Livre deuxiиme – Le grand bourgeois



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Livre deuxiиme – Le grand bourgeois



Chapitre I
Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents

Rue Boucherat, rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore quelques anciens habitants qui ont gardй le souvenir d’un bonhomme appelй M. Gillenormand[29], et qui en parlent avec complaisance. Ce bonhomme йtait vieux quand ils йtaient jeunes. Cette silhouette, pour ceux qui regardent mйlancoliquement ce vague fourmillement d’ombres qu’on nomme le passй, n’a pas encore tout а fait disparu du labyrinthe des rues voisines du Temple auxquelles, sous Louis XIV, on a attachй les noms de toutes les provinces de France, absolument comme on a donnй de nos jours aux rues du nouveau quartier Tivoli[30] les noms de toutes les capitales d’Europe ; progression, soit dit en passant, oщ est visible le progrиs.

 

M. Gillenormand, lequel йtait on ne peut plus vivant en 1831, йtait un de ces hommes devenus curieux а voir uniquement а cause qu’ils ont longtemps vйcu, et qui sont йtranges parce qu’ils ont jadis ressemblй а tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus а personne. C’йtait un vieillard particulier, et bien vйritablement l’homme d’un autre вge, le vrai bourgeois complet et un peu hautain du dix-huitiиme siиcle, portant sa bonne vieille bourgeoisie de l’air dont les marquis portaient leur marquisat. Il avait dйpassй quatre-vingt-dix ans, marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait, dormait et ronflait. Il avait ses trente-deux dents. Il ne mettait de lunettes que pour lire. Il йtait d’humeur amoureuse, mais disait que depuis une dizaine d’annйes il avait dйcidйment et tout а fait renoncй aux femmes. Il ne pouvait plus plaire, disait-il ; il n’ajoutait pas : Je suis trop vieux, mais : Je suis trop pauvre. Il disait : Si je n’йtais pas ruinй… hййe ! – Il ne lui restait en effet qu’un revenu d’environ quinze mille livres. Son rкve йtait de faire un hйritage et d’avoir cent mille francs de rente pour avoir des maоtresses. Il n’appartenait point, comme on voit, а cette variйtй malingre d’octogйnaires qui, comme M. de Voltaire, ont йtй mourants toute leur vie ; ce n’йtait pas une longйvitй de pot fкlй ; ce vieillard gaillard s’йtait toujours bien portй. Il йtait superficiel, rapide, aisйment courroucй. Il entrait en tempкte а tout propos, le plus souvent а contresens du vrai. Quand on le contredisait, il levait la canne ; il battait les gens, comme au grand siиcle. Il avait une fille de cinquante ans passйs, non mariйe, qu’il rossait trиs fort quand il se mettait en colиre, et qu’il eыt volontiers fouettйe. Elle lui faisait l’effet d’avoir huit ans. Il souffletait йnergiquement ses domestiques et disait : Ah ! carogne ! Un de ses jurons йtait : Par la pantoufloche de la pantouflochade ! Il avait des tranquillitйs singuliиres ; il se faisait raser tous les jours par un barbier qui avait йtй fou, et qui le dйtestait, йtant jaloux de M. Gillenormand а cause de sa femme, jolie barbiиre coquette[31]. M. Gillenormand admirait son propre discernement en toute chose, et se dйclarait trиs sagace ; voici un de ses mots : « J’ai, en vйritй, quelque pйnйtration ; je suis de force а dire, quand une puce me pique, de quelle femme elle me vient. » Les mots qu’il prononзait le plus souvent, c’йtait : l’homme sensible et la nature. Il ne donnait pas а ce dernier mot la grande acception que notre йpoque lui a rendue. Mais il le faisait entrer а sa faзon dans ses petites satires du coin du feu : – La nature, disait-il, pour que la civilisation ait un peu de tout, lui donne jusqu’а des spйcimens de barbarie amusante. L’Europe a des йchantillons de l’Asie et de l’Afrique, en petit format. Le chat est un tigre de salon, le lйzard est un crocodile de poche. Les danseuses de l’Opйra sont des sauvagesses roses. Elles ne mangent pas les hommes, elles les grugent. Ou bien, les magiciennes ! elles les changent en huоtres, et les avalent. Les caraпbes ne laissent que les os, elles ne laissent que l’йcaille. Telles sont nos mњurs. Nous ne dйvorons pas, nous rongeons ; nous n’exterminons pas, nous griffons.

 

Chapitre II
Tel maоtre, tel logis

Il demeurait au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, n° 6. La maison йtait а lui. Cette maison a йtй dйmolie et rebвtie depuis, et le chiffre en a probablement йtй changй dans ces rйvolutions de numйrotage que subissent les rues de Paris. Il occupait un vieil et vaste appartement au premier, entre la rue et des jardins, meublй jusqu’aux plafonds de grandes tapisseries des Gobelins et de Beauvais reprйsentant des bergerades ; les sujets des plafonds et des panneaux йtaient rйpйtйs en petit sur les fauteuils. Il enveloppait son lit d’un vaste paravent а neuf feuilles en laque de Coromandel. De longs rideaux diffus pendaient aux croisйes et y faisaient de grands plis cassйs trиs magnifiques. Le jardin immйdiatement situй sous ses fenкtres se rattachait а celle d’entre elles qui faisait l’angle au moyen d’un escalier de douze ou quinze marches fort allйgrement montй et descendu par ce bonhomme. Outre une bibliothиque contiguл а sa chambre, il avait un boudoir auquel il tenait fort, rйduit galant tapissй d’une magnifique tenture de paille fleurdelysйe et fleurie faite sur les galиres de Louis XIV et commandйe par M. de Vivonne а ses forзats pour sa maоtresse. M. Gillenormand avait hйritй cela d’une farouche grand’tante maternelle, morte centenaire. Il avait eu deux femmes. Ses maniиres tenaient le milieu entre l’homme de cour qu’il n’avait jamais йtй et l’homme de robe qu’il aurait pu кtre. Il йtait gai, et caressant quand il voulait. Dans sa jeunesse, il avait йtй de ces hommes qui sont toujours trompйs par leur femme et jamais par leur maоtresse, parce qu’ils sont а la fois les plus maussades maris et les plus charmants amants qu’il y ait. Il йtait connaisseur en peinture. Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d’on ne sait qui, peint par Jordaens, fait а grands coups de brosse, avec des millions de dйtails, а la faзon fouillis et comme au hasard. Le vкtement de M. Gillenormand n’йtait pas l’habit Louis XV, ni mкme l’habit Louis XVI ; c’йtait le costume des incroyables du Directoire. Il s’йtait cru tout jeune jusque-lа et avait suivi les modes. Son habit йtait en drap lйger, avec de spacieux revers, une longue queue de morue et de larges boutons d’acier. Avec cela la culotte course et les souliers а boucles. Il mettait toujours les mains dans ses goussets. Il disait avec autoritй : La Rйvolution franзaise est un tas de chenapans.

 

Chapitre III
Luc-Esprit

А l’вge de seize ans, un soir, а l’Opйra, il avait eu l’honneur d’кtre lorgnй а la fois par deux beautйs alors mыres et cйlиbres et chantйes par Voltaire, la Camargo et la Sallй. Pris entre deux feux, il avait fait une retraite hйroпque vers une petite danseuse, fillette appelйe Nahenry, qui avait seize ans comme lui, obscure comme un chat, et dont il йtait amoureux. Il abondait en souvenirs. Il s’йcriait : – Qu’elle йtait jolie, cette Guimard-Guimardini-Guimardinette, la derniиre fois que je l’ai vue а Longchamps, frisйe en sentiments soutenus, avec ses venez-y-voir en turquoises, sa robe couleur de gens nouvellement arrivйs, et son manchon d’agitation ! – Il avait portй dans son adolescence une veste de Nain-Londrin dont il parlait volontiers et avec effusion. – J’йtais vкtu comme un turc du Levant levantin, disait-il. Mme de Boufflers, l’ayant vu par hasard quand il avait vingt ans, l’avait qualifiй « un fol charmant ». Il se scandalisait de tous les noms qu’il voyait dans la politique et au pouvoir, les trouvant bas et bourgeois. Il lisait les journaux, les papiers nouvelles, les gazettes, comme il disait, en йtouffant des йclats de rire. Oh ! disait-il, quelles sont ces gens-lа ! Corbiиre ! Humann ! Casimir-Perier ! cela vous est ministre. Je me figure ceci dans un journal : M. Gillenormand, ministre ! ce serait farce. Eh bien ! ils sont si bкtes que зa irait ! Il appelait allйgrement toutes choses par le mot propre ou malpropre et ne se gкnait pas devant les femmes. Il disait des grossiиretйs, des obscйnitйs et des ordures avec je ne sais quoi de tranquille et de peu йtonnй qui йtait йlйgant. C’йtait le sans-faзon de son siиcle. Il est а remarquer que le temps des pйriphrases en vers a йtй le temps des cruditйs en prose. Son parrain avait prйdit qu’il serait un homme de gйnie, et lui avait donnй ces deux prйnoms significatifs : Luc-Esprit.

 

Chapitre IV
Aspirant centenaire

Il avait eu des prix en son enfance au collиge de Moulins oщ il йtait nй, et il avait йtй couronnй de la main du duc de Nivernais qu’il appelait le duc de Nevers. Ni la Convention ni la mort de Louis XVI, ni Napolйon, ni le retour des Bourbons, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce couronnement. Le duc de Nevers йtait pour lui la grande figure du siиcle. Quel charmant grand seigneur, disait-il, et qu’il avait bon air avec son cordon bleu ! Aux yeux de M. Gillenormand, Catherine II avait rйparй le crime du partage de la Pologne en achetant pour trois mille roubles le secret de l’йlixir d’or а Bestuchef. Lа-dessus, il s’animait : – L’йlixir d’or, s’йcriait-il, la teinture jaune de Bestuchef, les gouttes du gйnйral Lamotte, c’йtait, au dix-huitiиme siиcle, а un louis le flacon d’une demi-once, le grand remиde aux catastrophes de l’amour, la panacйe contre Vйnus[32]. Louis XV en envoyait deux cents flacons au pape. – On l’eыt fort exaspйrй et mis hors des gonds si on lui eыt dit que l’йlixir d’or n’est autre chose que le perchlorure de fer. M. Gillenormand adorait les Bourbons et avait en horreur 1789 ; il racontait sans cesse de quelle faзon il s’йtait sauvй dans la Terreur, et comment il lui avait fallu bien de la gaоtй et bien de l’esprit pour ne pas avoir la tкte coupйe. Si quelque jeune homme s’avisait de faire devant lui l’йloge de la Rйpublique, il devenait bleu et s’irritait а s’йvanouir. Quelquefois il faisait allusion а son вge de quatrevingt-dix ans, et disait : J’espиre bien que je ne verrai pas deux fois quatrevingt-treize. D’autres fois, il signifiait aux gens qu’il entendait vivre cent ans.

 

Chapitre V
Basque et Nicolette

Il avait des thйories. En voici une : « Quand un homme aime passionnйment les femmes, et qu’il a lui-mкme une femme а lui dont il se soucie peu, laide, revкche, lйgitime, pleine de droits, juchйe sur le code et jalouse au besoin, il n’a qu’une faзon de s’en tirer et d’avoir la paix, c’est de laisser а sa femme les cordons de la bourse. Cette abdication le fait libre. La femme s’occupe alors, se passionne au maniement des espиces, s’y vert-de-grise les doigts, entreprend l’йlиve des mйtayers et le dressage des fermiers, convoque les avouйs, prйside les notaires, harangue les tabellions, visite les robins, suit les procиs, rйdige les baux, dicte les contrats, se sent souveraine, vend, achиte, rиgle, jordonne, promet et compromet, lie et rйsilie, cиde, concиde et rйtrocиde, arrange, dйrange, thйsaurise, prodigue, elle fait des sottises, bonheur magistral et personnel, et cela console. Pendant que son mari la dйdaigne, elle a la satisfaction de ruiner son mari. » Cette thйorie, M. Gillenormand se l’йtait appliquйe, et elle йtait devenue son histoire. Sa femme, la deuxiиme, avait administrй sa fortune de telle faзon qu’il restait а M. Gillenormand, quand un beau jour il se trouva veuf, juste de quoi vivre, en plaзant presque tout en viager, une quinzaine de mille francs de rente dont les trois quarts devaient s’йteindre avec lui. Il n’avait pas hйsitй, peu prйoccupй du souci de laisser un hйritage. D’ailleurs il avait vu que les patrimoines avaient des aventures, et, par exemple, devenaient des biens nationaux ; il avait assistй aux avatars du tiers consolidй, et il croyait peu au grand-livre. – Rue Quincampoix[33] que tout cela ! disait-il. Sa maison de la rue des Filles-du-Calvaire, nous l’avons dit, lui appartenait. Il avait deux domestiques, « un mвle et un femelle ». Quand un domestique entrait chez lui, M. Gillenormand le rebaptisait. Il donnait aux hommes le nom de leur province : Nоmois, Comtois, Poitevin, Picard. Son dernier valet йtait un gros homme fourbu et poussif de cinquante-cinq ans, incapable de courir vingt pas, mais, comme il йtait nй а Bayonne, M. Gillenormand l’appelait Basque. Quant aux servantes, toutes s’appelaient chez lui Nicolette (mкme la Magnon dont il sera question plus loin). Un jour une fiиre cuisiniиre, cordon bleu, de haute race de concierges, se prйsenta. – Combien voulez-vous gagner de gages par mois ? lui demanda M. Gillenormand. – Trente francs. – Comment vous nommez-vous ? – Olympie. – Tu auras cinquante francs, et tu t’appelleras Nicolette.

 

Chapitre VI
Oщ l’on entrevoit la Magnon et ses deux petits

Chez M. Gillenormand la douleur se traduisait en colиre ; il йtait furieux d’кtre dйsespйrй. Il avait tous les prйjugйs et prenait toutes les licences. Une des choses dont il composait son relief extйrieur et sa satisfaction intime, c’йtait, nous venons de l’indiquer, d’кtre restй vert galant, et de passer йnergiquement pour tel. Il appelait cela avoir « royale renommйe ». La royale renommйe lui attirait parfois de singuliиres aubaines. Un jour on apporta chez lui dans une bourriche, comme une cloyиre d’huоtres, un gros garзon nouveau-nй, criant le diable et dыment emmitouflй de langes, qu’une servante chassйe six mois auparavant lui attribuait. M. Gillenormand avait alors ses parfaits quatrevingt-quatre ans. Indignation et clameur dans l’entourage. Et а qui cette effrontйe drфlesse espйrait-elle faire accroire cela ? Quelle audace ! quelle abominable calomnie ! M. Gillenormand, lui, n’eut aucune colиre. Il regarda le maillot avec l’aimable sourire d’un bonhomme flattй de la calomnie, et dit а la cantonade : « – Eh bien quoi ? qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? qu’est-ce qu’il y a ? vous vous йbahissez bellement, et, en vйritй, comme aucunes personnes ignorantes. Monsieur le duc d’Angoulкme, bвtard de sa majestй Charles IX, se maria а quatrevingt-cinq ; ans avec une pйronnelle de quinze ans, monsieur Virginal, marquis d’Alluye, frиre du cardinal de Sourdis, archevкque de Bordeaux, eut а quatrevingt-trois ans d’une fille de chambre de madame la prйsidente Jacquin un fils, un vrai fils d’amour, qui fut chevalier de Malte et conseiller d’йtat d’йpйe ; un des grands hommes de ce siиcle-ci, l’abbй Tabaraud, est fils d’un homme de quatrevingt-sept ans. Ces choses-lа n’ont rien que d’ordinaire. Et la Bible donc ! Sur ce, je dйclare que ce petit monsieur n’est pas de moi. Qu’on en prenne soin. Ce n’est pas sa faute. » – Le procйdй йtait dйbonnaire. La crйature, celle-lа qui se nommait Magnon, lui fit un deuxiиme envoi l’annйe d’aprиs. C’йtait encore un garзon. Pour le coup, M. Gillenormand capitula. Il remit а la mиre les deux mioches, s’engageant а payer pour leur entretien quatrevingts francs par mois, а la condition que ladite mиre ne recommencerait plus. Il ajouta : « J’entends que la mиre les traite bien. Je les irai voir de temps en temps. » Ce qu’il fit. Il avait eu un frиre prкtre, lequel avait йtй trente-trois ans recteur de l’acadйmie de Poitiers, et йtait mort а soixante-dix-neuf ans. Je l’ai perdu jeune, disait-il. Ce frиre, dont il est restй peu de souvenir, йtait un paisible avare qui, йtant prкtre, se croyait obligй de faire l’aumфne aux pauvres qu’il rencontrait, mais il ne leur donnait jamais que des monnerons ou des sous dйmonйtisйs, trouvant ainsi moyen d’aller en enfer par le chemin du paradis. Quant а M. Gillenormand aоnй, il ne marchandait pas l’aumфne et donnait volontiers, et noblement. Il йtait bienveillant, brusque, charitable, et s’il eыt йtй riche, sa pente eыt йtй le magnifique. Il voulait que tout ce qui le concernait fыt fait grandement, mкme les friponneries. Un jour, dans une succession, ayant йtй dйvalisй par un homme d’affaires d’une maniиre grossiиre et visible, il jeta cette exclamation solennelle : – « Fi ! c’est malproprement fait ! j’ai vraiment honte de ces grivelleries. Tout a dйgйnйrй dans ce siиcle, mкme les coquins. Morbleu ! ce n’est pas ainsi qu’on doit voler un homme de ma sorte. Je suis volй comme dans un bois, mais mal volй. Sylvae sint consule dignae ! [34]» – il avait eu, nous l’avons dit, deux femmes ; de la premiиre une fille qui йtait restйe fille, et de la seconde une autre fille, morte vers l’вge de trente ans, laquelle avait йpousй par amour ou hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les armйes de la Rйpublique et de l’Empire, avait eu la croix а Austerlitz et avait йtй fait colonel а Waterloo. C’est la honte de ma famille, disait le vieux bourgeois. Il prenait force tabac, et avait une grвce particuliиre а chiffonner son jabot de dentelle d’un revers de main. Il croyait fort peu en Dieu.

 

Chapitre VII
Rиgle : Ne recevoir personne que le soir

Tel йtait M. Luc-Esprit Gillenormand, lequel n’avait point perdu ses cheveux, plutфt gris que blancs, et йtait toujours coiffй en oreilles de chien. En somme, et avec tout cela, vйnйrable.

 

Il tenait du dix-huitiиme siиcle : frivole et grand.

 

Dans les premiиres annйes de la Restauration, M. Gillenormand, qui йtait encore jeune, – il n’avait que soixante-quatorze ans en 1814, – avait habitй le faubourg Saint-Germain, rue Servandoni, prиs Saint-Sulpice. Il ne s’йtait retirй au Marais qu’en sortant du monde, bien aprиs ses quatrevingts ans sonnйs.

 

Et en sortant du monde, il s’йtait murй dans ses habitudes. La principale, et oщ il йtait invariable, c’йtait de tenir sa porte absolument fermйe le jour, et de ne jamais recevoir qui que ce soit, pour quelque affaire que ce fыt, que le soir. Il dоnait а cinq heures, puis sa porte йtait ouverte. C’йtait la mode de son siиcle, et il n’en voulait point dйmordre. – Le jour est canaille, disait-il, et ne mйrite qu’un volet fermй. Les gens comme il faut allument leur esprit quand le zйnith allume ses йtoiles. – Et il se barricadait pour tout le monde, fыt-ce pour le roi. Vieille йlйgance de son temps.

 

Chapitre VIII
Les deux ne font pas la paire

Quant aux deux filles de M. Gillenormand, nous venons d’en parler. Elles йtaient nйes а dix ans d’intervalle. Dans leur jeunesse elles s’йtaient fort peu ressemblй, et, par le caractиre comme par le visage, avaient йtй aussi peu sњurs que possible. La cadette йtait une charmante вme tournйe vers tout ce qui est lumiиre, occupйe de fleurs, de vers et de musique, envolйe dans des espaces glorieux, enthousiaste, йthйrйe, fiancйe dиs l’enfance dans l’idйal а une vague figure hйroпque. L’aоnйe avait aussi sa chimиre ; elle voyait dans l’azur un fournisseur, quelque bon gros munitionnaire bien riche, un mari splendidement bкte, un million fait homme, ou bien, un prйfet ; les rйceptions de la prйfecture, un huissier d’antichambre chaоne au cou, les bals officiels, les harangues de la mairie, кtre « madame la prйfиte », cela tourbillonnait dans son imagination. Les deux sњurs s’йgaraient ainsi, chacune dans son rкve, а l’йpoque oщ elles йtaient jeunes filles. Toutes deux avaient des ailes, l’une comme un ange, l’autre comme une oie.

 

Aucune ambition ne se rйalise pleinement, ici-bas du moins. Aucun paradis ne devient terrestre а l’йpoque oщ nous sommes. La cadette avait йpousй l’homme de ses songes, mais elle йtait morte. L’aоnйe ne s’йtait pas mariйe.

 

Au moment oщ elle fait son entrйe dans l’histoire que nous racontons, c’йtait une vieille vertu, une prude incombustible, un des nez les plus pointus et un des esprits les plus obtus qu’on pыt voir. Dйtail caractйristique : en dehors de la famille йtroite, personne n’avait jamais su son petit nom. On l’appelait mademoiselle Gillenormand l’aоnйe.

 

En fait de cant, mademoiselle Gillenormand l’aоnйe eыt rendu des points а une miss. C’йtait la pudeur poussйe au noir. Elle avait un souvenir affreux dans sa vie ; un jour, un homme avait vu sa jarretiиre.

 

L’вge n’avait fait qu’accroоtre cette pudeur impitoyable. Sa guimpe n’йtait jamais assez opaque, et ne montait jamais assez haut. Elle multipliait les agrafes et les йpingles lа oщ personne ne songeait а regarder. Le propre de la pruderie, c’est de mettre d’autant plus de factionnaires que la forteresse est moins menacйe.

 

Pourtant, explique qui pourra ces vieux mystиres d’innocence, elle se laissait embrasser sans dйplaisir par un officier de lanciers qui йtait son petit-neveu et qui s’appelait Thйodule.

 

En dйpit de ce lancier favorisй, l’йtiquette : Prude, sous laquelle nous l’avons classйe, lui convenait absolument. Mlle Gillenormand йtait une espиce d’вme crйpusculaire. La pruderie est une demi-vertu et un demi-vice.

 

Elle ajoutait а la pruderie le bigotisme, doublure assortie. Elle йtait de la confrйrie de la Vierge, portait un voile blanc а de certaines fкtes, marmottait des oraisons spйciales, rйvйrait « le saint sang », vйnйrait « le sacrй cњur », restait des heures en contemplation devant un autel rococo-jйsuite dans une chapelle fermйe au commun des fidиles, et y laissait envoler son вme parmi de petites nuйes de marbre et а travers de grands rayons de bois dorй.

 

Elle avait une amie de chapelle, vieille vierge comme elle, appelйe Mlle Vaubois, absolument hйbйtйe, et prиs de laquelle Mlle Gillenormand avait le plaisir d’кtre un aigle. En dehors des agnus dei et des ave maria, Mlle Vaubois n’avait de lumiиres que sur les diffйrentes faзons de faire les confitures. Mlle Vaubois, parfaite en son genre, йtait l’hermine de la stupiditй sans une seule tache d’intelligence.

 

Disons-le, en vieillissant Mlle Gillenormand avait plutфt gagnй que perdu. C’est le fait des natures passives. Elle n’avait jamais йtй mйchante, ce qui est une bontй relative ; et puis, les annйes usent les angles, et l’adoucissement de la durйe lui йtait venu. Elle йtait triste d’une tristesse obscure dont elle n’avait pas elle-mкme le secret. Il y avait dans toute sa personne la stupeur d’une vie finie qui n’a pas commencй.

 

Elle tenait la maison de son pиre. M. Gillenormand avait prиs de lui sa fille comme on a vu que monseigneur Bienvenu avait prиs de lui sa sњur. Ces mйnages d’un vieillard et d’une vieille fille ne sont point rares et ont l’aspect toujours touchant de deux faiblesses qui s’appuient l’une sur l’autre.

 

Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce vieillard, un enfant, un petit garзon toujours tremblant et muet devant M. Gillenormand. M. Gillenormand ne parlait jamais а cet enfant que d’une voix sйvиre et quelquefois la canne levйe : – Ici ! monsieur ! – Maroufle, polisson, approchez ! – Rйpondez, drфle ! – Que je vous voie, vaurien ! etc., etc. Il l’idolвtrait.

 

C’йtait son petit-fils[35]. Nous retrouverons cet enfant.

 



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