germain ; c’est d’une de ses combinaisons qu’est nйe, а ce qu’il paraоt, la mirabelle d’octobre, cйlиbre aujourd’hui, et non moins parfumйe que la mirabelle d’йtй. Il allait а la messe plutфt par douceur que par dйvotion, et puis parce qu’aimant le visage des hommes, mais haпssant leur bruit, il ne les trouvait qu’а l’йglise rйunis et silencieux. Sentant qu’il fallait кtre quelque chose dans l’йtat, il avait choisi la carriиre de marguillier. Du reste, il n’avait jamais rйussi а aimer aucune femme autant qu’un oignon de tulipe ou aucun homme autant qu’un elzevir. Il avait depuis longtemps passй soixante ans lorsqu’un jour quelqu’un lui demanda : – Est-ce que vous ne vous кtes jamais mariй ? – J’ai oubliй, dit-il. Quand il lui arrivait parfois – а qui cela n’arrive-t-il pas ? – de dire : – Oh ! si j’йtais riche ! – ce n’йtait pas en lorgnant une jolie fille, comme le pиre Gillenormand, c’йtait en contemplant un bouquin. Il vivait seul, avec une vieille gouvernante. Il йtait un peu chiragre, et quand il dormait ses vieux doigts ankylosйs par le rhumatisme s’arc-boutaient dans les plis de ses draps. Il avait fait et publiй une Flore des environs de Cauteretz avec planches coloriйes, ouvrage assez estimй dont il possйdait les cuivres et qu’il vendait lui-mкme. On venait deux ou trois fois par jour sonner chez lui, rue Mйziиres[93], pour cela. Il en tirait bien deux mille francs par an ; c’йtait а peu prиs lа toute sa fortune. Quoique pauvre, il avait eu le talent de se faire, а force de patience, de privations et de temps, une collection prйcieuse d’exemplaires rares en tous genres. Il ne sortait jamais qu’avec un livre sous le bras et il revenait souvent avec deux. L’unique dйcoration des quatre chambres au rez-de-chaussйe qui, avec un petit jardin, composaient son logis, c’йtaient des herbiers encadrйs et des gravures de vieux maоtres. La vue d’un sabre ou d’un fusil le glaзait. De sa vie, il n’avait approchй d’un canon, mкme aux Invalides. Il avait un estomac passable, un frиre curй, les cheveux tout blancs, plus de dents ni dans la bouche ni dans l’esprit, un tremblement de tout le corps, l’accent picard, un rire enfantin, l’effroi facile, et l’air d’un vieux mouton. Avec cela point d’autre amitiй ou d’autre habitude parmi les vivants qu’un vieux libraire de la porte Saint-Jacques appelй Royol[94]. Il avait pour rкve de naturaliser l’indigo en France.

 

Sa servante йtait, elle aussi, une variйtй de l’innocence. La pauvre bonne vieille femme йtait vierge. Sultan, son matou, qui eыt pu miauler le Miserere d’Allegri а la chapelle Sixtine, avait rempli son cњur et suffisait а la quantitй de passion qui йtait en elle. Aucun de ses rкves n’йtait allй jusqu’а l’homme. Elle n’avait jamais pu franchir son chat. Elle avait, comme lui, des moustaches. Sa gloire йtait dans ses bonnets, toujours blancs. Elle passait son temps le dimanche aprиs la messe а compter son linge dans sa malle et а йtaler sur son lit des robes en piиce qu’elle achetait et qu’elle ne faisait jamais faire. Elle savait lire. M. Mabeuf l’avait surnommйe la mиre Plutarque.

 

M. Mabeuf avait pris Marius en grй, parce que Marius, йtant jeune et doux, rйchauffait sa vieillesse sans effaroucher sa timiditй. La jeunesse avec la douceur fait aux vieillards l’effet du soleil sans le vent. Quand Marius йtait saturй de gloire militaire, de poudre а canon, de marches et de contre-marches, et de toutes ces prodigieuses batailles oщ son pиre avait donnй et reзu de si grands coups de sabre, il allait voir M. Mabeuf, et M. Mabeuf lui parlait du hйros au point de vue des fleurs.

 

Vers 1830, son frиre le curй йtait mort, et presque tout de suite, comme lorsque la nuit vient, tout l’horizon s’йtait assombri pour M. Mabeuf. Une faillite – de notaire – lui enleva une somme de dix mille francs, qui йtait tout ce qu’il possйdait du chef de son frиre et du sien. La rйvolution de Juillet amena une crise dans la librairie. En temps de gкne, la premiиre chose qui ne se vend pas, c’est une Flore. La Flore des environs de Cauteretz s’arrкta court. Des semaines s’йcoulaient sans un acheteur. Quelquefois M. Mabeuf tressaillait а un coup de sonnette. – Monsieur, lui disait tristement la mиre Plutarque, c’est le porteur d’eau. – Bref, un jour M. Mabeuf quitta la rue Mйziиres, abdiqua les fonctions de marguillier, renonзa а Saint-Sulpice, vendit une partie, non de ses livres, mais de ses estampes, – ce а quoi il tenait le moins, – et s’alla installer dans une petite maison du boulevard Montparnasse, oщ du reste il ne demeura qu’un trimestre, pour deux raisons : premiиrement, le rez-de-chaussйe et le jardin coыtaient trois cents francs et il n’osait pas mettre plus de deux cents francs а son loyer ; deuxiиmement, йtant voisin du tir Fatou, il entendait toute la journйe des coups de pistolet, ce qui lui йtait insupportable.

 

Il emporta sa Flore, ses cuivres, ses herbiers, ses portefeuilles et ses livres, et s’йtablit prиs de la Salpкtriиre dans une espиce de chaumiиre du village d’Austerlitz[95], oщ il avait pour cinquante йcus par an trois chambres et un jardin clos d’une haie avec puits. Il profita de ce dйmйnagement pour vendre presque tous ses meubles. Le jour de son entrйe dans ce nouveau logis, il fut trиs gai et cloua lui-mкme les clous pour accrocher les gravures et les herbiers, il piocha son jardin le reste de la journйe, et, le soir, voyant que la mиre Plutarque avait l’air morne et songeait, il lui frappa sur l’йpaule et lui dit en souriant : – Bah ! nous avons l’indigo !

 

Deux seuls visiteurs, le libraire de la porte Saint-Jacques et Marius, йtaient admis а le voir dans sa chaumiиre d’Austerlitz, nom tapageur qui lui йtait, pour tout dire, assez dйsagrйable.

 

Du reste, comme nous venons de l’indiquer, les cerveaux absorbйs dans une sagesse, ou dans une folie, ou, ce qui arrive souvent, dans les deux а la fois, ne sont que trиs lentement permйables aux choses de la vie. Leur propre destin leur est lointain. Il rйsulte de ces concentrations-lа une passivitй qui, si elle йtait raisonnйe, ressemblerait а la philosophie. On dйcline, on descend, on s’йcoule, on s’йcroule mкme, sans trop s’en apercevoir. Cela finit toujours, il est vrai, par un rйveil, mais tardif. En attendant, il semble qu’on soit neutre dans le jeu qui se joue entre notre bonheur et notre malheur. On est l’enjeu, et l’on regarde la partie avec indiffйrence.

 

C’est ainsi qu’а travers cet obscurcissement qui se faisait autour de lui, toutes ses espйrances s’йteignant l’une aprиs l’autre, M. Mabeuf йtait restй serein, un peu puйrilement, mais trиs profondйment. Ses habitudes d’esprit avaient le va-et-vient d’un pendule. Une fois montй par une illusion, il allait trиs longtemps, mкme quand l’illusion avait disparu. Une horloge ne s’arrкte pas court au moment prйcis oщ l’on en perd la clef.

 

M. Mabeuf avait des plaisirs innocents. Ces plaisirs йtaient peu coыteux et inattendus ; le moindre hasard les lui fournissait. Un jour la mиre Plutarque lisait un roman dans un coin de la chambre. Elle lisait haut, trouvant qu’elle comprenait mieux ainsi. Lire haut, c’est s’affirmer а soi-mкme sa lecture. Il y a des gens qui lisent trиs haut et qui ont l’air de se donner leur parole d’honneur de ce qu’ils lisent.

 

La mиre Plutarque lisait avec cette йnergie-lа le roman qu’elle tenait а la main. M. Mabeuf entendait sans йcouter.

 

Tout en lisant, la mиre Plutarque arriva а cette phrase. Il йtait question d’un officier de dragons et d’une belle :

 

« … La belle bouda, et le dragon… »

 

Ici elle s’interrompit pour essuyer ses lunettes.

 

– Bouddha et le Dragon, reprit а mi-voix M. Mabeuf. Oui, c’est vrai, il y avait un dragon qui, du fond de sa caverne, jetait des flammes par la gueule et brыlait le ciel. Plusieurs йtoiles avaient dйjа йtй incendiйes par ce monstre qui, en outre, avait des griffes de tigre. Bouddha alla dans son antre et rйussit а convertir le dragon. C’est un bon livre que vous lisez lа, mиre Plutarque. Il n’y a pas de plus belle lйgende[96].

 

Et M. Mabeuf tomba dans une rкverie dйlicieuse.

 

Chapitre V
Pauvretй, bonne voisine de misиre

Marius avait du goыt pour ce vieillard candide qui se voyait lentement saisi par l’indigence, et qui arrivait а s’йtonner peu а peu, sans pourtant s’attrister encore. Marius rencontrait Courfeyrac et cherchait M. Mabeuf. Fort rarement pourtant, une ou deux fois par mois, tout au plus.

 

Le plaisir de Marius йtait de faire de longues promenades seul sur les boulevards extйrieurs, ou au Champ de Mars ou dans les allйes les moins frйquentйes du Luxembourg. Il passait quelquefois une demi-journйe а regarder le jardin d’un maraоcher, les carrйs de salade, les poules dans le fumier et le cheval tournant la roue de la noria. Les passants le considйraient avec surprise, et quelques-uns lui trouvaient une mise suspecte et une mine sinistre. Ce n’йtait qu’un jeune homme pauvre, rкvant sans objet.

 

C’est dans une de ses promenades qu’il avait dйcouvert la masure Gorbeau, et, l’isolement et le bon marchй le tentant, il s’y йtait logй. On ne l’y connaissait que sous le nom de monsieur Marius.

 

Quelques-uns des anciens gйnйraux ou des anciens camarades de son pиre l’avaient invitй, quand ils le connurent, а les venir voir. Marius n’avait point refusй. C’йtaient des occasions de parler de son pиre. Il allait ainsi de temps en temps chez le comte Pajol, chez le gйnйral Bellavesne, chez le gйnйral Fririon[97], aux Invalides. On y faisait de la musique, on y dansait. Ces soirs-lа Marius mettait son habit neuf. Mais il n’allait jamais а ces soirйes ni а ces bals que les jours oщ il gelait а pierre fendre, car il ne pouvait payer une voiture et il ne voulait arriver qu’avec des bottes comme des miroirs.

 

Il disait quelquefois, mais sans amertume : – Les hommes sont ainsi faits que, dans un salon, vous pouvez кtre crottй partout, exceptй sur les souliers. On ne vous demande lа, pour vous bien accueillir, qu’une chose irrйprochable ; la conscience ? non, les bottes.

 

Toutes les passions, autres que celles du cњur, se dissipent dans la rкverie. Les fiиvres politiques de Marius s’y йtaient йvanouies. La rйvolution de 1830, en le satisfaisant, et en le calmant, y avait aidй. Il йtait restй le mкme, aux colиres prиs. Il avait toujours les mкmes opinions, seulement elles s’йtaient attendries. А proprement parler, il n’avait plus d’opinions, il avait des sympathies. De quel parti йtait-il ? du parti de l’humanitй. Dans l’humanitй il choisissait la France ; dans la nation il choisissait le peuple ; dans le peuple il choisissait la femme. C’йtait lа surtout que sa pitiй allait[98]. Maintenant il prйfйrait une idйe а un fait, un poиte а un hйros, et il admirait plus encore un livre comme Job qu’un йvйnement comme Marengo. Et puis quand, aprиs une journйe de mйditation, il s’en revenait le soir par les boulevards et qu’а travers les branches des arbres il apercevait l’espace sans fond, les lueurs sans nom, l’abоme, l’ombre, le mystиre, tout ce qui n’est qu’humain lui semblait bien petit.

 

Il croyait кtre et il йtait peut-кtre en effet arrivй au vrai de la vie et de la philosophie humaine, et il avait fini par ne plus guиre regarder que le ciel, seule chose que la vйritй puisse voir du fond de son puits.

 

Cela ne l’empкchait pas de multiplier les plans, les combinaisons, les йchafaudages, les projets d’avenir. Dans cet йtat de rкverie, un њil qui eыt regardй au dedans de Marius, eыt йtй йbloui de la puretй de cette вme. En effet, s’il йtait donnй а nos yeux de chair de voir dans la conscience d’autrui, on jugerait bien plus sыrement un homme d’aprиs ce qu’il rкve que d’aprиs ce qu’il pense. Il y a de la volontй dans la pensйe, il n’y en a pas dans le rкve. Le rкve, qui est tout spontanй, prend et garde, mкme dans le gigantesque et l’idйal, la figure de notre esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincиrement du fond mкme de notre вme que nos aspirations irrйflйchies et dйmesurйes vers les splendeurs de la destinйe. Dans ces aspirations, bien plus que dans les idйes composйes, raisonnйes et coordonnйes, on peut retrouver le vrai caractиre de chaque homme. Nos chimиres sont ce qui nous ressemble le mieux. Chacun rкve l’inconnu et l’impossible selon sa nature.

 

Vers le milieu de cette annйe 1831, la vieille qui servait Marius lui conta qu’on allait mettre а la porte ses voisins, le misйrable mйnage Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journйes dehors, savait а peine qu’il eыt des voisins.

 

– Pourquoi les renvoie-t-on ? dit-il.

 

– Parce qu’ils ne payent pas leur loyer. Ils doivent deux termes.

 

– Combien est-ce ?

 

– Vingt francs, dit la vieille.

 

Marius avait trente francs en rйserve dans un tiroir.

 

– Tenez, dit-il а la vieille, voilа vingt-cinq francs. Payez pour ces pauvres gens, donnez-leur cinq francs, et ne dites pas que c’est moi.

 

Chapitre VI
Le remplaзant

Le hasard fit que le rйgiment dont йtait le lieutenant Thйodule vint tenir garnison а Paris. Ceci fut l’occasion d’une deuxiиme idйe pour la tante Gillenormand. Elle avait, une premiиre fois, imaginй de faire surveiller Marius par Thйodule ; elle complota de faire succйder Thйodule а Marius.

 

А toute aventure, et pour le cas oщ le grand-pиre aurait le vague besoin d’un jeune visage dans la maison, ces rayons d’aurore sont quelquefois doux aux ruines, il йtait expйdient de trouver un autre Marius. Soit, pensa-t-elle, c’est un simple erratum comme j’en vois dans les livres ; Marius, lisez Thйodule.

 

Un petit-neveu est l’а peu prиs d’un petit-fils ; а dйfaut d’un avocat, on prend un lancier.

 

Un matin, que M. Gillenormand йtait en train de lire quelque chose comme la Quotidienne, sa fille entra, et lui dit de sa voix la plus douce, car il s’agissait de son favori :

 

– Mon pиre, Thйodule va venir ce matin vous prйsenter ses respects.

 

– Qui зa, Thйodule ?

 

– Votre petit-neveu.

 

– Ah ! fit le grand-pиre.

 

Puis il se remit а lire, ne songea plus au petit-neveu qui n’йtait qu’un Thйodule quelconque, et ne tarda pas а avoir beaucoup d’humeur, ce qui lui arrivait presque toujours quand il lisait. La « feuille, qu’il tenait, royaliste d’ailleurs, cela va de soi, annonзait pour le lendemain, sans amйnitй aucune, un des petits йvйnements quotidiens du Paris d’alors :

 

– Que les йlиves des йcoles de droit et de mйdecine devaient se rйunir sur la place du Panthйon а midi ; – pour dйlibйrer. – Il s’agissait d’une des questions du moment, de l’artillerie de la garde nationale, et d’un conflit entre le ministre de la guerre et « la milice citoyenne » au sujet des canons parquйs dans la cour du Louvre. Les йtudiants devaient « dйlibйrer » lа-dessus. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour gonfler M. Gillenormand.

 

Il songea а Marius, qui йtait йtudiant, et qui, probablement, irait, comme les autres, « dйlibйrer, а midi, sur la place du Panthйon ».

 

Comme il faisait ce songe pйnible, le lieutenant Thйodule entra, vкtu en bourgeois, ce qui йtait habile, et discrиtement introduit par mademoiselle Gillenormand. Le lancier avait fait ce raisonnement : – Le vieux druide n’a pas tout placй en viager. Cela vaut bien qu’on se dйguise en pйkin de temps en temps.

 

Mademoiselle Gillenormand dit, haut, а son pиre :

 

– Thйodule, votre petit-neveu.

 

Et, bas, au lieutenant :

 

– Approuve tout.

 

Et se retira.

 

Le lieutenant, peu accoutumй а des rencontres si vйnйrables, balbutia avec quelque timiditй : Bonjour, mon oncle, et fit un salut mixte composй de l’йbauche involontaire et machinale du salut militaire achevйe en salut bourgeois.

 

– Ah ! c’est vous ; c’est bien, asseyez-vous, dit l’aпeul.

 

Cela dit, il oublia parfaitement le lancier.

 

Thйodule s’assit, et M. Gillenormand se leva.

 

M. Gillenormand se mit а marcher de long en large, les mains dans ses poches, parlant tout haut et tourmentant avec ses vieux doigts irritйs les deux montres qu’il avait dans ses deux goussets.

 

– Ce tas de morveux ! зa se convoque sur la place du Panthйon ! Vertu de ma mie ! Des galopins qui йtaient hier en nourrice ! Si on leur pressait le nez, il en sortirait du lait ! Et зa dйlibиre demain а midi ! Oщ va-t-on ? oщ va-t-on ? Il est clair qu’on va а l’abоme. C’est lа que nous ont conduits les descamisados ! L’artillerie citoyenne ! Dйlibйrer sur l’artillerie citoyenne ! S’en aller jaboter en plein air sur les pйtarades de la garde nationale ! Et avec qui vont-ils se trouver lа ? Voyez un peu oщ mиne le jacobinisme. Je parie tout ce qu’on voudra, un million contre un fichtre, qu’il n’y aura lа que des repris de justice et des forзats libйrйs. Les rйpublicains et les galйriens, зa ne fait qu’un nez et qu’un mouchoir. Carnot disait : Oщ veux-tu que j’aille, traоtre ? Fouchй rйpondait : Oщ tu voudras, imbйcile ! Voilа ce que c’est que les rйpublicains.

 

– C’est juste, dit Thйodule.

 

M. Gillenormand tourna la tкte а demi, vit Thйodule, et continua :

 

– Quand on pense que ce drфle a eu la scйlйratesse de se faire carbonaro ! Pourquoi as-tu quittй ma maison ? Pour t’aller faire rйpublicain. Pssst ! d’abord le peuple n’en veut pas de ta Rйpublique, il n’en veut pas, il a du bon sens, il sait bien qu’il y a toujours eu des rois et qu’il y en aura toujours, il sait bien que le peuple, aprиs tout, ce n’est que le peuple, il s’en hurle, de ta Rйpublique, entends-tu, crйtin ! Est-ce assez horrible, ce caprice-lа ! S’amouracher du pиre Duchкne, faire les yeux doux а la guillotine, chanter des romances et jouer de la guitare sous le balcon de 93, c’est а cracher sur tous ces jeunes gens-lа, tant ils sont bкtes ! Ils en sont tous lа. Pas un n’йchappe. Il suffit de respirer l’air qui passe dans la rue pour кtre insensй. Le dix-neuviиme siиcle est du poison. Le premier polisson venu laisse pousser sa barbe de bouc, se croit un drфle pour de vrai, et vous plante lа les vieux parents. C’est rйpublicain, c’est romantique. Qu’est-ce que c’est que зa, romantique ? faites-moi l’amitiй de me dire ce que c’est que зa ? Toutes les folies possibles. Il y a un an, зa vous allait а Hernani. Je vous demande un peu, Hernani ! des antithиses ! des abominations qui ne sont pas mкme йcrites en franзais ! Et puis on a des canons dans la cour du Louvre. Tels sont les brigandages de ce temps-ci.

 

– Vous avez raison, mon oncle, dit Thйodule.

 

M. Gillenormand reprit :

 

– Des canons dans la cour du Musйum ! pourquoi faire ? Canon, que me veux-tu[99] ? Vous voulez donc mitrailler l’Apollon du Belvйdиre ? Qu’est-ce que les gargousses ont а faire avec la Vйnus de Mйdicis ? Oh ! ces jeunes gens d’а prйsent, tous des chenapans ! Quel pas grand’chose que leur Benjamin Constant ! Et ceux qui ne sont pas des scйlйrats sont des dadais ! Ils font tout ce qu’ils peuvent pour кtre laids, ils sont mal habillйs, ils ont peur des femmes, ils ont autour des cotillons un air de mendier qui fait йclater de rire les jeannetons ; ma parole d’honneur, on dirait les pauvres honteux de l’amour. Ils sont difformes, et ils se complиtent en йtant stupides ; ils rйpиtent les calembours de Tiercelin et de Potier, ils ont des habits-sacs, des gilets de palefrenier, des chemises de grosse toile, des pantalons de gros drap, des bottes de gros cuir, et le ramage ressemble au plumage. On pourrait se servir de leur jargon pour ressemeler leurs savates. Et toute cette inepte marmaille vous a des opinions politiques. Il devrait кtre sйvиrement dйfendu d’avoir des opinions politiques. Ils fabriquent des systиmes, ils refont la sociйtй, ils dйmolissent la monarchie, ils flanquent par terre toutes les lois, ils mettent le grenier а la place de la cave et mon portier а la place du roi, ils bousculent l’Europe de fond en comble, ils rebвtissent le monde, et ils ont pour bonne fortune de regarder sournoisement les jambes des blanchisseuses qui remontent dans leurs charrettes ! Ah ! Marius ! ah ! gueusard ! aller vocifйrer en place publique ! discuter, dйbattre, prendre des mesures ! ils appellent cela des mesures, justes dieux ! le dйsordre se rapetisse et devient niais. J’ai vu le chaos, je vois le gвchis. Des йcoliers dйlibйrer sur la garde nationale, cela ne se verrait pas chez les Ogibbewas et chez les Cadodaches ! Les sauvages qui vont tout nus, la caboche coiffйe comme un volant de raquette, avec une massue а la patte, sont moins brutes que ces bacheliers-lа ! Des marmousets de quatre sous ! зa fait les entendus et les jordonnes ! зa dйlibиre et ratiocine ! C’est la fin du monde. C’est йvidemment la fin de ce misйrable globe terraquй. Il fallait un hoquet final, la France le pousse. Dйlibйrez, mes drфles ! Ces choses-lа arriveront tant qu’ils iront lire les journaux sous les arcades de l’Odйon. Cela leur coыte un sou, et leur bon sens, et leur intelligence, et leur cњur, et leur вme, et leur esprit. On sort de lа, et l’on fiche le camp de chez sa famille. Tous les journaux sont de la peste ; tous, mкme le Drapeau blanc ! au fond Martainville йtait un jacobin ! Ah ! juste ciel ! tu pourras te vanter d’avoir dйsespйrй ton grand-pиre, toi !

 

– C’est йvident, dit Thйodule.

 

Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier ajouta magistralement :

 

– Il ne devrait pas y avoir d’autre journal que le Moniteur et d’autre livre que l’Annuaire militaire[100].

 

M. Gillenormand poursuivit :

 

– C’est comme leur Sieyиs ! un rйgicide aboutissant а un sйnateur ! car c’est toujours par lа qu’ils finissent. On se balafre avec le tutoiement citoyen pour arriver а se faire dire monsieur le comte. Monsieur le comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre ! Le philosophe Sieyиs ! Je me rends cette justice que je n’ai jamais fait plus de cas des philosophies de tous ces philosophes-lа que des lunettes du grimacier de Tivoli ! J’ai vu un jour les sйnateurs passer sur le quai Malaquais en manteaux de velours violet semйs d’abeilles avec des chapeaux а la Henri IV. Ils йtaient hideux. On eыt dit les singes de la cour du tigre. Citoyens, je vous dйclare que votre progrиs est une folie, que votre humanitй est un rкve, que votre rйvolution est un crime, que votre Rйpublique est un monstre, que votre jeune France pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens а tous, qui que vous soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous йconomistes, fussiez-vous lйgistes, fussiez-vous plus connaisseurs en libertй, en йgalitй et en fraternitй que le couperet de la guillotine ! Je vous signifie cela, mes bonshommes !

 

– Parbleu, cria le lieutenant, voilа qui est admirablement vrai.

 

M. Gillenormand interrompit un geste qu’il avait commencй, se retourna, regarda fixement le lancier Thйodule entre les deux yeux, et lui dit :

 

– Vous кtes un imbйcile.

 





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