Livre troisiиme – Le grand-pиre et le petit-fils



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Livre troisiиme – Le grand-pиre et le petit-fils



Chapitre I
Un ancien salon

Lorsque M. Gillenormand habitait la rue Servandoni, il hantait plusieurs salons trиs bons et trиs nobles. Quoique bourgeois, M. Gillenormand йtait reзu. Comme il avait deux fois de l’esprit, d’abord l’esprit qu’il avait, ensuite l’esprit qu’on lui prкtait, on le recherchait mкme, et on le fкtait. Il n’allait nulle part qu’а la condition d’y dominer. Il est des gens qui veulent а tout prix l’influence et qu’on s’occupe d’eux ; lа oщ ils ne peuvent кtre oracles, ils se font loustics. M. Gillenormand n’йtait pas de cette nature ; sa domination dans les salons royalistes qu’il frйquentait ne coыtait rien а son respect de lui-mкme. Il йtait oracle partout. Il lui arrivait de tenir tкte а M. de Bonald, et mкme а M. Bengy-Puy-Vallйe[36].

 

Vers 1817, il passait invariablement deux aprиs-midi par semaine dans une maison de son voisinage, rue Fйrou, chez madame la baronne de T., digne et respectable personne dont le mari avait йtй, sous Louis XVI, ambassadeur de France а Berlin. Le baron de T., qui de son vivant donnait passionnйment dans les extases et les visions magnйtiques, йtait mort ruinй dans l’йmigration, laissant, pour toute fortune, en dix volumes manuscrits reliйs en maroquin rouge et dorйs sur tranche, des mйmoires fort curieux sur Mesmer et son baquet. Madame de T. n’avait point publiй les mйmoires par dignitй, et se soutenait d’une petite rente, qui avait surnagй on ne sait comment. Madame de T. vivait loin de la cour, monde fort mкlй, disait-elle, dans un isolement noble, fier et pauvre. Quelques amis se rйunissaient deux fois par semaine autour de son feu de veuve et cela constituait un salon royaliste pur. On y prenait le thй, et l’on y poussait, selon que le vent йtait а l’йlйgie ou au dithyrambe, des gйmissements ou des cris d’horreur sur le siиcle, sur la charte, sur les buonapartistes, sur la prostitution du cordon bleu а des bourgeois, sur le jacobinisme de Louis XVIII, et l’on s’y entretenait tout bas des espйrances que donnait Monsieur, depuis Charles X.

 

On y accueillait avec des transports de joie des chansons poissardes oщ Napolйon йtait appelй Nicolas. Des duchesses, les plus dйlicates et les plus charmantes femmes du monde, s’y extasiaient sur des couplets comme celui-ci adressй « aux fйdйrйs » :

 

Renfoncez dans vos culottes

Le bout d’chemis’ qui vous pend.

Qu’on n’dis’pas qu’les patriotes

Ont arborй l’drapeau blanc !

 

On s’y amusait а des calembours qu’on croyait terribles, а des jeux de mots innocents qu’on supposait venimeux, а des quatrains, mкme а des distiques ; ainsi sur le ministиre Dessolles, cabinet modйrй dont faisaient partie MM. Decazes et Deserre :

 

Pour raffermir le trфne йbranlй sur sa base,

Il faut changer de sol, et de serre et de case.

 

Ou bien on y faзonnait la liste de la chambre des pairs, « chambre abominablement jacobine », et l’on combinait sur cette liste des alliances de noms, de maniиre а faire, par exemple, des phrases comme celle-ci : Damas, Sabran, Gouvion Saint-Cyr. Le tout gaоment.

 

Dans ce monde-lа on parodiait la Rйvolution. On avait je ne sais quelles vellйitйs d’aiguiser les mкmes colиres en sens inverse. On chantait son petit Зa ira :

 

Ah ! зa ira ! зa ira ! зa ira

Les buonapartist’а la lanterne !

 

Les chansons sont comme la guillotine ; elles coupent indiffйremment, aujourd’hui cette tкte-ci, demain celle-lа. Ce n’est qu’une variante.

 

Dans l’affaire Fualdиs, qui est de cette йpoque, 1816, on prenait parti pour Bastide et Jausion, parce que Fualdиs йtait « buonapartiste ». On qualifiait les libйraux, les frиres et amis ; c’йtait le dernier degrй de l’injure.

 

Comme certains clochers d’йglise, le salon de madame la baronne de T. avait deux coqs. L’un йtait M. Gillenormand, l’autre йtait le comte de Lamothe-Valois, duquel on se disait а l’oreille avec une sorte de considйration : Vous savez ? C’est le Lamothe de l’affaire du collier. Les partis ont de ces amnisties singuliиres.

 

Ajoutons ceci : dans la bourgeoisie, les situations honorйes s’amoindrissent par des relations trop faciles ; il faut prendre garde а qui l’on admet ; de mкme qu’il y a perte de calorique dans le voisinage de ceux qui ont froid, il y a diminution de considйration dans l’approche des gens mйprisйs. L’ancien monde d’en haut se tenait au-dessus de cette loi-lа comme de toutes les autres. Marigny, frиre de la Pompadour, a ses entrйes chez M. le prince de Soubise. Quoique ? non, parce que. Du Barry, parrain de la Vaubernier, est le trиs bien venu chez M. le marйchal de Richelieu. Ce monde-lа, c’est l’olympe. Mercure et le prince de Guйmйnйe y sont chez eux. Un voleur y est admis, pourvu qu’il soit dieu.

 

Le comte de Lamothe qui, en 1815, йtait un vieillard de soixante-quinze ans, n’avait de remarquable que son air silencieux et sentencieux, sa figure anguleuse et froide, ses maniиres parfaitement polies, son habit boutonnй jusqu’а la cravate, et ses grandes jambes toujours croisйes dans un long pantalon flasque couleur de terre de Sienne brыlйe. Son visage йtait de la couleur de son pantalon.

 

Ce M. de Lamothe йtait « comptй » dans ce salon, а cause de sa « cйlйbritй », et, chose йtrange а dire, mais exacte, а cause du nom de Valois.

 

Quant а M. Gillenormand, sa considйration йtait absolument de bon aloi. Il faisait autoritй. Il avait, tout lйger qu’il йtait et sans que cela coыtвt rien а sa gaоtй, une certaine faзon d’кtre, imposante, digne, honnкte et bourgeoisement altiиre ; et son grand вge s’y ajoutait. On n’est pas impunйment un siиcle. Les annйes finissent par faire autour d’une tкte un йchevellement vйnйrable.

 

Il avait en outre de ces mots qui sont tout а fait l’йtincelle de la vieille roche. Ainsi quand le roi de Prusse, aprиs avoir restaurй Louis XVIII, vint lui faire visite sous le nom de comte de Ruppin, il fut reзu par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et avec l’impertinence la plus dйlicate. M. Gillenormand approuva. – Tous les rois qui ne sont pas le roi de France, dit-il, sont des rois de province. On fit un jour devant lui cette demande et cette rйponse : – А quoi donc a йtй condamnй le rйdacteur du Courrier franзais ? – А кtre suspendu. – Sus est de trop, observa Gillenormand. Des paroles de ce genre fondent une situation.

 

А un te deum anniversaire du retour des Bourbons, voyant passer M. de Talleyrand, il dit : Voilа son excellence le Mal.

 

M. Gillenormand venait habituellement accompagnй de sa fille, cette longue mademoiselle qui avait alors passй quarante ans et en semblait cinquante, et d’un beau petit garзon de sept ans, blanc, rose, frais, avec des yeux heureux et confiants, lequel n’apparaissait jamais dans ce salon sans entendre toutes les voix bourdonner autour de lui : Qu’il est joli ! quel dommage ! pauvre enfant ! Cet enfant йtait celui dont nous avons dit un mot tout а l’heure. On l’appelait – pauvre enfant – parce qu’il avait pour pиre « un brigand de la Loire[37] ».

 

Ce brigand de la Loire йtait ce gendre de M. Gillenormand dont il a dйjа йtй fait mention, et que M. Gillenormand qualifiait la honte de sa famille.

Chapitre II
Un des spectres rouges[38] de ce temps-lа

Quelqu’un qui aurait passй а cette йpoque dans la petite ville de Vernon et qui s’y serait promenй sur ce beau pont monumental auquel succйdera bientфt, espйrons-le, quelque affreux pont en fil de fer, aurait pu remarquer, en laissant tomber ses yeux du haut du parapet, un homme d’une cinquantaine d’annйes coiffй d’une casquette de cuir, vкtu d’un pantalon et d’une veste de gros drap gris, а laquelle йtait cousu quelque chose de jaune qui avait йtй un ruban rouge, chaussй de sabots, hвlй par le soleil, la face presque noire et les cheveux presque blancs, une large cicatrice sur le front se continuant sur la joue, courbй, voыtй, vieilli avant l’вge, se promenant а peu prиs tous les jours, une bкche et une serpe а la main, dans un de ces compartiments entourйs de murs qui avoisinent le pont et qui bordent comme une chaоne de terrasses la rive gauche de la Seine, charmants enclos pleins de fleurs desquels on dirait, s’ils йtaient beaucoup plus grands : ce sont des jardins, et, s’ils йtaient un peu plus petits : ce sont des bouquets. Tous ces enclos aboutissent par un bout а la riviиre et par l’autre а une maison. L’homme en veste et en sabots dont nous venons de parler habitait vers 1817 le plus йtroit de ces enclos et la plus humble de ces maisons. Il vivait lа seul, et solitaire, silencieusement et pauvrement, avec une femme ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide, ni paysanne, ni bourgeoise, qui le servait. Le carrй de terre qu’il appelait son jardin йtait cйlиbre dans la ville pour la beautй des fleurs qu’il y cultivait. Les fleurs йtaient son occupation.

 

А force de travail, de persйvйrance, d’attention et de seaux d’eau, il avait rйussi а crйer aprиs le crйateur, et il avait inventй de certaines tulipes et de certains dahlias qui semblaient avoir йtй oubliйs par la nature. Il йtait ingйnieux ; il avait devancй Soulange Bodin dans la formation des petits massifs de terre de bruyиre pour la culture des rares et prйcieux arbustes d’Amйrique et de Chine. Dиs le point du jour, en йtй, il йtait dans ses allйes, piquant, taillant, sarclant, arrosant, marchant au milieu de ses fleurs avec un air de bontй, de tristesse et de douceur, quelquefois rкveur et immobile des heures entiиres, йcoutant le chant d’un oiseau dans un arbre, le gazouillement d’un enfant dans une maison, ou bien les yeux fixйs au bout d’un brin d’herbe sur quelque goutte de rosйe dont le soleil faisait une escarboucle. Il avait une table fort maigre, et buvait plus de lait que de vin. Un marmot le faisait cйder, sa servante le grondait. Il йtait timide jusqu’а sembler farouche, sortait rarement, et ne voyait personne que les pauvres qui frappaient а sa porte et son curй, l’abbй Mabeuf, bon vieux homme. Pourtant si des habitants de la ville ou des йtrangers, les premiers venus, curieux de voir ses tulipes et ses roses, venaient sonner а sa petite maison, il ouvrait sa porte en souriant. C’йtait le brigand de la Loire.

 

Quelqu’un qui, dans le mкme temps, aurait lu les mйmoires militaires, les biographies, le Moniteur et les bulletins de la grande Armйe, aurait pu кtre frappй d’un nom qui y revient assez souvent, le nom de Georges Pontmercy. Tout jeune, ce Georges Pontmercy йtait soldat au rйgiment de Saintonge. La Rйvolution йclata. Le rйgiment de Saintonge fit partie de l’armйe du Rhin. Car les anciens rйgiments de la monarchie gardиrent leurs noms de province, mкme aprиs la chute de la monarchie, et ne furent embrigadйs qu’en 1794. Pontmercy se battit а Spire, а Worms, а Neustadt, а Turkheim, а Alzey, а Mayence[39] oщ il йtait des deux cents qui formaient l’arriиre-garde de Houchard. Il tint, lui douziиme, contre le corps du prince de Hesse, derriиre le vieux rempart d’Andernach, et ne se replia sur le gros de l’armйe que lorsque le canon ennemi eut ouvert la brиche depuis le cordon du parapet jusqu’au talus de plongйe. Il йtait sous Klйber а Marchiennes et au combat du Mont-Palissel oщ il eut le bras cassй d’un biscaпen. Puis il passa а la frontiиre d’Italie, et il fut un des trente grenadiers qui dйfendirent le col de Tende avec Joubert. Joubert en fut nommй adjudant-gйnйral et Pontmercy sous-lieutenant. Pontmercy йtait а cфtй de Berthier au milieu de la mitraille dans cette journйe de Lodi qui fit dire а Bonaparte : Berthier a йtй canonnier, cavalier et grenadier. Il vit son ancien gйnйral Joubert tomber а Novi, au moment oщ, le sabre levй, il criait : « En avant ! » Ayant йtй embarquй avec sa compagnie pour les besoins de la campagne dans une pйniche qui allait de Gкnes а je ne sais plus quel petit port de la cфte, il tomba dans un guкpier de sept ou huit voiles anglaises. Le commandant gйnois voulait jeter les canons а la mer, cacher les soldats dans l’entre-pont et se glisser dans l’ombre comme navire marchand. Pontmercy fit frapper les couleurs а la drisse du mвt de pavillon, et passa fiиrement sous le canon des frйgates britanniques. А vingt lieues de lа, son audace croissant, avec sa pйniche il attaqua et captura un gros transport anglais qui portait des troupes en Sicile, si chargй d’hommes et de chevaux que le bвtiment йtait bondй jusqu’aux hiloires. En 1805, il йtait de cette division Malher qui enleva Gьnzbourg а l’archiduc Ferdinand. А Weltingen, il reзut dans ses bras, sous une grкle de balles, le colonel Maupetit blessй mortellement а la tкte du 9иme dragons. Il se distingua а Austerlitz dans cette admirable marche en йchelons faite sous le feu de l’ennemi. Lorsque la cavalerie de la garde impйriale russe йcrasa un bataillon du 4иme de ligne, Pontmercy fut de ceux qui prirent la revanche et qui culbutиrent cette garde. L’empereur lui donna la croix. Pontmercy vit successivement faire prisonniers Wurmser dans Mantoue, Mйlas dans Alexandrie, Mack dans Ulm. Il fit partie du huitiиme corps de la grande Armйe que Mortier commandait et qui s’empara de Hambourg. Puis il passa dans le 55иme de ligne qui йtait l’ancien rйgiment de Flandre. А Eylau, il йtait dans le cimetiиre oщ l’hйroпque capitaine Louis Hugo[40], oncle de l’auteur de ce livre, soutint seul avec sa compagnie de quatrevingt-trois hommes, pendant deux heures, tout l’effort de l’armйe ennemie. Pontmercy fut un des trois qui sortirent de ce cimetiиre vivants. Il fut de Friedland. Puis il vit Moscou, puis la Bйrйsina, puis Lutzen, Bautzen, Dresde, Wachau, Leipsick, et les dйfilйs de Gelenhausen ; puis Montmirail, Chвteau-Thierry, Craon, les bords de la Marne, les bords de l’Aisne et la redoutable position de Laon. А Arnay-le-Duc, йtant capitaine, il sabra dix cosaques, et sauva, non son gйnйral, mais son caporal. Il fut hachй а cette occasion, et on lui tira vingt-sept esquilles rien que du bras gauche. Huit jours avant la capitulation de Paris, il venait de permuter avec un camarade et d’entrer dans la cavalerie. Il avait ce qu’on appelait dans l’ancien rйgime la double-main, c’est-а-dire une aptitude йgale а manier, soldat, le sabre ou le fusil, officier, un escadron ou un bataillon. C’est de cette aptitude, perfectionnйe par l’йducation militaire, que sont nйes certaines armes spйciales, les dragons, par exemple, qui sont tout ensemble cavaliers et fantassins. Il accompagna Napolйon а l’оle d’Elbe. А Waterloo, il йtait chef d’escadron de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux pieds de l’empereur. Il йtait couvert de sang. Il avait reзu, en arrachant le drapeau, un coup de sabre а travers le visage. L’empereur, content, lui cria : Tu es colonel, tu es baron, tu es officier de la lйgion d’honneur ! Pontmercy rйpondit : Sire, je vous remercie pour ma veuve. Une heure aprиs, il tombait dans le ravin d’Ohain. Maintenant qu’йtait-ce que ce Georges Pontmercy ? C’йtait ce mкme brigand de la Loire.

 

On a dйjа vu quelque chose de son histoire. Aprиs Waterloo, Pontmercy, tirй, on s’en souvient, du chemin creux d’Ohain, avait rйussi а regagner l’armйe, et s’йtait traоnй d’ambulance en ambulance jusqu’aux cantonnements de la Loire.

 

La Restauration l’avait mis а la demi-solde, puis l’avait envoyй en rйsidence, c’est-а-dire en surveillance, а Vernon. Le roi Louis XVIII, considйrant comme non avenu tout ce qui s’йtait fait dans les Cent-Jours, ne lui avait reconnu ni sa qualitй d’officier de la lйgion d’honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron[41]. Lui de son cфtй ne nйgligeait aucune occasion de signer le colonel baron Pontmercy. Il n’avait qu’un vieil habit bleu, et il ne sortait jamais sans y attacher la rosette d’officier de la lйgion d’honneur. Le procureur du roi le fit prйvenir que le parquet le poursuivrait pour « port illйgal de cette dйcoration ». Quand cet avis lui fut donnй par un intermйdiaire officieux, Pontmercy rйpondit avec un amer sourire : Je ne sais point si c’est moi qui n’entends plus le franзais, ou si c’est vous qui ne le parlez plus, mais le fait est que je ne comprends pas. – Puis il sortit huit jours de suite avec sa rosette. On n’osa point l’inquiйter. Deux ou trois fois le ministre de la guerre et le gйnйral commandant le dйpartement lui йcrivirent avec cette suscription : А monsieur le commandant Pontmercy. Il renvoya les lettres non dйcachetйes. En ce mкme moment, Napolйon а Sainte-Hйlиne traitait de la mкme faзon les missives de sir Hudson Lowe adressйes au gйnйral Bonaparte. Pontmercy avait fini, qu’on nous passe le mot, par avoir dans la bouche la mкme salive que son empereur.

 

Il y avait ainsi а Rome des soldats carthaginois prisonniers qui refusaient de saluer Flaminius et qui avaient un peu de l’вme d’Annibal.

 

Un matin, il rencontra le procureur du roi dans une rue de Vernon, alla а lui, et lui dit : – Monsieur le procureur du roi, m’est-il permis de porter ma balafre ?

 

Il n’avait rien, que sa trиs chйtive demi-solde de chef d’escadron. Il avait louй а Vernon la plus petite maison qu’il avait pu trouver. Il y vivait seul, on vient de voir comment. Sous l’Empire, entre deux guerres, il avait trouvй le temps d’йpouser mademoiselle Gillenormand. Le vieux bourgeois, indignй au fond, avait consenti en soupirant et en disant : Les plus grandes familles y sont forcйes. En 1815, madame Pontmercy, femme du reste de tout point admirable, йlevйe et rare et digne de son mari, йtait morte, laissant un enfant. Cet enfant eыt йtй la joie du colonel dans sa solitude ; mais l’aпeul avait impйrieusement rйclamй son petit-fils, dйclarant que, si on ne le lui donnait pas, il le dйshйriterait. Le pиre avait cйdй dans l’intйrкt du petit, et, ne pouvant avoir son enfant, il s’йtait mis а aimer les fleurs.

 

Il avait du reste renoncй а tout, ne remuant ni ne conspirant. Il partageait sa pensйe entre les choses innocentes qu’il faisait et les choses grandes qu’il avait faites. Il passait son temps а espйrer un њillet ou а se souvenir d’Austerlitz.

 

M. Gillenormand n’avait aucune relation avec son gendre. Le colonel йtait pour lui « un bandit », et il йtait pour le colonel « une ganache ». M. Gillenormand ne parlait jamais du colonel, si ce n’est quelquefois pour faire des allusions moqueuses а « sa baronnie ». Il йtait expressйment convenu que Pontmercy n’essayerait jamais de voir son fils ni de lui parler, sous peine qu’on le lui rendоt chassй et dйshйritй. Pour les Gillenormand, Pontmercy йtait un pestifйrй. Ils entendaient йlever l’enfant а leur guise. Le colonel eut tort peut-кtre d’accepter ces conditions, mais il les subit, croyant bien faire et ne sacrifier que lui. L’hйritage du pиre Gillenormand йtait peu de chose, mais l’hйritage de Mlle Gillenormand aоnйe йtait considйrable. Cette tante, restйe fille, йtait fort riche du cфtй maternel, et le fils de sa sњur йtait son hйritier naturel.

 

L’enfant, qui s’appelait Marius, savait qu’il avait un pиre, mais rien de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde oщ son grand-pиre le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins d’yeux, s’йtaient fait jour а la longue jusque dans l’esprit du petit, il avait fini par comprendre quelque chose, et comme il prenait naturellement, par une sorte d’infiltration et de pйnйtration lente, les idйes et les opinions qui йtaient, pour ainsi dire, son milieu respirable, il en vint peu а peu а ne songer а son pиre qu’avec honte et le cњur serrй.

 

Pendant qu’il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel s’йchappait, venait furtivement а Paris comme un repris de justice qui rompt son ban, et allait se poster а Saint-Sulpice[42], а l’heure oщ la tante Gillenormand menait Marius а la messe. Lа, tremblant que la tante ne se retournвt, cachй derriиre un pilier, immobile, n’osant respirer, il regardait son enfant. Ce balafrй avait peur de cette vieille fille.

 

De lа mкme йtait venue sa liaison avec le curй de Vernon, M. l’abbй Mabeuf.

 

Ce digne prкtre йtait frиre d’un marguillier de Saint-Sulpice, lequel avait plusieurs fois remarquй cet homme contemplant cet enfant, et la cicatrice qu’il avait sur la joue, et la grosse larme qu’il avait dans les yeux. Cet homme qui avait si bien l’air d’un homme et qui pleurait comme une femme avait frappй le marguillier. Cette figure lui йtait restйe dans l’esprit. Un jour, йtant allй а Vernon voir son frиre, il rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut l’homme de Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curй, et tous deux sous un prйtexte quelconque firent une visite au colonel. Cette visite en amena d’autres. Le colonel d’abord trиs fermй finit par s’ouvrir, et le curй et le marguillier arrivиrent а savoir toute l’histoire, et comment Pontmercy sacrifiait son bonheur а l’avenir de son enfant. Cela fit que le curй le prit en vйnйration et en tendresse, et le colonel de son cфtй prit en affection le curй. D’ailleurs, quand d’aventure ils sont sincиres et bons tous les deux, rien ne se pйnиtre et ne s’amalgame plus aisйment qu’un vieux prкtre et un vieux soldat. Au fond, c’est le mкme homme. L’un s’est dйvouй pour la patrie d’en bas, l’autre pour la patrie d’en haut ; pas d’autre diffйrence.

 

Deux fois par an, au 1er janvier et а la Saint-Georges, Marius йcrivait а son pиre des lettres de devoir que sa tante dictait, et qu’on eыt dit copiйes dans quelque formulaire ; c’йtait tout ce que tolйrait M. Gillenormand ; et le pиre rйpondait des lettres fort tendres que l’aпeul fourrait dans sa poche sans les lire.

 

Chapitre III
Requiescant[43]

Le salon de madame de T. йtait tout ce que Marius Pontmercy connaissait du monde. C’йtait la seule ouverture par laquelle il pыt regarder dans la vie. Cette ouverture йtait sombre, et il lui venait par cette lucarne plus de froid que de chaleur, plus de nuit que de jour. Cet enfant, qui n’йtait que joie et lumiиre en entrant dans ce monde йtrange, y devint en peu de temps triste, et, ce qui est plus contraire encore а cet вge, grave. Entourй de toutes ces personnes imposantes et singuliиres, il regardait autour de lui avec un йtonnement sйrieux. Tout se rйunissait pour accroоtre en lui cette stupeur. Il y avait dans le salon de madame de T. de vieilles nobles dames trиs vйnйrables qui s’appelaient Mathan, Noй, Lйvis qu’on prononзait Lйvi, Cambis qu’on prononзait Cambyse. Ces antiques visages et ces noms bibliques se mкlaient dans l’esprit de l’enfant а son ancien testament qu’il apprenait par cњur, et quand elles йtaient lа toutes, assises en cercle autour d’un feu mourant, а peine йclairйes par une lampe voilйe de vert, avec leurs profils sйvиres, leurs cheveux gris ou blancs, leurs longues robes d’un autre вge dont on ne distinguait que les couleurs lugubres, laissant tomber а de rares intervalles des paroles а la fois majestueuses et farouches, le petit Marius les considйrait avec des yeux effarйs, croyant voir, non des femmes, mais des patriarches et des mages, non des кtres rйels, mais des fantфmes.

 

А ces fantфmes se mкlaient plusieurs prкtres, habituйs de ce salon vieux, et quelques gentilshommes ; le marquis de Sassenaye, secrйtaire des commandements de madame de Berry, le vicomte de Valory, qui publiait sous le pseudonyme de Charles-Antoine des odes monorimes, le prince de Beauffremont qui, assez jeune, avait un chef grisonnant et une jolie et spirituelle femme dont les toilettes de velours йcarlate а torsades d’or, fort dйcolletйes, effarouchaient ces tйnиbres, le marquis de Coriolis d’Espinouse[44], l’homme de France qui savait le mieux « la politesse proportionnйe », le comte d’Amendre, le bonhomme au menton bienveillant, et le chevalier de Port-de-Guy, pilier de la bibliothиque du Louvre, dite le cabinet du roi. M. de Port-de-Guy, chauve et plutфt vieilli que vieux, contait qu’en 1793, вgй de seize ans, on l’avait mis au bagne comme rйfractaire, et ferrй avec un octogйnaire, l’йvкque de Mirepoix, rйfractaire aussi, mais comme prкtre, tandis que lui l’йtait comme soldat. C’йtait а Toulon. Leur fonction йtait d’aller la nuit ramasser sur l’йchafaud les tкtes et les corps des guillotinйs du jour ; ils emportaient sur leur dos ces troncs ruisselants, et leurs capes rouges de galйriens avaient derriиre leur nuque une croыte de sang, sиche le matin, humide le soir. Ces rйcits tragiques abondaient dans le salon de madame de T. ; et а force d’y maudire Marat, on y applaudissait Trestaillon. Quelques dйputйs du genre introuvable y faisaient leur whist, M. Thibord du Chalard, M. Lemarchant de Gomicourt, et le cйlиbre railleur de la droite, M. Cornet-Dincourt. Le bailli de Ferrette, avec ses culottes courtes et ses jambes maigres, traversait quelquefois ce salon en allant chez M. de Talleyrand. Il avait йtй le camarade de plaisir de M. le comte d’Artois, et, а l’inverse d’Aristote accroupi sous Campaspe, il avait fait marcher la Guimard а quatre pattes, et de la sorte montrй aux siиcles un philosophe vengй par un bailli.

 

Quant aux prкtres, c’йtaient l’abbй Halma, le mкme а qui M. Larose, son collaborateur а la Foudre, disait : Bah ! qui est-ce qui n’a pas cinquante ans ? quelques blancs-becs peut-кtre ! l’abbй Letourneur[45], prйdicateur du roi, l’abbй Frayssinous, qui n’йtait encore ni comte, ni йvкque, ni ministre, ni pair, et qui portait une vieille soutane oщ il manquait des boutons, et l’abbй Keravenant, curй de Saint-Germain des Prйs ; plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevкque de Nisibi, plus tard cardinal, remarquable par son long nez pensif, et un autre monsignor ainsi intitulй : abbate Palmieri, prйlat domestique, un des sept protonotaires participants du saint-siиge, chanoine de l’insigne basilique libйrienne, avocat des saints, postulatore di santi, ce qui se rapporte aux affaires de canonisation et signifie а peu prиs maоtre des requкtes de la section du paradis ; enfin deux cardinaux, M. de la Luzerne et M. de Clermont-Tonnerre. M. le cardinal de la Luzerne йtait un йcrivain et devait avoir, quelques annйes plus tard, l’honneur de signer dans le Conservateur des articles cфte а cфte avec Chateaubriand ; M. de Clermont-Tonnerre йtait archevкque de Toulouse, et venait souvent en villйgiature а Paris chez son neveu le marquis de Tonnerre, qui a йtй ministre de la marine et de la guerre. Le cardinal de Clermont-Tonnerre йtait un petit vieillard gai montrant ses bas rouges sous sa soutane troussйe ; il avait pour spйcialitй de haпr l’encyclopйdie et de jouer йperdument au billard, et les gens qui, а cette йpoque, passaient dans les soirs d’йtй rue Madame, oщ йtait alors l’hфtel de Clermont-Tonnerre, s’arrкtaient pour entendre le choc des billes, et la voix aiguл du cardinal criant а son conclaviste, monseigneur Cottret, йvкque in partibus de Caryste : Marque, l’abbй, je carambole. Le cardinal de Clermont-Tonnerre avait йtй amenй chez madame de T. par son ami le plus intime, M. de Roquelaure, ancien йvкque de Senlis et l’un des quarante. M. de Roquelaure йtait considйrable par sa haute taille et par son assiduitй а l’acadйmie ; а travers la porte vitrйe de la salle voisine de la bibliothиque oщ l’acadйmie franзaise tenait alors ses sйances, les curieux pouvaient tous les jeudis contempler l’ancien йvкque de Senlis, habituellement debout, poudrй а frais, en bas violets, et tournant le dos а la porte, apparemment pour mieux faire voir son petit collet. Tous ces ecclйsiastiques, quoique la plupart hommes de cour autant qu’hommes d’йglise, s’ajoutaient а la gravitй du salon de T., dont cinq pairs de France, le marquis de Vibraye, le marquis de Talaru, le marquis d’Herbouville, le vicomte Dambray et le duc de Valentinois, accentuaient l’aspect seigneurial. Ce duc de Valentinois, quoique prince de Monaco, c’est-а-dire prince souverain йtranger, avait une si haute idйe de la France et de la pairie qu’il voyait tout а travers elles. C’йtait lui qui disait : Les cardinaux sont les pairs de France de Rome, les lords sont les pairs de France d’Angleterre. Au reste, car il faut en ce siиcle que la rйvolution soit partout, ce salon fйodal йtait, comme nous l’avons dit, dominй par un bourgeois. M. Gillenormand y rйgnait.

 

C’йtait lа l’essence et la quintessence de la sociйtй parisienne blanche. On y tenait en quarantaine les renommйes, mкme royalistes. Il y a toujours de l’anarchie dans la renommйe. Chateaubriand, entrant lа, eыt fait l’effet du pиre Duchкne. Quelques ralliйs pourtant pйnйtraient, par tolйrance, dans ce monde orthodoxe. Le comte Beugnot y йtait reзu а correction.

 

Les salons « nobles » d’aujourd’hui ne ressemblent plus а ces salons-lа. Le faubourg Saint-Germain d’а prйsent sent le fagot. Les royalistes de maintenant sont des dйmagogues, disons-le а leur louange.

 

Chez madame de T., le monde йtant supйrieur, le goыt йtait exquis et hautain, sous une grande fleur de politesse. Les habitudes y comportaient toutes sortes de raffinements involontaires qui йtaient l’ancien rйgime mкme, enterrй, mais vivant. Quelques-unes de ces habitudes, dans le langage surtout, semblaient bizarres. Des connaisseurs superficiels eussent pris pour province ce qui n’йtait que vйtustй. On appelait une femme madame la gйnйrale. Madame la colonelle n’йtait pas absolument inusitй. La charmante madame de Lйon, en souvenir sans doute des duchesses de Longueville et de Chevreuse, prйfйrait cette appellation а son titre de princesse. La marquise de Crйquy, elle aussi, s’йtait appelйe madame la colonelle.

 

Ce fut ce petit haut monde qui inventa aux Tuileries le raffinement de dire toujours en parlant au roi dans l’intimitй le roi а la troisiиme personne et jamais votre majestй, la qualification votre majestй ayant йtй « souillйe par l’usurpateur ».

 

On jugeait lа les faits et les hommes. On raillait le siиcle, ce qui dispensait de le comprendre. On s’entr’aidait dans l’йtonnement. On se communiquait la quantitй de clartй qu’on avait. Mathusalem renseignait Йpimйnide. Le sourd mettait l’aveugle au courant. On dйclarait non avenu le temps йcoulй depuis Coblentz. De mкme que Louis XVIII йtait, par la grвce de Dieu, а la vingt-cinquiиme annйe de son rиgne[46], les йmigrйs йtaient, de droit, а la vingt-cinquiиme annйe de leur adolescence.

 

Tout йtait harmonieux ; rien ne vivait trop ; la parole йtait а peine un souffle ; le journal, d’accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y avait des jeunes gens, mais ils йtaient un peu morts. Dans l’antichambre, les livrйes йtaient vieillottes. Ces personnages, complиtement passйs, йtaient servis par des domestiques du mкme genre. Tout cela avait l’air d’avoir vйcu il y a longtemps, et de s’obstiner contre le sйpulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c’йtait lа а peu prиs tout le dictionnaire. Кtre en bonne odeur, йtait la question. Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes vйnйrables, et leurs idйes sentaient le vйtyver. C’йtait un monde momie. Les maоtres йtaient embaumйs, les valets йtaient empaillйs.

 

Une digne vieille marquise йmigrйe et ruinйe, n’ayant plus qu’une bonne, continuait de dire : Mes gens.

 

Que faisait-on dans le salon de madame de T. ? On йtait ultra.

 

Кtre ultra ; ce mot, quoique ce qu’il reprйsente n’ait peut-кtre pas disparu, ce mot n’a plus de sens aujourd’hui. Expliquons-le.

 

Кtre ultra, c’est aller au delа. C’est attaquer le sceptre au nom du trфne et la mitre au nom de l’autel ; c’est malmener la chose qu’on traоne ; c’est ruer dans l’attelage ; c’est chicaner le bыcher sur le degrй de cuisson des hйrйtiques ; c’est reprocher а l’idole son peu d’idolвtrie ; c’est insulter par excиs de respect ; c’est trouver dans le pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royautй, et trop de lumiиre а la nuit ; c’est кtre mйcontent de l’albвtre, de la neige, du cygne et du lys au nom de la blancheur ; c’est кtre partisan des choses au point d’en devenir l’ennemi ; c’est кtre si fort pour, qu’on est contre.

 

L’esprit ultra caractйrise spйcialement la premiиre phase de la Restauration.

 

Rien dans l’histoire n’a ressemblй а ce quart d’heure qui commence а 1814 et qui se termine vers 1820 а l’avиnement de M. de Villиle, l’homme pratique de la droite. Ces six annйes furent un moment extraordinaire, а la fois brillant et morne, riant et sombre, йclairй comme par le rayonnement de l’aube et tout couvert en mкme temps des tйnиbres des grandes catastrophes qui emplissaient encore l’horizon et s’enfonзaient lentement dans le passй. Il y eut lа, dans cette lumiиre et dans cette ombre, tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvйnile et sйnile, se frottant les yeux ; rien ne ressemble au rйveil comme le retour ; groupe qui regardait la France avec humeur et que la France regardait avec ironie ; de bons vieux hiboux marquis plein les rues, les revenus et les revenants, des « ci-devant » stupйfaits de tout, de braves et nobles gentilshommes souriant d’кtre en France et en pleurant aussi, ravis de revoir leur patrie, dйsespйrйs de ne plus retrouver leur monarchie ; la noblesse des croisades conspuant la noblesse de l’Empire, c’est-а-dire la noblesse de l’йpйe ; les races historiques ayant perdu le sens de l’histoire ; les fils des compagnons de Charlemagne dйdaignant les compagnons de Napolйon. Les йpйes, comme nous venons de le dire, se renvoyaient l’insulte ; l’йpйe de Fontenoy йtait risible et n’йtait qu’une rouillarde ; l’йpйe de Marengo йtait odieuse et n’йtait qu’un sabre. Jadis mйconnaissait Hier. On n’avait plus le sentiment de ce qui йtait grand, ni le sentiment de ce qui йtait ridicule. Il y eut quelqu’un qui appela Bonaparte Scapin[47]. Ce monde n’est plus. Rien, rйpйtons-le, n’en reste aujourd’hui. Quand nous en tirons par hasard quelque figure et que nous essayons de le faire revivre par la pensйe, il nous semble йtrange comme un monde antйdiluvien. C’est qu’en effet il a йtй lui aussi englouti par un dйluge. Il a disparu sous deux rйvolutions. Quels flots que les idйes ! Comme elles couvrent vite tout ce qu’elles ont mission de dйtruire et d’ensevelir, et comme elles font promptement d’effrayantes profondeurs !

 

Telle йtait la physionomie des salons de ces temps lointains et candides oщ M. Martainville avait plus d’esprit que Voltaire.

 

Ces salons avaient une littйrature et une politique а eux. On y croyait en Fiйvйe. M. Agier y faisait loi. On y commentait M. Colnet, le publiciste bouquiniste du quai Malaquais. Napolйon y йtait pleinement Ogre de Corse. Plus tard, l’introduction dans l’histoire de M. le marquis de Buonaparte, lieutenant gйnйral des armйes du roi, fut une concession а l’esprit du siиcle.

 

Ces salons ne furent pas longtemps purs. Dиs 1818, quelques doctrinaires commencиrent а y poindre, nuance inquiйtante. La maniиre de ceux-lа йtait d’кtre royalistes et de s’en excuser. Lа oщ les ultras йtaient trиs fiers, les doctrinaires йtaient un peu honteux. Ils avaient de l’esprit ; ils avaient du silence ; leur dogme politique йtait convenablement empesй de morgue ; ils devaient rйussir. Ils faisaient, utilement d’ailleurs, des excиs de cravate blanche et d’habit boutonnй. Le tort, ou le malheur, du parti doctrinaire a йtй de crйer la jeunesse vieille. Ils prenaient des poses de sages. Ils rкvaient de greffer sur le principe absolu et excessif un pouvoir tempйrй. Ils opposaient, et parfois avec une rare intelligence, au libйralisme dйmolisseur un libйralisme conservateur. On les entendait dire : « Grвce pour le royalisme ! il a rendu plus d’un service. Il a rapportй la tradition, le culte, la religion, le respect. Il est fidиle, brave, chevaleresque, aimant, dйvouй. Il vient mкler, quoique а regret, aux grandeurs nouvelles de la nation les grandeurs sйculaires de la monarchie. Il a le tort de ne pas comprendre la Rйvolution, l’Empire, la gloire, la libertй, les jeunes idйes, les jeunes gйnйrations, le siиcle. Mais ce tort qu’il a envers nous, ne l’avons-nous pas quelquefois envers lui ? La Rйvolution, dont nous sommes les hйritiers, doit avoir l’intelligence de tout. Attaquer le royalisme, c’est le contre-sens du libйralisme. Quelle faute ! et quel aveuglement ! La France rйvolutionnaire manque de respect а la France historique, c’est-а-dire а sa mиre, c’est-а-dire а elle-mкme. Aprиs le 5 septembre, on traite la noblesse de la monarchie comme aprиs le 8 juillet[48] on traitait la noblesse de l’Empire. Ils ont йtй injustes pour l’aigle, nous sommes injustes pour la fleur de lys. On veut donc toujours avoir quelque chose а proscrire ! Dйdorer la couronne de Louis XIV, gratter l’йcusson d’Henri IV, cela est-il bien utile ? Nous raillons M. de Vaublanc qui effaзait les N du pont d’Iйna ! Que faisait-il donc ? Ce que nous faisons. Bouvines nous appartient comme Marengo. Les fleurs de lys sont а nous comme les N. C’est notre patrimoine. А quoi bon l’amoindrir ? Il ne faut pas plus renier la patrie dans le passй que dans le prйsent. Pourquoi ne pas vouloir toute l’histoire ? Pourquoi ne pas aimer toute la France ? »

 

C’est ainsi que les doctrinaires critiquaient et protйgeaient le royalisme, mйcontent d’кtre critiquй et furieux d’кtre protйgй.

 

Les ultras marquиrent la premiиre йpoque du royalisme ; la congrйgation caractйrisa la seconde. А la fougue succйda l’habiletй. Bornons ici cette esquisse.

 

Dans le cours de ce rйcit, l’auteur de ce livre a trouvй sur son chemin ce moment curieux de l’histoire contemporaine ; il a dы y jeter en passant un coup d’њil et retracer quelques-uns des linйaments singuliers de cette sociйtй aujourd’hui inconnue. Mais il le fait rapidement et sans aucune idйe amиre ou dйrisoire. Des souvenirs, affectueux et respectueux, car ils touchent а sa mиre, l’attachent а ce passй[49]. D’ailleurs, disons-le, ce mкme petit monde avait sa grandeur. On en peut sourire, mais on ne peut ni le mйpriser ni le haпr. C’йtait la France d’autrefois.

 

Marius Pontmercy fit comme tous les enfants des йtudes quelconques. Quand il sortit des mains de la tante Gillenormand, son grand-pиre le confia а un digne professeur de la plus pure innocence classique. Cette jeune вme qui s’ouvrait passa d’une prude а un cuistre. Marius eut ses annйes de collиge, puis il entra а l’йcole de droit. Il йtait royaliste, fanatique et austиre. Il aimait peu son grand-pиre dont la gaоtй et le cynisme le froissaient, et il йtait sombre а l’endroit de son pиre.

 

C’йtait du reste un garзon ardent et froid, noble, gйnйreux, fier, religieux, exaltй ; digne jusqu’а la duretй, pur jusqu’а la sauvagerie.

 

Chapitre IV
Fin du brigand

L’achиvement des йtudes classiques de Marius coпncida avec la sortie du monde de M. Gillenormand. Le vieillard dit adieu au faubourg Saint-Germain et au salon de madame de T., et vint s’йtablir au Marais dans sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire. Il avait lа pour domestiques, outre le portier, cette femme de chambre Nicolette qui avait succйdй а la Magnon, et ce Basque essoufflй et poussif dont il a йtй parlй plus haut.

 

En 1827[50], Marius venait d’atteindre ses dix-sept ans. Comme il rentrait un soir, il vit son grand-pиre qui tenait une lettre а la main.

 

– Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.

 

– Pourquoi ? dit Marius.

 

– Pour voir ton pиre.

 

Marius eut un tremblement. Il avait songй а tout, exceptй а ceci, qu’il pourrait un jour se faire qu’il eыt а voir son pиre. Rien ne pouvait кtre pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus dйsagrйable. C’йtait l’йloignement contraint au rapprochement. Ce n’йtait pas un chagrin, non, c’йtait une corvйe.

 

Marius, outre ses motifs d’antipathie politique, йtait convaincu que son pиre, le sabreur, comme l’appelait M. Gillenormand dans ses jours de douceur, ne l’aimait pas ; cela йtait йvident, puisqu’il l’avait abandonnй ainsi et laissй а d’autres. Ne se sentant point aimй, il n’aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.

 

Il fut si stupйfait qu’il ne questionna pas M. Gillenormand. Le grand-pиre reprit :

 

– Il paraоt qu’il est malade. Il te demande.

 

Et aprиs un silence il ajouta :

 

– Pars demain matin. Je crois qu’il y a cour des Fontaines une voiture qui part а six heures et qui arrive le soir. Prends la. Il dit que c’est pressй.

 

Puis il froissa la lettre et la mit dans sa poche. Marius aurait pu partir le soir mкme et кtre prиs de son pиre le lendemain matin. Une diligence de la rue du Bouloi faisait а cette йpoque le voyage de Rouen la nuit et passait par Vernon. Ni M. Gillenormand ni Marius ne songиrent а s’informer.

 

Le lendemain, а la brune, Marius arrivait а Vernon. Les chandelles commenзaient а s’allumer. Il demanda au premier passant venu : la maison de monsieur Pontmercy. Car dans sa pensйe il йtait de l’avis de la Restauration, et, lui non plus, ne reconnaissait son pиre ni baron ni colonel.

 

On lui indiqua le logis. Il sonna ; une femme vint lui ouvrir, une petite lampe а la main.

 

– Monsieur Pontmercy ? dit Marius.

 

La femme resta immobile.

 

– Est-ce ici ? demanda Marius.

 

La femme fit de la tкte un signe affirmatif.

 

– Pourrais-je lui parler ?

 

La femme fit un signe nйgatif.

 

– Mais je suis son fils, reprit Marius. Il m’attend.

 

– Il ne vous attend plus, dit la femme.

 

Alors il s’aperзut qu’elle pleurait.

 

Elle lui dйsigna du doigt la porte d’une salle basse. Il entra.

 

Dans cette salle qu’йclairait une chandelle de suif posйe sur la cheminйe, il y avait trois hommes, un qui йtait debout, un qui йtait а genoux, et un qui йtait а terre et en chemise couchй tout de son long sur le carreau. Celui qui йtait а terre йtait le colonel.

 

Les deux autres йtaient un mйdecin et un prкtre, qui priait.

 

Le colonel йtait depuis trois jours atteint d’une fiиvre cйrйbrale. Au dйbut de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait йcrit а M. Gillenormand pour demander son fils. La maladie avait empirй. Le soir mкme de l’arrivйe de Marius а Vernon, le colonel avait eu un accиs de dйlire ; il s’йtait levй de son lit malgrй la servante, en criant : – Mon fils n’arrive pas ! je vais au-devant de lui ! – Puis il йtait sorti de sa chambre et йtait tombй sur le carreau de l’antichambre. Il venait d’expirer.

 

On avait appelй le mйdecin et le curй. Le mйdecin йtait arrivй trop tard, le curй йtait arrivй trop tard. Le fils aussi йtait arrivй trop tard.

 

А la clartй crйpusculaire de la chandelle, on distinguait sur la joue du colonel gisant et pвle une grosse larme qui avait coulй de son њil mort. L’њil йtait йteint, mais la larme n’йtait pas sйchйe. Cette larme, c’йtait le retard de son fils.

 

Marius considйra cet homme qu’il voyait pour la premiиre fois, et pour la derniиre, ce visage vйnйrable et mвle, ces yeux ouverts qui ne regardaient pas, ces cheveux blancs, ces membres robustes sur lesquels on distinguait за et lа des lignes brunes qui йtaient des coups de sabre et des espиces d’йtoiles rouges qui йtaient des trous de balles. Il considйra cette gigantesque balafre qui imprimait l’hйroпsme sur cette face oщ Dieu avait empreint la bontй. Il songea que cet homme йtait son pиre et que cet homme йtait mort, et il resta froid.

 

La tristesse qu’il йprouvait fut la tristesse qu’il aurait ressentie devant tout autre homme qu’il aurait vu йtendu mort.

 

Le deuil, un deuil poignant, йtait dans cette chambre. La servante se lamentait dans un coin, le curй priait, et on l’entendait sangloter, le mйdecin s’essuyait les yeux ; le cadavre lui-mкme pleurait.

 

Ce mйdecin, ce prкtre et cette femme regardaient Marius а travers leur affliction sans dire une parole ; c’йtait lui qui йtait l’йtranger. Marius, trop peu йmu, se sentit honteux et embarrassй de son attitude ; il avait son chapeau а la main, il le laissa tomber а terre, afin de faire croire que la douleur lui фtait la force de le tenir.

 

En mкme temps il йprouvait comme un remords et il se mйprisait d’agir ainsi. Mais йtait-ce sa faute ? Il n’aimait pas son pиre, quoi !

 

Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya а peine l’enterrement. La servante trouva un chiffon de papier qu’elle remit а Marius. Il y avait ceci, йcrit de la main du colonel :

 

« – Pour mon fils. – L’empereur m’a fait baron sur le champ de bataille de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j’ai payй de mon sang, mon fils le prendra et le portera. Il va sans dire qu’il en sera digne. »

 

Derriиre, le colonel avait ajoutй :

 

« А cette mкme bataille de Waterloo, un sergent m’a sauvй la vie. Cet homme s’appelle Thйnardier. Dans ces derniers temps, je crois qu’il tenait une petite auberge dans un village des environs de Paris, а Chelles ou а Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera а Thйnardier tout le bien qu’il pourra. »

 

Non par religion pour son pиre, mais а cause de ce respect vague de la mort qui est toujours si impйrieux au cњur de l’homme, Marius prit ce papier et le serra.

 

Rien ne resta du colonel. M. Gillenormand fоt vendre au fripier son йpйe et son uniforme. Les voisins dйvalisиrent le jardin et pillиrent les fleurs rares. Les autres plantes devinrent ronces et broussailles, ou moururent.

 

Marius n’йtait demeurй que quarante-huit heures а Vernon. Aprиs l’enterrement, il йtait revenu а Paris et s’йtait remis а son droit, sans plus songer а son pиre que s’il n’eыt jamais vйcu. En deux jours le colonel avait йtй enterrй, et en trois jours oubliй.

 

Marius avait un crкpe а son chapeau. Voilа tout.

 

Chapitre V
Utilitй d’aller а la messe pour devenir rйvolutionnaire

Marius avait gardй les habitudes religieuses de son enfance. Un dimanche qu’il йtait allй entendre la messe а Saint-Sulpice, а cette mкme chapelle de la Vierge oщ sa tante le menait quand il йtait petit, йtant ce jour-lа distrait et rкveur plus qu’а l’ordinaire, il s’йtait placй derriиre un pilier et agenouillй, sans y faire attention, sur une chaise en velours d’Utrecht au dossier de laquelle йtait йcrit ce nom : Monsieur Mabeuf, marguillier. La messe commenзait а peine qu’un vieillard se prйsenta et dit а Marius :

 

– Monsieur, c’est ma place.

 

Marius s’йcarta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise.

 

La messe finie, Marius йtait restй pensif а quelques pas ; le vieillard s’approcha de nouveau et lui dit :

 

– Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir dйrangй tout а l’heure et de vous dйranger encore en ce moment ; mais vous avez dы me trouver fвcheux, il faut que je vous explique.

 

– Monsieur, dit Marius, c’est inutile.

 

– Si ! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise idйe de moi. Voyez-vous, je tiens а cette place. Il me semble que la messe y est meilleure. Pourquoi ? je vais vous le dire. C’est а cette place-lа que j’ai vu venir pendant dix annйes, tous les deux ou trois mois rйguliиrement, un pauvre brave pиre qui n’avait pas d’autre occasion et pas d’autre maniиre de voir son enfant, parce que, pour des arrangements de famille, on l’en empкchait. Il venait а l’heure oщ il savait qu’on menait son fils а la messe. Le petit ne se doutait pas que son pиre йtait lа. Il ne savait mкme peut-кtre pas qu’il avait un pиre, l’innocent ! Le pиre, lui, se tenait derriиre un pilier pour qu’on ne le vоt pas. Il regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit, ce pauvre homme ! J’ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifiй pour moi, et j’ai pris l’habitude de venir y entendre la messe. Je le prйfиre au banc d’њuvre oщ j’aurais droit d’кtre comme marguillier[51]. J’ai mкme un peu connu ce malheureux monsieur. Il avait un beau-pиre, une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menaзaient de dйshйriter l’enfant si, lui le pиre, il le voyait. Il s’йtait sacrifiй pour que son fils fыt riche un jour et heureux. On l’en sйparait pour opinion politique. Certainement j’approuve les opinions politiques, mais il y a des gens qui ne savent pas s’arrкter. Mon Dieu ! parce qu’un homme a йtй а Waterloo, ce n’est pas un monstre ; on ne sйpare point pour cela un pиre de son enfant. C’йtait un colonel de Bonaparte. Il est mort, je crois. Il demeurait а Vernon oщ j’ai mon frиre curй, et il s’appelait quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy… – Il avait, ma foi, un beau coup de sabre.

 

– Pontmercy ? dit Marius en pвlissant.

 

– Prйcisйment. Pontmercy. Est-ce que vous l’avez connu ?

 

– Monsieur, dit Marius, c’йtait mon pиre.

 

Le vieux marguillier joignit les mains, et s’йcria :

 

– Ah ! vous кtes l’enfant ! Oui, c’est cela, ce doit кtre un homme а prйsent. Eh bien ! pauvre enfant, vous pouvez dire que vous avez eu un pиre qui vous a bien aimй !

 

Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu’а son logis. Le lendemain, il dit а M. Gillenormand :

 

– Nous avons arrangй une partie de chasse avec quelques amis. Voulez-vous me permettre de m’absenter trois jours ?

 

– Quatre ! rйpondit le grand-pиre. Va, amuse-toi.

 

Et, clignant de l’њil, il dit bas а sa fille :

 

– Quelque amourette !

 

Chapitre VI
Ce que c’est que d’avoir rencontrer un marguillier

Oщ alla Marius, on le verra un peu plus loin.

 

Marius fut trois jours absent, puis il revint а Paris, alla droit а la bibliothиque de l’йcole de droit, et demanda la collection du Moniteur.

 

Il lut le Moniteur il lut toutes les histoires de la Rйpublique et de l’empire, le Mйmorial de Sainte-Hйlиne, tous les mйmoires, les journaux, les bulletins, les proclamations ; il dйvora tout. La premiиre fois qu’il rencontra le nom de son pиre dans les bulletins de la grande Armйe, il en eut la fiиvre toute une semaine. Il alla voir les gйnйraux sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H.[52] Le marguillier Mabeuf, qu’il йtait allй revoir, lui avait contй la vie de Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva а connaоtre pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espиce de lion-agneau qui avait йtй son pиre.

 

Cependant, occupй de cette йtude qui lui prenait tous ses instants comme toutes ses pensйes, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux heures des repas, il paraissait ; puis on le cherchait, il n’йtait plus lа. La tante bougonnait. Le pиre Gillenormand souriait. Bah ! bah ! c’est le temps des fillettes ! – Quelquefois le vieillard ajoutait : – Diable ! je croyais que c’йtait une galanterie, il paraоt que c’est une passion.

 

C’йtait une passion en effet. Marius йtait en train d’adorer son pиre.

 

En mкme temps un changement extraordinaire se faisait dans ses idйes. Les phases de ce changement furent nombreuses et successives. Comme ceci est l’histoire de beaucoup d’esprits de notre temps, nous croyons utile de suivre ces phases pas а pas et de les indiquer toutes.

 

Cette histoire oщ il venait de mettre les yeux l’effarait.

 

Le premier effet fut l’йblouissement.

 

La Rйpublique, l’empire, n’avaient йtй pour lui jusqu’alors que des mots monstrueux. La Rйpublique, une guillotine dans un crйpuscule ; l’empire, un sabre dans la nuit. Il venait d’y regarder, et lа oщ il s’attendait а ne trouver qu’un chaos de tйnиbres, il avait vu, avec une sorte de surprise inouпe mкlйe de crainte et de joie, йtinceler des astres, Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins, Danton, et se lever un soleil, Napolйon. Il ne savait oщ il en йtait. Il reculait aveuglй de clartйs. Peu а peu, l’йtonnement passй, il s’accoutuma а ces rayonnements, il considйra les actions sans vertige, il examina les personnages sans terreur ; la rйvolution et l’empire se mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire ; il vit chacun de ces deux groupes d’йvйnements et d’hommes se rйsumer dans deux faits йnormes ; la Rйpublique dans la souverainetй du droit civique restituйe aux masses, l’empire dans la souverainetй de l’idйe franзaise imposйe а l’Europe ; il vit sortir de la rйvolution la grande figure du peuple et de l’empire la grande figure de la France. Il se dйclara dans sa conscience que tout cela avait йtй bon[53].

 

Ce que son йblouissement nйgligeait dans cette premiиre apprйciation beaucoup trop synthйtique, nous ne croyons pas nйcessaire de l’indiquer ici. C’est l’йtat d’un esprit en marche que nous constatons. Les progrиs ne se font pas tous en une йtape. Cela dit, une fois pour toutes, pour ce qui prйcиde comme pour ce qui va suivre, nous continuons.

 

Il s’aperзut alors que jusqu’а ce moment il n’avait pas plus compris son pays qu’il n’avait compris son pиre. Il n’avait connu ni l’un ni l’autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il voyait maintenant ; et d’un cфtй il admirait, de l’autre il adorait.

 

Il йtait plein de regrets, et de remords, et il songeait avec dйsespoir que tout ce qu’il avait dans l’вme, il ne pouvait plus le dire maintenant qu’а un tombeau ! Oh ! si son pиre avait existй, s’il l’avait eu encore, si Dieu dans sa compassion et dans sa bontй avait permis que ce pиre fыt encore vivant, comme il aurait couru, comme il se serait prйcipitй, comme il aurait criй а son pиre : Pиre ! me voici ! c’est moi ! j’ai le mкme cњur que toi ! je suis ton fils ! Comme il aurait embrassй sa tкte blanche, inondй ses cheveux de larmes, contemplй sa cicatrice, pressй ses mains, adorй ses vкtements, baisй ses pieds ! Oh ! pourquoi ce pиre йtait-il mort si tфt, avant l’вge, avant la justice, avant l’amour de son fils ! Marius avait un continuel sanglot dans le cњur qui disait а tout moment : hйlas ! En mкme temps, il devenait plus vraiment sйrieux, plus vraiment grave, plus sыr de sa foi et de sa pensйe. А chaque instant des lueurs du vrai venaient complйter sa raison. Il se faisait en lui comme une croissance intйrieure. Il sentait une sorte d’agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses, nouvelles pour lui, son pиre et sa patrie.

 

Comme lorsqu’on a une clef, tout s’ouvrait ; il s’expliquait ce qu’il avait haп, il pйnйtrait ce qu’il avait abhorrй ; il voyait dйsormais clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses qu’on lui avait appris а dйtester et des grands hommes qu’on lui avait enseignй а maudire. Quand il songeait а ses prйcйdentes opinions, qui n’йtaient que d’hier et qui pourtant lui semblaient dйjа si anciennes, il s’indignait et il souriait.

 

De la rйhabilitation de son pиre il avait naturellement passй а la rйhabilitation de Napolйon.

 

Pourtant, celle-ci, disons-le, ne s’йtait point faite sans labeur.

 

Dиs l’enfance on l’avait imbu des jugements du parti de 1814 sur Bonaparte. Or, tous les prйjugйs de la Restauration, tous ses intйrкts, tous ses instincts, tendaient а dйfigurer Napolйon. Elle l’exйcrait plus encore que Robespierre. Elle avait exploitй assez habilement la fatigue de la nation et la haine des mиres. Bonaparte йtait devenu une sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre а l’imagination du peuple qui, comme nous l’indiquions tout а l’heure, ressemble а l’imagination des enfants, le parti de 1814 faisait apparaоtre successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible en restant grandiose jusqu’а ce qui est terrible en devenant grotesque, depuis Tibиre jusqu’а Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on йtait libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine fоt la basse. Marius n’avait jamais eu – sur cet homme, comme on l’appelait, – d’autres idйes dans l’esprit. Elles s’йtaient combinйes avec la tйnacitй qui йtait dans sa nature. Il y avait en lui tout un petit homme tкtu qui haпssait Napolйon.

 

En lisant l’histoire, en l’йtudiant surtout dans les documents et les matйriaux, le voile qui couvrait Napolйon aux yeux de Marius se dйchira peu а peu. Il entrevit quelque chose d’immense, et soupзonna qu’il s’йtait trompй jusqu’а ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste ; chaque jour il voyait mieux ; et il se mit а gravir lentement, pas а pas, au commencement presque а regret, ensuite avec enivrement et comme attirй par une fascination irrйsistible, d’abord les degrйs sombres, puis les degrйs vaguement йclairйs, enfin les degrйs lumineux et splendides de l’enthousiasme.

 

Une nuit, il йtait seul dans sa petite chambre situйe sous le toit. Sa bougie йtait allumйe ; il lisait accoudй sur sa table а cфtй de sa fenкtre ouverte. Toutes sortes de rкveries lui arrivaient de l’espace et se mкlaient а sa pensйe. Quel spectacle que la nuit ! on entend des bruits sourds sans savoir d’oщ ils viennent, on voit rutiler comme une braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l’azur est noir, les йtoiles brillent, c’est formidable.

 

Il lisait les bulletins de la grande Armйe, ces strophes hйroпques йcrites sur le champ de bataille ; il y voyait par intervalles le nom de son pиre, toujours le nom de l’empereur ; tout le grand empire lui apparaissait ; il sentait comme une marйe qui se gonflait en lui et qui montait ; il lui semblait par moments que son pиre passait prиs de lui comme un souffle, et lui parlait а l’oreille ; il devenait peu а peu йtrange ; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le pas mesurй des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries ; de temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils retombaient sur le livre et ils y voyaient d’autres choses colossales remuer confusйment. Il avait le cњur serrй. Il йtait transportй, tremblant, haletant ; tout а coup, sans savoir lui-mкme ce qui йtait en lui et а quoi il obйissait, il se dressa, йtendit ses deux bras hors de la fenкtre, regarda fixement l’ombre, le silence, l’infini tйnйbreux, l’immensitй йternelle, et cria : Vive l’empereur !

 

А partir de ce moment, tout fut dit. L’ogre de Corse, – l’usurpateur, – le tyran, – le monstre qui йtait l’amant de ses sњurs, – l’histrion qui prenait des leзons de Talma, – l’empoisonneur de Jaffa, – le tigre, – Buonapartй, – tout cela s’йvanouit, et fit place dans son esprit а un vague et йclatant rayonnement oщ resplendissait а une hauteur inaccessible le pвle fantфme de marbre de Cйsar. L’empereur n’avait йtй pour son pиre que le bien-aimй capitaine qu’on admire et pour qui l’on se dйvoue ; il fut pour Marius quelque chose de plus. Il fut le constructeur prйdestinй du groupe franзais succйdant au groupe romain dans la domination de l’univers. Il fut le prodigieux architecte d’un йcroulement, le continuateur de Charlemagne, de Louis XI, de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV et du comitй de salut public, ayant sans doute ses taches, ses fautes et mкme son crime, c’est-а-dire йtant homme ; mais auguste dans ses fautes, brillant dans ses taches, puissant dans son crime. Il fut l’homme prйdestinй qui avait forcй toutes les nations а dire : – la grande nation. Il fut mieux encore ; il fut l’incarnation mкme de la France, conquйrant l’Europe par l’йpйe qu’il tenait et le monde par la clartй qu’il jetait. Marius vit en Bonaparte le spectre йblouissant qui se dressera toujours sur la frontiиre et qui gardera l’avenir. Despote, mais dictateur ; despote rйsultant d’une Rйpublique et rйsumant une rйvolution. Napolйon devint pour lui l’homme-peuple comme



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