Livre quatriиme – Les amis de l’A B C




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Livre quatriиme – Les amis de l’A B C



Chapitre I
Un groupe qui a failli devenir historique

А cette йpoque, indiffйrente en apparence, un certain frisson rйvolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des profondeurs de 89 et de 92, йtaient dans l’air. La jeunesse йtait, qu’on nous passe le mot, en train de muer. On se transformait, presque sans s’en douter, par le mouvement mкme du temps. L’aiguille qui marche sur le cadran marche aussi dans les вmes. Chacun faisait en avant le pas qu’il avait а faire. Les royalistes devenaient libйraux, les libйraux devenaient dйmocrates.

 

C’йtait comme une marйe montante compliquйe de mille reflux ; le propre des reflux, c’est de faire des mйlanges ; de lа des combinaisons d’idйes trиs singuliиres ; on adorait а la fois Napolйon et la libertй. Nous faisons ici de l’histoire. C’йtaient les mirages de ce temps-lа. Les opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, variйtй bizarre, a eu un pendant non moins йtrange, le libйralisme bonapartiste[60].

 

D’autres groupes d’esprits йtaient plus sйrieux. Lа on sondait le principe ; lа on s’attachait au droit. On se passionnait pour l’absolu, on entrevoyait les rйalisations infinies ; l’absolu, par sa rigiditй mкme, pousse les esprits vers l’azur et les fait flotter dans l’illimitй. Rien n’est tel que le dogme pour enfanter le rкve. Et rien n’est tel que le rкve pour engendrer l’avenir. Utopie aujourd’hui, chair et os demain.

 

Les opinions avancйes avaient des doubles fonds. Un commencement de mystиre menaзait « l’ordre йtabli », lequel йtait suspect et sournois. Signe au plus haut point rйvolutionnaire. L’arriиre-pensйe du pouvoir rencontre dans la sape l’arriиre-pensйe du peuple. L’incubation des insurrections donne la rйplique а la prйmйditation des coups d’Йtat.

 

Il n’y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations sous-jacentes comme le tugendbund allemand[61] et le carbonarisme italien : mais за et lа des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde s’йbauchait а Aix[62] ; il y avait а Paris, entre autres affiliations de ce genre, la sociйtй des Amis de l’A B C.

 

Qu’йtait-ce que les Amis de l’A B C ? une sociйtй ayant pour but, en apparence, l’йducation des enfants, en rйalitй le redressement des hommes.

 

On se dйclarait les amis de l’A B C. – L’Abaissй, c’йtait le peuple. On voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les calembours sont quelquefois graves en politique ; tйmoin le Castratus ad castra[63] qui fit de Narsиs un gйnйral d’armйe ; tйmoin : Barbari et Barberini ; tйmoin : Fueros y Fuegos ; tйmoin : Tu es Petrus et super hanc petram, etc., etc.

 

Les amis de l’A B C йtaient peu nombreux. C’йtait une sociйtй secrиte а l’йtat d’embryon ; nous dirions presque une coterie, si les coteries aboutissaient а des hйros. Ils se rйunissaient а Paris en deux endroits, prиs des halles, dans un cabaret appelй Corinthe dont il sera question plus tard, et prиs du Panthйon dans un petit cafй de la place Saint-Michel appelй le cafй Musain, aujourd’hui dйmoli ; le premier de ces lieux de rendez-vous йtait contigu aux ouvriers, le deuxiиme, aux йtudiants.

 

Les conciliabules habituels des Amis de l’A B C se tenaient dans une arriиre-salle du cafй Musain.

 

Cette salle, assez йloignйe du cafй, auquel elle communiquait par un trиs long couloir, avait deux fenкtres et une issue avec un escalier dйrobй sur la petite rue des Grиs[64]. On y fumait, on y buvait, on y jouait, on y riait. On y causait trиs haut de tout, et а voix basse d’autre chose. Au mur йtait clouйe, indice suffisant pour йveiller le flair d’un agent de police, une vieille carte de la France sous la Rйpublique.

 

La plupart des amis de l’A B C йtaient des йtudiants, en entente cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils appartiennent dans une certaine mesure а l’histoire : Enjolras, Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Bahorel, Lesgle ou Laigle, Joly, Grantaire.

 

Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, а force d’amitiй. Tous, Laigle exceptй, йtaient du midi.

 

Ce groupe йtait remarquable. Il s’est йvanoui dans les profondeurs invisibles qui sont derriиre nous. Au point de ce drame oщ nous sommes parvenus, il n’est pas inutile peut-кtre de diriger un rayon de clartй sur ces jeunes tкtes avant que le lecteur les voie s’enfoncer dans l’ombre d’une aventure tragique.

 

Enjolras, que nous avons nommй le premier, on verra plus tard pourquoi, йtait fils unique et riche.

 

Enjolras йtait un jeune homme charmant, capable d’кtre terrible. Il йtait angйliquement beau. C’йtait Antinoьs farouche. On eыt dit, а voir la rйverbйration pensive de son regard, qu’il avait dйjа, dans quelque existence prйcйdente, traversй l’apocalypse rйvolutionnaire. Il en avait la tradition comme un tйmoin. Il savait tous les petits dйtails de la grande chose. Nature pontificale et guerriиre, йtrange dans un adolescent. Il йtait officiant et militant ; au point de vue immйdiat, soldat de la dйmocratie ; au-dessus du mouvement contemporain, prкtre de l’idйal. Il avait la prunelle profonde, la paupiиre un peu rouge, la lиvre infйrieure йpaisse et facilement dйdaigneuse, le front haut. Beaucoup de front dans un visage, c’est comme beaucoup de ciel dans un horizon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce siиcle et de la fin du siиcle dernier qui ont йtй illustres de bonne heure, il avait une jeunesse excessive, fraоche comme chez les jeunes filles, quoique avec des heures de pвleur. Dйjа homme, il semblait encore enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-sept. Il йtait grave, il ne semblait pas savoir qu’il y eыt sur la terre un кtre appelй la femme. Il n’avait qu’une passion, le droit, qu’une pensйe, renverser l’obstacle. Sur le mont Aventin, il eыt йtй Gracchus ; dans la Convention, il eыt йtй Saint-Just. Il voyait а peine les roses, il ignorait le printemps, il n’entendait pas chanter les oiseaux ; la gorge nue d’Йvadnй ne l’eыt pas plus йmu qu’Aristogiton ; pour lui, comme pour Harmodius[65], les fleurs n’йtaient bonnes qu’а cacher l’йpйe. Il йtait sйvиre dans les joies. Devant tout ce qui n’йtait pas la Rйpublique, il baissait chastement les yeux. C’йtait l’amoureux de marbre de la Libertй. Sa parole йtait вprement inspirйe et avait un frйmissement d’hymne. Il avait des ouvertures d’ailes inattendues. Malheur а l’amourette qui se fыt risquйe de son cфtй ! Si quelque grisette de la place Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure d’йchappй de collиge, cette encolure de page, ces longs cils blonds, ces yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues roses, ces lиvres neuves, ces dents exquises, eыt eu appйtit de toute cette aurore, et fыt venue essayer sa beautй sur Enjolras, un regard surprenant et redoutable lui eыt montrй brusquement l’abоme, et lui eыt appris а ne pas confondre avec le chйrubin galant de Baumarchais le formidable chйrubin d’Йzйchiel[66].

 

А cфtй d’Enjolras qui reprйsentait la logique de la rйvolution, Combeferre en reprйsentait la philosophie. Entre la logique de la rйvolution et sa philosophie, il y a cette diffйrence que sa logique peut conclure а la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir qu’а la paix. Combeferre complйtait et rectifiait Enjolras. Il йtait moins haut et plus large. Il voulait qu’on versвt aux esprits les principes йtendus d’idйes gйnйrales ; il disait : Rйvolution, mais civilisation ; et autour de la montagne а pic il ouvrait le vaste horizon bleu. De lа, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose d’accessible et de praticable. La rйvolution avec Combeferre йtait plus respirable qu’avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait а Robespierre ; le second confinait а Condorcet. Combeferre vivait plus qu’Enjolras de la vie de tout le monde. S’il eыt йtй donnй а ces deux jeunes hommes d’arriver jusqu’а l’histoire, l’un eыt йtй le juste, l’autre eыt йtй le sage. Enjolras йtait plus viril, Combeferre йtait plus humain. Homo et Vir, c’йtait bien lа en effet leur nuance. Combeferre йtait doux comme Enjolras йtait sйvиre, par blancheur naturelle. Il aimait le mot citoyen, mais il prйfйrait le mot homme. Il eыt volontiers dit : Hombre, comme les espagnols. Il lisait tout, allait aux thйвtres, suivait les cours publics, apprenait d’Arago la polarisation de la lumiиre, se passionnait pour une leзon oщ Geoffroy Saint-Hilaire avait expliquй la double fonction de l’artиre carotide externe et de l’artиre carotide interne, l’une qui fait le visage, l’autre qui fait le cerveau ; il йtait au courant, suivait la science pas а pas, confrontait Saint-Simon avec Fourier, dйchiffrait les hiйroglyphes, cassait les cailloux qu’il trouvait et raisonnait gйologie, dessinait de mйmoire un papillon bombyx, signalait les fautes de franзais dans le Dictionnaire de l’Acadйmie, йtudiait Puysйgur et Deleuze, n’affirmait rien, pas mкme les miracles, ne niait rien, pas mкme les revenants, feuilletait la collection du Moniteur, songeait. Il dйclarait que l’avenir est dans la main du maоtre d’йcole, et se prйoccupait des questions d’йducation. Il voulait que la sociйtй travaillвt sans relвche а l’йlйvation du niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science, а la mise en circulation des idйes, а la croissance de l’esprit dans la jeunesse, et il craignait que la pauvretй actuelle des mйthodes, la misиre du point de vue littйraire bornй а deux ou trois siиcles classiques, le dogmatisme tyrannique des pйdants officiels, les prйjugйs scolastiques et les routines ne finissent par faire de nos collиges des huоtriиres artificielles. Il йtait savant, puriste, prйcis, polytechnique, piocheur, et en mкme temps pensif « jusqu’а la chimиre », disaient ses amis. Il croyait а tous les rкves : les chemins de fer, la suppression de la souffrance dans les opйrations chirurgicales, la fixation de l’image de la chambre noire, le tйlйgraphe йlectrique, la direction des ballons. Du reste peu effrayй des citadelles bвties de toutes parts contre le genre humain par les superstitions, les despotismes et les prйjugйs. Il йtait de ceux qui pensent que la science finira par tourner la position. Enjolras йtait un chef, Combeferre йtait un guide. On eыt voulu combattre avec l’un et marcher avec l’autre. Ce n’est pas que Combeferre ne fыt capable de combattre, il ne refusait pas de prendre corps а corps l’obstacle et de l’attaquer de vive force et par explosion ; mais mettre peu а peu, par l’enseignement des axiomes et la promulgation des lois positives, le genre humain d’accord avec ses destinйes, cela lui plaisait mieux ; et, entre deux clartйs, sa pente йtait plutфt pour l’illumination que pour l’embrasement. Un incendie peut faire une aurore sans doute, mais pourquoi ne pas attendre le lever du jour ? Un volcan йclaire, mais l’aube йclaire encore mieux. Combeferre prйfйrait peut-кtre la blancheur du beau au flamboiement du sublime. Une clartй troublйe par de la fumйe, un progrиs achetй par de la violence, ne satisfaisaient qu’а demi ce tendre et sйrieux esprit. Une prйcipitation а pic d’un peuple dans la vйritй, un 93, l’effarait ; cependant la stagnation lui rйpugnait plus encore, il y sentait la putrйfaction et la mort ; а tout prendre, il aimait mieux l’йcume que le miasme, et il prйfйrait au cloaque le torrent, et la chute du Niagara au lac de Montfaucon. En somme il ne voulait ni halte, ni hвte. Tandis que ses tumultueux amis, chevaleresquement йpris de l’absolu, adoraient et appelaient les splendides aventures rйvolutionnaires, Combeferre inclinait а laisser faire le progrиs, le bon progrиs, froid peut-кtre, mais pur, mйthodique, mais irrйprochable ; flegmatique, mais imperturbable. Combeferre se fыt agenouillй et eыt joint les mains pour que l’avenir arrivвt avec toute sa candeur, et pour que rien ne troublвt l’immense йvolution vertueuse des peuples. Il faut que le bien soit innocent, rйpйtait-il sans cesse. Et en effet, si la grandeur de la rйvolution, c’est de regarder fixement l’йblouissant idйal et d’y voler а travers les foudres, avec du sang et du feu а ses serres, la beautй du progrиs, c’est d’кtre sans tache ; et il y a entre Washington qui reprйsente l’un et Danton qui incarne l’autre, la diffйrence qui sйpare l’ange aux ailes de cygne de l’ange aux ailes d’aigle.

 

Jean Prouvaire йtait une nuance plus adoucie encore que Combeferre. Il s’appelait Jehan[67], par cette petite fantaisie momentanйe qui se mкlait au puissant et profond mouvement d’oщ est sortie l’йtude si nйcessaire du moyen-вge. Jean Prouvaire йtait amoureux, cultivait un pot de fleurs, jouait de la flыte, faisait des vers, aimait le peuple, plaignait la femme, pleurait sur l’enfant, confondait dans la mкme confiance l’avenir et Dieu, et blвmait la rйvolution d’avoir fait tomber une tкte royale, celle d’Andrй Chйnier. Il avait la voix habituellement dйlicate et tout а coup virile. Il йtait lettrй jusqu’а l’йrudition, et presque orientaliste. Il йtait bon par-dessus tout ; et, chose toute simple pour qui sait combien la bontй confine а la grandeur, en fait de poйsie il prйfйrait l’immense. Il savait l’italien, le latin, le grec et l’hйbreu ; et cela lui servait а ne lire que quatre poиtes : Dante, Juvйnal, Eschyle et Isaпe. En franзais, il prйfйrait Corneille а Racine et Agrippa d’Aubignй а Corneille. Il flвnait volontiers dans les champs de folle avoine et de bleuets, et s’occupait des nuages presque autant que des йvйnements. Son esprit avait deux attitudes, l’une du cфtй de l’homme, l’autre du cфtй de Dieu ; il йtudiait, ou il contemplait. Toute la journйe il approfondissait les questions sociales le salaire, le capital, le crйdit, le mariage, la religion, la libertй de penser, la libertй d’aimer, l’йducation, la pйnalitй, la misиre, l’association, la propriйtй, la production et la rйpartition, l’йnigme d’en bas qui couvre d’ombre la fourmiliиre humaine ; et le soir, il regardait les astres, ces кtres йnormes. Comme Enjolras, il йtait riche et fils unique. Il parlait doucement, penchait la tкte, baissait les yeux, souriait avec embarras, se mettait mal, avait l’air gauche, rougissait de rien, йtait fort timide. Du reste, intrйpide.

 

Feuilly[68] йtait un ouvrier йventailliste, orphelin de pиre et de mиre, qui gagnait pйniblement trois francs par jour, et qui n’avait qu’une pensйe, dйlivrer le monde. Il avait une autre prйoccupation encore : s’instruire ; ce qu’il appelait aussi se dйlivrer. Il s’йtait enseignй а lui-mкme а lire et а йcrire ; tout ce qu’il savait, il l’avait appris seul. Feuilly йtait un gйnйreux cњur. Il avait l’embrassement immense. Cet orphelin avait adoptй les peuples. Sa mиre lui manquant, il avait mйditй sur la patrie. Il ne voulait pas qu’il y eыt sur la terre un homme qui fыt sans patrie. Il couvait en lui-mкme, avec la divination profonde de l’homme du peuple, ce que nous appelons aujourd’hui l’idйe des nationalitйs. Il avait appris l’histoire exprиs pour s’indigner en connaissance de cause. Dans ce jeune cйnacle d’utopistes, surtout occupйs de la France, il reprйsentait le dehors. Il avait pour spйcialitй la Grиce, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, l’Italie. Il prononзait ces noms-lа sans cesse, а propos et hors de propos, avec la tйnacitй du droit. La Turquie sur la Grиce et la Thessalie, la Russie sur Varsovie, l’Autriche sur Venise, ces viols l’exaspйraient. Entre toutes, la grande voie de fait de 1772[69] le soulevait. Le vrai dans l’indignation, il n’y a pas de plus souveraine йloquence, il йtait йloquent de cette йloquence-lа. Il ne tarissait pas sur cette date infвme, 1772, sur ce noble et vaillant peuple supprimй par trahison, sur ce Crime а trois, sur ce guet-apens monstre, prototype et patron de toutes ces effrayantes suppressions d’йtats qui, depuis, ont frappй plusieurs nobles nations, et leur ont, pour ainsi dire, raturй leur acte de naissance. Tous les attentats sociaux contemporains dйrivent du partage de la Pologne. Le partage de la Pologne est un thйorиme dont tous les forfaits politiques actuels sont les corollaires. Pas un despote, pas un traоtre, depuis tout а l’heure un siиcle, qui n’ait visй, homologuй, contre-signй et paraphй, ne varietur, le partage de la Pologne. Quand on compulse le dossier des trahisons modernes, celle-lа apparaоt la premiиre. Le congrиs de Vienne a consultй ce crime avant de consommer le sien. 1772 sonne l’hallali, 1815 est la curйe. Tel йtait le texte habituel de Feuilly. Ce pauvre ouvrier s’йtait fait le tuteur de la justice, et elle le rйcompensait en le faisant grand. C’est qu’en effet il y a de l’йternitй dans le droit. Varsovie ne peut pas plus кtre tartare que Venise ne peut кtre tudesque. Les rois y perdent leur peine, et leur honneur. Tфt ou tard, la patrie submergйe flotte а la surface et reparaоt. La Grиce redevient la Grиce ; l’Italie redevient l’Italie. La protestation du droit contre le fait persiste а jamais. Le vol d’un peuple ne se prescrit pas. Ces hautes escroqueries n’ont point d’avenir. On ne dйmarque pas une nation comme un mouchoir.

 

Courfeyrac avait un pиre qu’on nommait M. de Courfeyrac. Une des idйes fausses de la bourgeoisie de la Restauration en fait d’aristocratie et de noblesse, c’йtait de croire а la particule. La particule, on le sait, n’a aucune signification. Mais les bourgeois du temps de la Minerve estimaient si haut ce pauvre de qu’on se croyait obligй de l’abdiquer. M. de Chauvelin se faisait appeler M. Chauvelin, M. de Caumartin, M. Caumartin, M. de Constant de Rebecque, Benjamin Constant, M. de Lafayette, M. Lafayette. Courfeyrac n’avait pas voulu rester en arriиre, et s’appelait Courfeyrac tout court.

 

Nous pourrions presque, en ce qui concerne Courfeyrac, nous en tenir lа, et nous borner а dire quant au reste : Courfeyrac, voyez Tholomyиs.

 

Courfeyrac en effet avait cette verve de jeunesse qu’on pourrait appeler la beautй du diable de l’esprit. Plus tard, cela s’йteint comme la gentillesse du petit chat, et toute cette grвce aboutit, sur deux pieds, au bourgeois, et, sur quatre pattes, au matou.

 

Ce genre d’esprit, les gйnйrations qui traversent les йcoles, les levйes successives de la jeunesse, se le transmettent, et se le passent de main en main, quasi cursores[70], а peu prиs toujours le mкme ; de sorte que, ainsi que nous venons de l’indiquer, le premier venu qui eыt йcoutй Courfeyrac en 1828 eыt cru entendre Tholomyиs en 1817. Seulement Courfeyrac йtait un brave garзon. Sous les apparentes similitudes de l’esprit extйrieur, la diffйrence entre Tholomyиs et lui йtait grande. L’homme latent qui existait en eux йtait chez le premier tout autre que chez le second. Il y avait dans Tholomyиs un procureur et dans Courfeyrac un paladin.

 

Enjolras йtait le chef. Combeferre йtait le guide, Courfeyrac йtait le centre. Les autres donnaient plus de lumiиre, lui il donnait plus de calorique ; le fait est qu’il avait toutes les qualitйs d’un centre, la rondeur et le rayonnement.

 

Bahorel avait figurй dans le tumulte sanglant de juin 1822[71], а l’occasion de l’enterrement du jeune Lallemand.

 

Bahorel[72] йtait un кtre de bonne humeur et de mauvaise compagnie, brave, panier percй, prodigue et rencontrant la gйnйrositй, bavard et rencontrant l’йloquence, hardi et rencontrant l’effronterie ; la meilleure pвte de diable qui fыt possible ; ayant des gilets tйmйraires et des opinions йcarlates ; tapageur en grand, c’est-а-dire n’aimant rien tant qu’une querelle, si ce n’est une йmeute, et rien tant qu’une йmeute, si ce n’est une rйvolution ; toujours prкt а casser un carreau, puis а dйpaver une rue, puis а dйmolir un gouvernement, pour voir l’effet ; йtudiant de onziиme annйe. Il flairait le droit, mais il ne le faisait pas. Il avait pris pour devise : avocat jamais, et pour armoiries une table de nuit dans laquelle on entrevoyait un bonnet carrй. Chaque fois qu’il passait devant l’йcole de droit, ce qui lui arrivait rarement, il boutonnait sa redingote, le paletot n’йtait pas encore inventй, et il prenait des prйcautions hygiйniques. Il disait du portail de l’йcole : quel beau vieillard ! et du doyen, M. Delvincourt : quel monument ! Il voyait dans ses cours des sujets de chansons et dans ses professeurs des occasions de caricatures. Il mangeait а rien faire une assez grosse pension, quelque chose comme trois mille francs. Il avait des parents paysans auxquels il avait su inculquer le respect de leur fils.

 

Il disait d’eux : Ce sont des paysans, et non des bourgeois ; c’est pour cela qu’ils ont de l’intelligence.

 

Bahorel, homme de caprice, йtait йpars sur plusieurs cafйs ; les autres avaient des habitudes, lui n’en avait pas. Il flвnait. Errer est humain, flвner est parisien. Au fond, esprit pйnйtrant, et penseur plus qu’il ne semblait.

 

Il servait de lien entre les Amis de l’A B C et d’autres groupes encore informes, mais qui devaient se dessiner plus tard.

 

Il y avait dans ce conclave de jeunes tкtes un membre chauve.

 

Le marquis d’Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l’avoir aidй а monter dans un cabriolet de place le jour oщ il йmigra, racontait qu’en 1814, а son retour en France, comme le roi dйbarquait а Calais, un homme lui prйsenta un placet. – Que demandez-vous ? dit le roi. – Sire, un bureau de poste. – Comment vous appelez-vous ? – L’Aigle.

 

Le roi fronзa le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom йcrit ainsi : Lesgle. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi et il commenзa а sourire. Sire, reprit l’homme au placet, j’ai pour ancкtre un valet de chiens, surnommй Lesgueules. Ce surnom a fait mon nom. Je m’appelle Lesgueules, par contraction Lesgle, et par corruption L’Aigle. – Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna а l’homme le bureau de poste de Meaux, exprиs ou par mйgarde.

 

Le membre chauve du groupe йtait fils de ce Lesgle, ou Lиgle, et signait Lиgle (de Meaux). Ses camarades, pour abrйger, l’appelaient Bossuet.

 

Bossuet йtait un garзon gai qui avait du malheur. Sa spйcialitй йtait de ne rйussir а rien. Par contre, il riait de tout. А vingt-cinq ans, il йtait chauve. Son pиre avait fini par avoir une maison et un champ ; mais lui, le fils, n’avait rien eu de plus pressй que de perdre dans une fausse spйculation ce champ et cette maison. Il ne lui йtait rien restй. Il avait de la science et de l’esprit, mais il avortait. Tout lui manquait, tout le trompait ; ce qu’il йchafaudait croulait sur lui. S’il fendait du bois, il se coupait un doigt. S’il avait une maоtresse, il dйcouvrait bientфt qu’il avait aussi un ami. А tout moment quelque misиre lui advenait ; de lа sa jovialitй. Il disait : J’habite sous le toit des tuiles qui tombent. Peu йtonnй, car pour lui l’accident йtait le prйvu, il prenait la mauvaise chance en sйrйnitй et souriait des taquineries de la destinйe comme quelqu’un qui entend la plaisanterie. Il йtait pauvre, mais son gousset de bonne humeur йtait inйpuisable. Il arrivait vite а son dernier sou, jamais а son dernier йclat de rire. Quand l’adversitй entrait chez lui, il saluait cordialement cette ancienne connaissance, il tapait sur le ventre aux catastrophes ; il йtait familier avec la Fatalitй au point de l’appeler par son petit nom. – Bonjour, Guignon, lui disait-il.

 

Ces persйcutions du sort l’avaient fait inventif. Il йtait plein de ressources. Il n’avait point d’argent, mais il trouvait moyen de faire, quand bon lui semblait, « des dйpenses effrйnйes ». Une nuit, il alla jusqu’а manger « cent francs » dans un souper avec une pйronnelle, ce qui lui inspira au milieu de l’orgie ce mot mйmorable : Fille de cinq louis, tire-moi mes bottes.

 

Bossuet se dirigeait lentement vers la profession d’avocat ; il faisait son droit, а la maniиre de Bahorel. Bossuet avait peu de domicile ; quelquefois pas du tout. Il logeait tantфt chez l’un, tantфt chez l’autre, le plus souvent chez Joly. Joly йtudiait la mйdecine. Il avait deux ans de moins que Bossuet.

 

Joly йtait le malade imaginaire jeune. Ce qu’il avait gagnй а la mйdecine, c’йtait d’кtre plus malade que mйdecin. А vingt-trois ans, il se croyait valйtudinaire et passait sa vie а regarder sa langue dans son miroir. Il affirmait que l’homme s’aimante comme une aiguille, et dans sa chambre il mettait son lit au midi et les pieds au nord, afin que, la nuit, la circulation de son sang ne fыt pas contrariйe par le grand courant magnйtique du globe. Dans les orages, il se tвtait le pouls. Du reste, le plus gai de tous. Toutes ces incohйrences, jeune, maniaque, malingre, joyeux, faisaient bon mйnage ensemble, et il en rйsultait un кtre excentrique et agrйable que ses camarades, prodigues de consonnes ailйes, appelaient Jolllly. – Tu peux t’envoler sur quatre L, lui disait Jean Prouvaire.

 

Joly avait l’habitude de se toucher le nez avec le bout de sa canne, ce qui est l’indice d’un esprit sagace.

 

Tous ces jeunes gens, si divers, et dont, en somme, il ne faut parler que sйrieusement, avaient une mкme religion : le Progrиs.

 

Tous йtaient les fils directs de la rйvolution franзaise. Les plus lйgers devenaient solennels en prononзant cette date : 89. Leurs pиres selon la chair йtaient ou avaient йtй feuillants, royalistes, doctrinaires ; peu importait ; ce pкle-mкle antйrieur а eux, qui йtaient jeunes, ne les regardait point ; le pur sang des principes coulait dans leurs veines. Ils se rattachaient sans nuance intermйdiaire au droit incorruptible et au devoir absolu.

 

Affiliйs et initiйs, ils йbauchaient souterrainement l’idйal.

 

Parmi tous ces cњurs passionnйs et tous ces esprits convaincus, il y avait un sceptique. Comment se trouvait-il lа ? Par juxtaposition. Ce sceptique s’appelait Grantaire, et signait habituellement de ce rйbus : R. Grantaire[73] йtait un homme qui se gardait bien de croire а quelque chose. C’йtait du reste un des йtudiants qui avaient le plus appris pendant leurs cours а Paris ; il savait que le meilleur cafй йtait au cafй Lemblin, et le meilleur billard au cafй Voltaire, qu’on trouvait de bonnes galettes et de bonnes filles а l’Ermitage sur le boulevard du Maine, des poulets а la crapaudine chez la mиre Saguet[74], d’excellentes matelotes barriиre de la Cunette, et un certain petit vin blanc barriиre du Combat. Pour tout, il savait les bons endroits ; en outre la savate et le chausson, quelques danses, et il йtait profond bвtonniste. Par-dessus le marchй, grand buveur. Il йtait laid dйmesurйment ; la plus jolie piqueuse de bottines de ce temps-lа, Irma Boissy, indignйe de sa laideur, avait rendu cette sentence : Grantaire est impossible ; mais la fatuitй de Grantaire ne se dйconcertait pas. Il regardait tendrement et fixement toutes les femmes, ayant l’air de dire de toutes : si je voulais ! et cherchant а faire croire aux camarades qu’il йtait gйnйralement demandй.

 

Tous ces mots : droit du peuple, droits de l’homme, contrat social, rйvolution franзaise, Rйpublique, dйmocratie, humanitй, civilisation, religion, progrиs, йtaient, pour Grantaire, trиs voisins de ne rien signifier du tout. Il en souriait. Le scepticisme, cette carie de l’intelligence, ne lui avait pas laissй une idйe entiиre dans l’esprit. Il vivait avec ironie. Ceci йtait son axiome : Il n’y a qu’une certitude, mon verre plein. Il raillait tous les dйvouements dans tous les partis, aussi bien le frиre que le pиre, aussi bien Robespierre jeune que Loizerolles. – Ils sont bien avancйs d’кtre morts, s’йcriait-il. Il disait du crucifix : Voilа une potence qui a rйussi. Coureur, joueur, libertin, souvent ivre, il faisait а ces jeunes songeurs le dйplaisir de chantonner sans cesse : J’aimons les filles et j’aimons le bon vin. Air : Vive Henri IV[75].

 

Du reste ce sceptique avait un fanatisme. Ce fanatisme n’йtait ni une idйe ni un dogme, ni un art, ni une science ; c’йtait un homme : Enjolras. Grantaire admirait, aimait et vйnйrait Enjolras. А qui se ralliait ce douteur anarchique dans cette phalange d’esprits absolus ? Au plus absolu. De quelle faзon Enjolras le subjuguait-il ? Par les idйes ? Non. Par le caractиre. Phйnomиne souvent observй. Un sceptique qui adhиre а un croyant, cela est simple comme la loi des couleurs complйmentaires. Ce qui nous manque nous attire. Personne n’aime le jour comme l’aveugle. La naine adore le tambour-major. Le crapaud a toujours les yeux au ciel ; pourquoi ? pour voir voler l’oiseau. Grantaire, en qui rampait le doute, aimait а voir dans Enjolras la foi planer. Il avait besoin d’Enjolras. Sans qu’il s’en rendоt clairement compte et sans qu’il songeвt а se l’expliquer а lui-mкme, cette nature chaste, saine, ferme, droite, dure, candide, le charmait. Il admirait, d’instinct, son contraire. Ses idйes molles, flйchissantes, disloquйes, malades, difformes, se rattachaient а Enjolras comme а une йpine dorsale. Son rachis moral s’appuyait а cette fermetй. Grantaire, prиs d’Enjolras, redevenait quelqu’un. Il йtait lui-mкme d’ailleurs composй de deux йlйments en apparence incompatibles. Il йtait ironique et cordial. Son indiffйrence aimait. Son esprit se passait de croyance et son cњur ne pouvait se passer d’amitiй. Contradiction profonde ; car une affection est une conviction. Sa nature йtait ainsi. Il y a des hommes qui semblent nйs pour кtre le verso, l’envers, le revers. Ils sont Pollux, Patrocle, Nisus, Eudamidas, Йphestion, Pechmйja. Ils ne vivent qu’а la condition d’кtre adossйs а un autre ; leur nom est une suite, et ne s’йcrit que prйcйdй de la conjonction et ; leur existence ne leur est pas propre ; elle est l’autre cфtй d’une destinйe qui n’est pas la leur. Grantaire йtait un de ces hommes. Il йtait l’envers d’Enjolras.

 

On pourrait presque dire que les affinitйs commencent aux lettres de l’alphabet. Dans la sйrie, O et P sont insйparables. Vous pouvez, а votre grй, prononcer O et P, ou Oreste et Pylade.

 

Grantaire, vrai satellite d’Enjolras, habitait ce cercle de jeunes gens ; il y vivait ; il ne se plaisait que lа ; il les suivait partout. Sa joie йtait de voir aller et venir ces silhouettes dans les fumйes du vin. On le tolйrait pour sa bonne humeur.

 

Enjolras, croyant, dйdaignait ce sceptique, et, sobre, cet ivrogne. Il lui accordait un peu de pitiй hautaine. Grantaire йtait un Pylade point acceptй. Toujours rudoyй par Enjolras, repoussй durement, rejetй et revenant, il disait d’Enjolras : Quel beau marbre !

 

Chapitre II
Oraison funиbre de Blondeau, par Bossuet

Une certaine aprиs-midi, qui avait, comme on va le voir, quelque coпncidence avec les йvйnements racontйs plus haut, Laigle de Meaux йtait mensuellement adossй au chambranle de la porte du cafй Musain. Il avait l’air d’une cariatide en vacances ; il ne portait rien que sa rкverie. Il regardait la place Saint-Michel. S’adosser, c’est une maniиre d’кtre couchй debout qui n’est point haпe des songeurs. Laigle de Meaux pensait, sans mйlancolie, а une petite mйsaventure qui lui йtait йchue l’avant-veille а l’йcole de droit, et qui modifiait ses plans personnels d’avenir, plans d’ailleurs assez indistincts.

 

La rкverie n’empкche pas un cabriolet de passer, et le songeur de remarquer le cabriolet. Laigle de Meaux, dont les yeux erraient dans une sorte de flвnerie diffuse, aperзut, а travers ce somnambulisme, un vйhicule а deux roues cheminant dans la place, lequel allait au pas, et comme indйcis. А qui en voulait ce cabriolet ? pourquoi allait-il au pas ? Laigle y regarda. Il y avait dedans, а cфtй du cocher, un jeune homme, et devant ce jeune homme un assez gros sac de nuit. Le sac montrait aux passants ce nom йcrit en grosses lettres noires sur une carte cousue а l’йtoffe : Marius Pontmercy.

 

Ce nom fit changer d’attitude а Laigle. Il se dressa et jeta cette apostrophe au jeune homme du cabriolet :

 

– Monsieur Marius Pontmercy !

 

Le cabriolet interpellй s’arrкta.

 

Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondйment, leva les yeux.

 

– Hein ? dit-il.

 

– Vous кtes monsieur Marius Pontmercy ?

 

– Sans doute.

 

– Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.

 

– Comment cela ? demanda Marius ; car c’йtait lui, en effet, qui sortait de chez son grand-pиre, et il avait devant lui une figure qu’il voyait pour la premiиre fois. Je ne vous connais pas.

 

– Moi non plus, je ne vous connais point, rйpondit Laigle.

 

Marius crut а une rencontre de loustic, а un commencement de mystification en pleine rue. Il n’йtait pas d’humeur facile en ce moment-lа. Il fronзa le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable, poursuivit :

 

– Vous n’йtiez pas avant-hier а l’йcole ?

 

– Cela est possible.

 

– Cela est certain.

 

– Vous кtes йtudiant ? demanda Marius.

 

– Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entrй а l’йcole par hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces idйes-lа. Le professeur йtait en train de faire l’appel. Vous n’ignorez pas qu’ils sont trиs ridicules dans ce moment-ci. Au troisiиme appel manquй, on vous raye l’inscription. Soixante francs dans le gouffre.

 

Marius commenзait а йcouter. Laigle continua :

 

– C’йtait Blondeau qui faisait l’appel. Vous connaissez Blondeau[76], il a le nez fort pointu et fort malicieux, et il flaire avec dйlices les absents. Il a sournoisement commencй par la lettre P. Je n’йcoutais pas, n’йtant point compromis dans cette lettre-lа. L’appel n’allait pas mal. Aucune radiation. L’univers йtait prйsent. Blondeau йtait triste. Je disais а part moi : Blondeau, mon amour, tu ne feras pas la plus petite exйcution aujourd’hui. Tout а coup Blondeau appelle Marius Pontmercy. Personne ne rйpond. Blondeau, plein d’espoir, rйpиte plus fort : Marius Pontmercy. Et il prend sa plume. Monsieur, j’ai des entrailles. Je me suis dit rapidement : Voilа un brave garзon qu’on va rayer. Attention. Ceci est un vйritable vivant qui n’est pas exact. Ceci n’est pas un bon йlиve. Ce n’est point lа un cul-de-plomb, un йtudiant qui йtudie, un blanc-bec pйdant, fort en sciences, lettres, thйologie et sapience, un de ces esprits bкtas tirйs а quatre йpingles ; une йpingle par facultй. C’est un honorable paresseux qui flвne, qui pratique la villйgiature, qui cultive la grisette, qui fait la cour aux belles, qui est peut-кtre en cet instant-ci chez ma maоtresse. Sauvons-le. Mort а Blondeau ! En ce moment, Blondeau a trempй dans l’encre sa plume noire de ratures, a promenй sa prunelle fauve sur l’auditoire, et a rйpйtй pour la troisiиme fois : Marius Pontmercy ! J’ai rйpondu : Prйsent ! Cela fait que vous n’avez pas йtй rayй.

 

– Monsieur ! … dit Marius.

 

– Et que, moi, je l’ai йtй, ajouta Laigle de Meaux.

 

– Je ne vous comprends pas, fit Marius.

 

Laigle reprit :

 

– Rien de plus simple. J’йtais prиs de la chaire pour rйpondre et prиs de la porte pour m’enfuir. Le professeur me contemplait avec une certaine fixitй. Brusquement, Blondeau, qui doit кtre le nez malin dont parle Boileau[77], saute а la lettre L. L, c’est ma lettre. Je suis de Meaux, et je m’appelle Lesgle.

 

– L’Aigle ! interrompit Marius, quel beau nom !

 

– Monsieur, le Blondeau arrive а ce beau nom, et crie : Laigle ! Je rйponds : Prйsent ! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre, sourit, et me dit : Si vous кtes Pontmercy, vous n’кtes pas Laigle. Phrase qui a l’air dйsobligeante pour vous, mais qui n’йtait lugubre que pour moi. Cela dit, il me raye.

 

Marius s’exclama.

 

– Monsieur, je suis mortifiй…

 

– Avant tout, interrompit Laigle, je demande а embaumer Blondeau dans quelques phrases d’йloge senti. Je le suppose mort. Il n’y aurait pas grand’chose а changer а sa maigreur, а sa pвleur, а sa froideur, а sa roideur, et а son odeur. Et je dis : Erudimini qui judicatis terram[78]. Ci-gоt Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le bњuf de la discipline, bos disciplinoe, le molosse de la consigne, l’ange de l’appel, qui fut droit, carrй, exact, rigide, honnкte et hideux. Dieu le raya comme il m’a rayй.

 

Marius reprit :

 

– Je suis dйsolй…

 

– Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leзon. А l’avenir, soyez exact.

 

– Je vous fais vraiment mille excuses.

 

– Ne vous exposez plus а faire rayer votre prochain.

 

– Je suis dйsespйrй…

 

Laigle йclata de rire.

 

– Et moi, ravi. J’йtais sur la pente d’кtre avocat. Cette rature me sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne dйfendrai point la veuve et je n’attaquerai point l’orphelin. Plus de toge, plus de stage. Voilа ma radiation obtenue. C’est а vous que je la dois, monsieur Pontmercy. J’entends vous faire solennellement une visite de remercоments. Oщ demeurez-vous ?

 

– Dans ce cabriolet, dit Marius.

 

– Signe d’opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous fйlicite. Vous avez lа un loyer de neuf mille francs par an.

 

En ce moment Courfeyrac sortait du cafй.

 

Marius sourit tristement :

 

– Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j’aspire а en sortir ; mais c’est une histoire comme cela, je ne sais oщ aller.

 

– Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.

 

– J’aurais la prioritй, observa Laigle, mais je n’ai pas de chez moi.

 

– Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.

 

– Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez Laigle.

 

– De Meaux, rйpondit Laigle ; par mйtaphore, Bossuet.

 

Courfeyrac monta dans le cabriolet.

 

– Cocher, dit-il, hфtel de la Porte-Saint-Jacques.

 

Et le soir mкme, Marius йtait installй dans une chambre de l’hфtel de la Porte-Saint-Jacques, cфte а cфte avec Courfeyrac.

 

Chapitre III
Les йtonnements de Marius

En quelques jours, Marius fut l’ami de Courfeyrac. La jeunesse est la saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius prиs de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui. Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n’y songea mкme pas. А cet вge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On se regarde, on se connaоt.

 

Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation :

 

– А propos, avez-vous une opinion politique ?

 

– Tiens ! dit Marius, presque offensй de la question.

 

– Qu’est-ce que vous кtes ?

 

– Dйmocrate-bonapartiste.

 

– Nuance gris de souris rassurйe, dit Courfeyrac.

 

Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au cafй Musain. Puis il lui chuchota а l’oreille avec un sourire : Il faut que je vous donne vos entrйes dans la rйvolution. Et il le mena dans la salle des Amis de l’A B C. Il le prйsenta aux autres camarades en disant а demi-voix ce simple moi que Marius ne comprit pas : Un йlиve.

 

Marius йtait tombй dans un guкpier d’esprits. Du reste, quoique silencieux et grave, il n’йtait ni le moins ailй ni le moins armй.

 

Marius, jusque-lа solitaire et inclinant au monologue et а l’apartй par habitude et par goыt, fut un peu effarouchй de cette volйe de jeunes gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient а la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces esprits en libertй et en travail faisait tourbillonner ses idйes. Quelquefois, dans le trouble, elles s’en allaient si loin de lui qu’il avait de la peine а les retrouver. Il entendait parler de philosophie, de littйrature, d’art, d’histoire, de religion, d’une faзon inattendue. Il entrevoyait des aspects йtranges ; et comme il ne les mettait point en perspective, il n’йtait pas sыr de ne pas voir le chaos. En quittant les opinions de son grand-pиre pour les opinions de son pиre, il s’йtait cru fixй ; il soupзonnait maintenant, avec inquiйtude et sans oser se l’avouer, qu’il ne l’йtait pas. L’angle sous lequel il voyait toute chose commenзait de nouveau а se dйplacer. Une certaine oscillation mettait en branle tous les horizons de son cerveau. Bizarre remue-mйnage intйrieur. Il en souffrait presque.

 

Il semblait qu’il n’y eыt pas pour ces jeunes gens de « choses consacrйes ». Marius entendait, sur toute matiиre, des langages singuliers, gкnants pour son esprit encore timide.

 

Une affiche de thйвtre se prйsentait, ornйe d’un titre de tragйdie du vieux rйpertoire, dit classique. – А bas la tragйdie chиre aux bourgeois ! criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre rйpliquer :

 

– Tu as tort, Bahorel. La bourgeoisie aime la tragйdie, et il faut laisser sur ce point la bourgeoisie tranquille. La tragйdie а perruque a sa raison d’кtre, et je ne suis pas de ceux qui, de par Eschyle, lui contestent le droit d’exister. Il y a des йbauches dans la nature ; il y a, dans la crйation, des parodies toutes faites ; un bec qui n’est pas un bec, des ailes qui ne sont pas des ailes, des nageoires qui ne sont pas des nageoires, des pattes qui ne sont pas des pattes, un cri douloureux qui donne envie de rire, voilа le canard. Or, puisque la volaille existe а cфtй de l’oiseau, je ne vois pas pourquoi la tragйdie classique n’existerait point en face de la tragйdie antique.

 

Ou bien le hasard faisait que Marius passait rue Jean-Jacques-Rousseau entre Enjolras et Courfeyrac.

 

Courfeyrac lui prenait le bras.

 

– Faites attention. Ceci est la rue Plвtriиre, nommйe aujourd’hui rue Jean-Jacques-Rousseau, а cause d’un mйnage singulier qui l’habitait il y a une soixantaine d’annйes. C’йtaient Jean-Jacques et Thйrиse. De temps en temps, il naissait lа de petits кtres. Thйrиse les enfantait, Jean-Jacques les enfantrouvait[79].

 

Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.

 

– Silence devant Jean-Jacques ! Cet homme, je l’admire. Il a reniй ses enfants, soit ; mais il a adoptй le peuple.

 

Aucun de ces jeunes gens n’articulait ce mot : l’empereur. Jean Prouvaire seul disait quelquefois Napolйon ; tous les autres disaient Bonaparte. Enjolras prononзait Buonaparte. Marius s’йtonnait vaguement. Initium sapientioe[80].

 

Chapitre IV
L’arriиre-salle du cafй Musain

Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une vйritable secousse pour son esprit.

 

Cela se passait dans l’arriиre-salle du cafй Musain. А peu prиs tous les Amis de l’A B C йtaient rйunis ce soir-lа. Le quinquet йtait solennellement allumй. On parlait de choses et d’autres, sans passion et avec bruit. Exceptй Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois de ces tumultes paisibles. C’йtait un jeu et un pкle-mкle autant qu’une conversation. On se jetait des mots qu’on rattrapait. On causait aux quatre coins.

 

Aucune femme n’йtait admise dans cette arriиre-salle, exceptй Louison, la laveuse de vaisselle du cafй, qui la traversait de temps en temps pour aller de la laverie au « laboratoire ».

 

Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s’йtait emparй. Il raisonnait et dйraisonnait а tue-tкte, il criait :

 

– J’ai soif. Mortels, je fais un rкve : que la tonne de Heidelberg[81] ait une attaque d’apoplexie, et кtre de la douzaine de sangsues qu’on lui appliquera. Je voudrais boire. Je dйsire oublier la vie. La vie est une invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut rien. On se casse le cou а vivre. La vie est un dйcor oщ il y a peu de praticables. Le bonheur est un vieux chвssis peint d’un seul cфtй. L’Ecclйsiaste dit : tout est vanitй ; je pense comme ce bonhomme qui n’a peut-кtre jamais existй. Zйro, ne voulant pas aller tout nu, s’est vкtu de vanitй. Ф vanitй ! rhabillage de tout avec de grands mots ! une cuisine est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un perruquier est un artiste, un gвcheux est un architecte, un jockey est un sportsman, un cloporte est un ptйrygibranche. La vanitй a un envers et un endroit ; l’endroit est bкte, c’est le nиgre avec ses verroteries ; l’envers est sot, c’est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur l’un et je ris de l’autre. Ce qu’on appelle honneurs et dignitйs, et mкme honneur et dignitй, est gйnйralement en chrysocale. Les rois font joujou avec l’orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval ; Charles II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le consul Incitatus[82] et le baronnet Roastbeef. Quant а la valeur intrinsиque des gens, elle n’est guиre plus respectable. Йcoutez le panйgyrique que le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est fйroce ; si le lys parlait, comme il arrangerait la colombe ! une bigote qui jase d’une dйvote est plus venimeuse que l’aspic et le bongare bleu[83]. C’est dommage que je sois un ignorant, car je vous citerais une foule de choses ; mais je ne sais rien. Par exemple, j’ai toujours eu de l’esprit ; quand j’йtais йlиve chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps а chiper des pommes ; rapin est le mвle de rapine. Voilа pour moi ; quant а vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections, excellences et qualitйs. Toute qualitй verse dans un dйfaut ; l’йconome touche а l’avare, le gйnйreux confine au prodigue, le brave cфtoie le bravache ; qui dit trиs pieux dit un peu cagot ; il y a juste autant de vices dans la vertu qu’il y a de trous au manteau de Diogиne. Qui admirez-vous, le tuй ou le tueur, Cйsar ou Brutus ? Gйnйralement on est pour le tueur. Vive Brutus ! il a tuй. C’est зa qui est la vertu. Vertu, soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres а ces grands hommes-lа. Le Brutus qui tua Cйsar йtait amoureux d’une statue de petit garзon. Cette statue йtait du statuaire grec Strongylion, lequel avait aussi sculptй cette figure d’amazone appelйe Belle-Jambe, Eucnemos, que Nйron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n’a laissй que deux statues qui ont mis d’accord Brutus et Nйron ; Brutus fut amoureux de l’une et Nйron de l’autre. Toute l’histoire n’est qu’un long rabвchage. Un siиcle est le plagiaire de l’autre. La bataille de Marengo copie la bataille de Pydna ; le Tolbiac de Clovis et l’Austerlitz de Napolйon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas de la victoire. Rien n’est stupide comme vaincre ; la vraie gloire est convaincre. Mais tвchez donc de prouver quelque chose ! Vous vous contentez de rйussir, quelle mйdiocritй ! et de conquйrir, quelle misиre ! Hйlas, vanitй et lвchetй partout. Tout obйit au succиs, mкme la grammaire. Si volet usus, dit Horace[84]. Donc, je dйdaigne le genre humain. Descendrons-nous du tout а la partie ? Voulez-vous que je me mette а admirer les peuples ? Quel peuple, s’il vous plaоt ? Est-ce la Grиce ? Les Athйniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu’Anacйphore disait de Pisistrate : Son urine attire les abeilles. L’homme le plus considйrable de la Grиce pendant cinquante ans a йtй ce grammairien Philetas, lequel йtait si petit et si menu qu’il йtait obligй de plomber ses souliers pour n’кtre pas emportй par le vent. Il y avait sur la plus grande place de Corinthe une statue sculptйe par Silanion et cataloguйe par Pline ; cette statue reprйsentait Йpisthate. Qu’a fait Йpisthate ? il a inventй le croc-en-jambe. Ceci rйsume la Grиce et la gloire. Passons а d’autres. Admirerai-je l’Angleterre ? Admirerai-je la France ? La France ? pourquoi ? А cause de Paris ? je viens de vous dire mon opinion sur Athиnes. L’Angleterre ? pourquoi ? А cause de Londres ? je hais Carthage. Et puis, Londres, mйtropole du luxe, est le chef-lieu de la misиre. Sur la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim. Telle est Albion. J’ajoute, pour comble, que j’ai vu une Anglaise danser avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour l’Angleterre ! Si je n’admire pas John Bull, j’admirerai donc frиre Jonathan ? Je goыte peu ce frиre а esclaves. Фtez time is money, que reste-t-il de l’Angleterre ? Фtez cotton is king, que reste-t-il de l’Amйrique ? L’Allemagne, c’est la lymphe ; l’Italie, c’est la bile. Nous extasierons-nous sur la Russie ? Voltaire l’admirait. Il admirait aussi la Chine. Je conviens que la Russie a ses beautйs, entre autres un fort despotisme ; mais je plains les despotes. Ils ont une santй dйlicate. Un Alexis dйcapitй, un Pierre poignardй, un Paul йtranglй, un autre Paul aplati а coups de talon de botte, divers Ivans йgorgйs, plusieurs Nicolas et Basiles empoisonnйs, tout cela indique que le palais des empereurs de Russie est dans une condition flagrante d’insalubritй. Tous les peuples civilisйs offrent а l’admiration du penseur ce dйtail : la guerre ; or la guerre, la guerre civilisйe, йpuise et totalise toutes les formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du mont Jaxa jusqu’а la maraude des Indiens Comanches dans la Passe-Douteuse. Bah ! me direz-vous, l’Europe vaut pourtant mieux que l’Asie ? Je conviens que l’Asie est farce ; mais je ne vois pas trop ce que vous avez а rire du grand lama, vous peuples d’occident qui avez mкlй а vos modes et а vos йlйgances toutes les ordures compliquйes de majestй, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu’а la chaise percйe du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique ! C’est а Bruxelles que l’on consomme le plus de biиre, а Stockholm le plus d’eau-de-vie, а Madrid le plus de chocolat, а Amsterdam le plus de geniиvre, а Londres le plus de vin, а Constantinople le plus de cafй, а Paris le plus d’absinthe ; voilа toutes les notions utiles. Paris l’emporte, en somme. А Paris, les chiffonniers mкmes sont des sybarites ; Diogиne eыt autant aimй кtre chiffonnier place Maubert que philosophe au Pirйe. Apprenez encore ceci : les cabarets des chiffonniers s’appellent bibines ; les plus cйlиbres sont la Casserole et l’Abattoir. Donc, ф guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets, bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansйrails des califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard а quarante sous par tкte, il me faut des tapis de Perse а y rouler Clйopвtre nue ! Oщ est Clйopвtre ? Ah ! c’est toi, Louison. Bonjour.

 

Ainsi se rйpandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au passage, dans son coin de l’arriиre-salle Musain, Grantaire plus qu’ivre.

 

Bossuet, йtendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et Grantaire repartait de plus belle :

 

– Aigle de Meaux, а bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton geste d’Hippocrate refusant le bric-а-brac d’Artaxerce. Je te dispense de me calmer. D’ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous dise ? L’homme est mauvais, l’homme est difforme. Le papillon est rйussi, l’homme est ratй. Dieu a manquй cet animal-lа. Une foule est un choix de laideurs. Le premier venu est un misйrable. Femme rime а infвme. Oui, j’ai le spleen, compliquй de la mйlancolie, avec la nostalgie, plus l’hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bвille, et je m’ennuie, et je m’assomme, et je m’embкte ! Que Dieu aille au diable !

 

– Silence donc, R majuscule ! reprit Bossuet qui discutait un point de droit avec la cantonade, et qui йtait engagй plus qu’а mi-corps dans une phrase d’argot judiciaire dont voici la fin :

 

– … Et quant а moi, quoique je sois а peine lйgiste et tout au plus procureur amateur, je soutiens ceci : qu’aux termes de la coutume de Normandie, а la Saint-Michel, et pour chaque annйe, un Йquivalent devait кtre payй au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un chacun, tant les propriйtaires que les saisis d’hйritage, et ce, pour toutes emphytйoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux, hypothйcaires et hypothйcaux…

 

– Йchos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.

 

Tout prиs de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonзaient qu’un vaudeville s’йbauchait. Cette grosse affaire se traitait а voix basse, et les deux tкtes en travail se touchaient :

 

– Commenзons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le sujet.

 

– C’est juste. Dicte. J’йcris.

 

– Monsieur Dorimon ?

 

– Rentier ?

 

– Sans doute.

 

– Sa fille, Cйlestine.

 

– … tine. Aprиs ?

 

– Le colonel Sainval.

 

– Sainval est usй. Je dirais Valsin.

 

А cфtй des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi, profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux, trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait а quel adversaire il avait affaire :

 

– Diable ! mйfiez-vous. C’est une belle йpйe. Son jeu est net. Il a de l’attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pйtillement, de l’йclair, la parade juste, et des ripostes mathйmatiques, bigre ! et il est gaucher.

 

Dans l’angle opposй а Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et parlaient d’amour.

 

– Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maоtresse qui rit toujours.

 

– C’est une faute qu’elle fait, rйpondait Bahorel. La maоtresse qu’on a tort de rire. Зa encourage а la tromper. La voir gaie, cela vous фte le remords ; si on la voit triste, on se fait conscience.

 

– Ingrat ! c’est si bon une femme qui rit ! Et jamais vous ne vous querellez !

 

– Cela tient au traitй que nous avons fait. En faisant notre petite sainte-alliance, nous nous sommes assignй а chacun notre frontiиre que nous ne dйpassons jamais. Ce qui est situй du cфtй de bise appartient а Vaud, du cфtй de vent а Gex. De lа la paix.

 

– La paix, c’est le bonheur digйrant.

 

– Et toi, Jolllly, oщ en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle… tu sais qui je veux dire ?

 

– Elle me boude avec une patience cruelle.

 

– Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.

 

– Hйlas !

 

– А ta place, je la planterais lа.

 

– C’est facile а dire.

 

– Et а faire. N’est-ce pas Musichetta qu’elle s’appelle ?

 

– Oui. Ah ! mon pauvre Bahorel, c’est une fille superbe, trиs littйraire, de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelйe, avec des yeux de tireuse de cartes. J’en suis fou.

 

– Mon cher, alors il faut lui plaire, кtre йlйgant, et faire des effets de rotule. Achиte-moi chez Staub[85] un bon pantalon de cuir de laine. Cela prкte.

 

– А combien ? cria Grantaire.

 

Le troisiиme coin йtait en proie а une discussion poйtique. La mythologie paпenne se gourmait avec la mythologie chrйtienne. Il s’agissait de l’Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme mкme, prenait le parti. Jean Prouvaire n’йtait timide qu’au repos. Une fois excitй, il йclatait, une sorte de gaоtй accentuait son enthousiasme, et il йtait а la fois riant et lyrique :

 

– N’insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s’en sont peut-кtre pas allйs. Jupiter ne me fait point l’effet d’un mort. Les dieux sont des songes, dites-vous. Eh bien, mкme dans la nature, telle qu’elle est aujourd’hui, aprиs la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands vieux mythes paпens. Telle montagne а profil de citadelle, comme le Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybиle ; il ne m’est pas prouvй que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc creux des saules, en bouchant tour а tour les trous avec ses doigts ; et j’ai toujours cru qu’Io йtait pour quelque chose dans la cascade de Pissevache.

 

Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte octroyйe. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en brиche йnergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux exemplaire de la fameuse Charte-Touquet[86]. Courfeyrac l’avait saisie et la secouait, mкlant а ses arguments le frйmissement de cette feuille de papier.

 

– Premiиrement, je ne veux pas de rois. Ne fыt-ce qu’au point de vue йconomique, je n’en veux pas ; un roi est un parasite. On n’a pas de roi gratis. Йcoutez ceci : Chertй des rois. A la mort de Franзois Ier, la dette publique en France йtait de trente mille livres de rente ; а la mort de Louis XIV, elle йtait de deux milliards six cents millions а vingt-huit livres le marc, ce qui йquivalait en 1760, au dire de Desmarets, а quatre milliards cinq cents millions, et ce qui йquivaudrait aujourd’hui а douze milliards. Deuxiиmement, n’en dйplaise а Combeferre, une charte octroyйe est un mauvais expйdient de civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie а la dйmocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, dйtestables raisons que tout cela ! Non ! non ! n’йclairons jamais le peuple а faux jour. Les principes s’йtiolent et pвlissent dans votre cave constitutionnelle. Pas d’abвtardissement. Pas de compromis. Pas d’octroi du roi au peuple. Dans tous ces octrois-lа, il y a un article 14. А cфtй de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre charte. Une charte est un masque ; le mensonge est dessous. Un peuple qui accepte une charte abdique. Le droit n’est le droit qu’entier. Non ! pas de charte !

 

On йtait en hiver ; deux bыches pйtillaient dans la cheminйe. Cela йtait tentant, et Courfeyrac n’y rйsista pas. Il froissa dans son poing la pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre regarda philosophiquement brыler le chef-d’њuvre de Louis XVIII, et se contenta de dire :

 

– La charte mйtamorphosйe en flamme[87].

 

Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose franзaise qu’on appelle l’entrain, cette chose anglaise qu’on appelle l’humour, le bon et le mauvais goыt, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les folles fusйes du dialogue, montant а la fois et se croisant de tous les points de la salle, faisaient au-dessus des tкtes une sorte de bombardement joyeux.

 

Chapitre V
Йlargissement de l’horizon

Les chocs des jeunes esprits entre eux ont cela d’admirable qu’on ne peut jamais prйvoir l’йtincelle ni deviner l’йclair. Que va-t-il jaillir tout а l’heure ? on l’ignore. L’йclat de rire part de l’attendrissement. Au moment bouffon, le sйrieux fait son entrйe. Les impulsions dйpendent du premier mot venu. La verve de chacun est souveraine. Un lazzi suffit pour ouvrir le champ а l’inattendu. Ce sont des entretiens а brusques tournants oщ la perspective change tout а coup. Le hasard est le machiniste de ces conversations-lа.

 

Une pensйe sйvиre, bizarrement sortie d’un cliquetis de mots, traversa tout а coup la mкlйe de paroles oщ ferraillaient confusйment Grantaire, Bahorel, Prouvaire, Bossuet, Combeferre et Courfeyrac.

 

Comment une phrase survient-elle dans le dialogue ? d’oщ vient qu’elle se souligne tout а coup d’elle-mкme dans l’attention de ceux qui l’entendent ? Nous venons de le dire, nul n’en sait rien. Au milieu du brouhaha, Bossuet termina tout а coup une apostrophe quelconque а Combeferre par cette date.

 

– 18 juin 1815 : Waterloo.

 





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