Livre premier – Paris йtudiй dans son atome



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Livre premier – Paris йtudiй dans son atome



Chapitre I
Parvulus[1]

Paris a un enfant et la forкt a un oiseau ; l’oiseau s’appelle le moineau ; l’enfant s’appelle le gamin.

 

Accouplez ces deux idйes qui contiennent, l’une toute la fournaise, l’autre toute l’aurore, choquez ces йtincelles, Paris, l’enfance ; il en jaillit un petit кtre. Homuncio[2], dirait Plaute.

 

Ce petit кtre est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n’a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tкte ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela[3]. Il a de sept а treize ans, vit par bandes, bat le pavй, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son pиre qui lui descend plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre pиre qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en lisiиre jaune, court, guette, quкte, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damnй, hante le cabaret, connaоt des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons obscиnes, et n’a rien de mauvais dans le cњur. C’est qu’il a dans l’вme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l’homme est enfant, Dieu veut qu’il soit innocent.

 

Si l’on demandait а l’йnorme ville : Qu’est-ce que c’est que cela ? elle rйpondrait : C’est mon petit.

Chapitre II
Quelques-uns de ses signes particuliers

Le gamin de Paris, c’est le nain de la gйante.

 

N’exagйrons point, ce chйrubin du ruisseau a quelquefois une chemise mais alors il n’en a qu’une ; il a quelquefois des souliers, mais alors ils n’ont point de semelles ; il a quelquefois un logis, et il l’aime, car il y trouve sa mиre ; mais il prйfиre la rue, parce qu’il y trouve la libertй. Il a ses jeux а lui, ses malices а lui dont la haine des bourgeois fait le fond ; ses mйtaphores а lui ; кtre mort, cela s’appelle manger des pissenlits par la racine ; ses mйtiers а lui, amener des fiacres, baisser les marchepieds des voitures, йtablir des pйages d’un cфtй de la rue а l’autre dans les grosses pluies, ce qu’il appelle faire des ponts des arts, crier les discours prononcйs par l’autoritй en faveur du peuple franзais, gratter l’entre-deux des pavйs ; il a sa monnaie а lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre faзonnй qu’on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse monnaie, qui prend le nom de loques, a un cours invariable et fort bien rйglй dans cette petite bohиme d’enfants.

 

Enfin il a sa faune а lui, qu’il observe studieusement dans des coins ; la bкte а bon Dieu, le puceron tкte-de-mort, le faucheux, le « diable », insecte noir qui menace en tordant sa queue armйe de deux cornes. Il a son monstre fabuleux qui a des йcailles sous le ventre et qui n’est pas un lйzard, qui a des pustules sur le dos et qui n’est pas un crapaud, qui habite les trous des vieux fours а chaux et des puisards dessйchйs, noir, velu, visqueux, rampant, tantфt lent, tantфt rapide, qui ne crie pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l’a jamais vu ; il nomme ce monstre « le sourd[4] ». Chercher des sourds dans les pierres, c’est un plaisir du genre redoutable. Autre plaisir, lever brusquement un pavй, et voir des cloportes. Chaque rйgion de Paris est cйlиbre par les trouvailles intйressantes qu’on peut y faire. Il y a des perce-oreilles dans les chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds au Panthйon, il y a des tкtards dans les fossйs du Champ de Mars.

 

Quant а des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il n’est pas moins cynique, mais il est plus honnкte. Il est douй d’on ne sait quelle jovialitй imprйvue ; il ahurit le boutiquier de son fou rire. Sa gamme va gaillardement de la haute comйdie а la farce.

 

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le mort, il y a un mйdecin. – Tiens, s’йcrie un gamin, depuis quand les mйdecins reportent-ils leur ouvrage ?

 

Un autre est dans une foule. Un homme grave, ornй de lunettes et de breloques, se retourne indignй : – Vaurien, tu viens de prendre « la taille » а ma femme.

 

– Moi, monsieur ! fouillez-moi.

 

Chapitre III
Il est agrйable

Le soir, grвce а quelques sous qu’il trouve toujours moyen de se procurer, l’homuncio entre dans un thйвtre. En franchissant ce seuil magique, il se transfigure ; il йtait le gamin, il devient le titi. Les thйвtres sont des espиces de vaisseaux retournйs qui ont la cale en haut. C’est dans cette cale que le titi s’entasse. Le titi est au gamin ce que la phalиne est а la larve ; le mкme кtre envolй et planant. Il suffit qu’il soit lа, avec son rayonnement de bonheur, avec sa puissance d’enthousiasme et de joie, avec son battement de mains qui ressemble а un battement d’ailes, pour que cette cale йtroite, fйtide, obscure, sordide, malsaine, hideuse, abominable, se nomme le Paradis[5].

 

Donnez а un кtre l’inutile et фtez-lui le nйcessaire, vous aurez le gamin.

 

Le gamin n’est pas sans quelque intuition littйraire. Sa tendance, nous le disons avec la quantitй de regret qui convient, ne serait point le goыt classique. Il est, de sa nature, peu acadйmique. Ainsi, pour donner un exemple, la popularitй de mademoiselle Mars dans ce petit public d’enfants orageux йtait assaisonnйe d’une pointe d’ironie. Le gamin l’appelait mademoiselle Muche.

 

Cet кtre braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pкche dans l’йgout, chasse dans le cloaque, extrait la gaоtй de l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, tempиre Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis le De Profundis jusqu’а la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu’il ignore, est spartiate jusqu’а la filouterie, est fou jusqu’а la sagesse, est lyrique jusqu’а l’ordure, s’accroupirait sur l’Olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d’йtoiles. Le gamin de Paris, c’est Rabelais petit.

 

Il n’est pas content de sa culotte, s’il n’y a point de gousset de montre.

 

Il s’йtonne peu, s’effraye encore moins, chansonne les superstitions, dйgonfle les exagйrations, blague les mystиres, tire la langue aux revenants, dйpoйtise les йchasses, introduit la caricature dans les grossissements йpiques. Ce n’est pas qu’il est prosaпque ; loin de lа ; mais il remplace la vision solennelle par la fantasmagorie farce. Si Adamastor[6] lui apparaissait, le gamin dirait : Tiens ! Croquemitaine !

 

Chapitre IV
Il peut кtre utile

Paris commence au badaud et finit au gamin, deux кtres dont aucune autre ville n’est capable ; l’acceptation passive qui se satisfait de regarder, et l’initiative inйpuisable ; Prudhomme et Fouillou. Paris seul a cela dans son histoire naturelle. Toute la monarchie est dans le badaud. Toute l’anarchie est dans le gamin.

 

Ce pвle enfant des faubourgs de Paris vit et se dйveloppe, se noue et « se dйnoue » dans la souffrance, en prйsence des rйalitйs sociales et des choses humaines, tйmoin pensif. Il se croit lui-mкme insouciant ; il ne l’est pas. Il regarde, prкt а rire ; prкt а autre chose aussi. Qui que vous soyez qui vous nommez Prйjugй, Abus, Ignominie, Oppression, Iniquitй, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au gamin bйant.

 

Ce petit grandira.

 

De quelle argile est-il fait ? de la premiиre fange venue. Une poignйe de boue, un souffle, et voilа Adam. Il suffоt qu’un dieu passe. Un dieu a toujours passй sur le gamin. La fortune travaille а ce petit кtre. Par ce mot la fortune, nous entendons un peu l’aventure. Ce pygmйe pйtri а mкme dans la grosse terre commune, ignorant, illettrй, ahuri, vulgaire, populacier, sera-ce un ionien ou un bйotien ? Attendez, currit rota[7], l’esprit de Paris, ce dйmon qui crйe les enfants du hasard et les hommes du destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une amphore.

 

Chapitre V
Ses frontiиres

Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du sage en lui. Urbis amator, comme Fuscus ; ruris amator, comme Flaccus[8].

 

Errer songeant, c’est-а-dire flвner, est un bon emploi du temps pour le philosophe ; particuliиrement dans cette espиce de campagne un peu bвtarde, assez laide, mais bizarre et composйe de deux natures, qui entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue, c’est observer l’amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin de l’herbe, commencement du pavй, fin des sillons, commencement des boutiques, fin des orniиres, commencement des passions, fin du murmure divin, commencement de la rumeur humaine ; de lа un intйrкt extraordinaire.

 

De lа, dans ces lieux peu attrayants, et marquйs а jamais par le passant de l’йpithиte : triste, les promenades, en apparence sans but, du songeur.

 

Celui qui йcrit ces lignes a йtй longtemps rфdeur de barriиres[9] а Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. Ce gazon ras, ces sentiers pierreux, cette craie, ces marnes, ces plвtres, ces вpres monotonies des friches et des jachиres, les plants de primeurs des maraоchers aperзus tout а coup dans un fond, ce mйlange du sauvage et du bourgeois, ces vastes recoins dйserts oщ les tambours de la garnison tiennent bruyamment йcole et font une sorte de bйgayement de la bataille, ces thйbaпdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin dйgingandй qui tourne au vent, les roues d’extraction des carriиres, les guinguettes au coin des cimetiиres, le charme mystйrieux des grands murs sombres coupant carrйment d’immenses terrains vagues inondйs de soleil et pleins de papillons, tout cela l’attirait.

 

Presque personne sur la terre ne connaоt ces lieux singuliers, la Glaciиre, la Cunette, le hideux mur de Grenelle tigrй de balles[10], le Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les Aubiers sur la berge de la Marne, Montsouris, la Tombe-Issoire, la Pierre-Plate de Chвtillon oщ il y a une vieille carriиre йpuisйe qui ne sert plus qu’а faire pousser des champignons, et que ferme а fleur de terre une trappe en planches pourries. La campagne de Rome est une idйe, la banlieue de Paris en est une autre ; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des champs, des maisons ou des arbres, c’est rester а la surface ; tous les aspects des choses sont des pensйes de Dieu. Le lieu oщ une plaine fait sa jonction avec une ville est toujours empreint d’on ne sait quelle mйlancolie pйnйtrante. La nature et l’humanitй vous y parlent а la fois. Les originalitйs locales y apparaissent.

 

Quiconque a errй comme nous dans ces solitudes contiguлs а nos faubourgs qu’on pourrait nommer les limbes de Paris, y a entrevu за et lа, а l’endroit le plus abandonnй, au moment le plus inattendu, derriиre une haie maigre ou dans l’angle d’un mur lugubre, des enfants, groupйs tumultueusement, fйtides, boueux, poudreux, dйpenaillйs, hйrissйs, qui jouent а la pigoche couronnйs de bleuets. Ce sont tous les petits йchappйs des familles pauvres. Le boulevard extйrieur est leur milieu respirable ; la banlieue leur appartient. Ils y font une йternelle йcole buissonniиre. Ils y chantent ingйnument leur rйpertoire de chansons malpropres. Ils sont lа, ou pour mieux dire, ils existent lа, loin de tout regard, dans la douce clartй de mai ou de juin, agenouillйs autour d’un trou dans la terre, chassant des billes avec le pouce, se disputant des liards, irresponsables, envolйs, lвchйs, heureux ; et, dиs qu’ils vous aperзoivent, ils se souviennent qu’ils ont une industrie, et qu’il leur faut gagner leur vie, et ils vous offrent а vendre un vieux bas de laine plein de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres d’enfants йtranges sont une des grвces charmantes, et en mкme temps poignantes, des environs de Paris.

 

Quelquefois, dans ces tas de garзons, il y a des petites filles, – sont-ce leurs sњurs ? – presque jeunes filles, maigres, fiйvreuses, gantйes de hвle, marquйes de taches de rousseur, coiffйes d’йpis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds nus. On en voit qui mangent des cerises dans les blйs. Le soir on les entend rire. Ces groupes, chaudement йclairйs de la pleine lumiиre de midi ou entrevus dans le crйpuscule, occupent longtemps le songeur, et ces visions se mкlent а son rкve.

 

Paris, centre, la banlieue, circonfйrence ; voilа pour ces enfants toute la terre. Jamais ils ne se hasardent au delа. Ils ne peuvent pas plus sortir de l’atmosphиre parisienne que les poissons ne peuvent sortir de l’eau. Pour eux, а deux lieues des barriиres, il n’y a plus rien. Ivry, Gentilly, Arcueil, Belleville, Aubervilliers, Mйnilmontant Choisy-le-Roi, Billancourt, Meudon, Issy, Vanves, Sиvres, Puteaux, Neuilly, Gennevilliers, Colombes, Romainville, Chatou, Asniиres, Bougival, Nanterre, Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy, Gonesse, c’est lа que finit l’univers.

 

Chapitre VI
Un peu d’histoire

А l’йpoque, d’ailleurs presque contemporaine, oщ se passe l’action de ce livre, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un sergent de ville а chaque coin de rue (bienfait qu’il n’est pas temps de discuter) ; les enfants errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de deux cent soixante enfants sans asile ramassйs alors annuellement par les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, restй fameux, a produit « les hirondelles du pont d’Arcole ». C’est lа, du reste, le plus dйsastreux des symptфmes sociaux. Tous les crimes de l’homme commencent au vagabondage de l’enfant.

 

Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le souvenir que nous venons de rappeler, l’exception est juste. Tandis que dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu, tandis que, presque partout, l’enfant livrй а lui-mкme est en quelque sorte dйvouй et abandonnй а une sorte d’immersion fatale dans les vices publics qui dйvore en lui l’honnкtetй et la conscience, le gamin de Paris, insistons-y, si fruste, et si entamй а la surface, est intйrieurement а peu prиs intact. Chose magnifique а constater et qui йclate dans la splendide probitй de nos rйvolutions populaires, une certaine incorruptibilitй rйsulte de l’idйe qui est dans l’air de Paris comme du sel qui est dans l’eau de l’ocйan. Respirer Paris, cela conserve l’вme.

 

Ce que nous disons lа n’фte rien au serrement de cњur dont on se sent pris chaque fois qu’on rencontre un de ces enfants autour desquels il semble qu’on voie flotter les fils de la famille brisйe. Dans la civilisation actuelle, si incomplиte encore, ce n’est point une chose trиs anormale que ces fractures de familles se vidant dans l’ombre, ne sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber leurs entrailles sur la voie publique. De lа des destinйes obscures. Cela s’appelle, car cette chose triste a fait locution, « кtre jetй sur le pavй de Paris ».

 

Soit dit en passant, ces abandons d’enfants n’йtaient point dйcouragйs par l’ancienne monarchie. Un peu d’Йgypte et de Bohкme dans les basses rйgions accommodait les hautes sphиres, et faisait l’affaire des puissants. La haine de l’enseignement des enfants du peuple йtait un dogme. А quoi bon les « demi-lumiиres » ? Tel йtait le mot d’ordre. Or l’enfant errant est le corollaire de l’enfant ignorant.

 

D’ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d’enfants, et alors elle йcumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le roi voulait, avec raison, crйer une flotte. L’idйe йtait bonne. Mais voyons le moyen. Pas de flotte si, а cфtй du navire а voiles, jouet du vent, et pour le remorquer au besoin, on n’a pas le navire qui va oщ il veut, soit par la rame, soit par la vapeur ; les galиres йtaient alors а la marine ce que sont aujourd’hui les steamers. Il fallait donc des galиres ; mais la galиre ne se meut que par le galйrien ; il fallait donc des galйriens. Colbert faisait faire par les intendants de province et par les parlements le plus de forзats qu’il pouvait. La magistrature y mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa tкte devant une procession, attitude huguenote ; on l’envoyait aux galиres. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu’il eыt quinze ans et qu’il ne sыt oщ coucher, on l’envoyait aux galиres. Grand rиgne ; grand siиcle.

 

Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris ; la police les enlevait, on ne sait pour quel mystйrieux emploi. On chuchotait avec йpouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi. Barbier parle naпvement de ces choses. Il arrivait parfois que les exempts, а court d’enfants, en prenaient qui avaient des pиres. Les pиres, dйsespйrйs, couraient sus aux exempts. En ce cas-lа, le parlement intervenait, et faisait pendre, qui ? Les exempts ? Non. Les pиres.

 

Chapitre VII
Le gamin aurait sa place dans les classifications de l’Inde

La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait dire : n’en est pas qui veut.

 

Ce mot, gamin, fut imprimй pour la premiиre fois et arriva de la langue populaire dans la langue littйraire en 1834[11]. C’est dans un opuscule intitulй Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passй.

 

Les йlйments qui constituent la considйration des gamins entre eux sont trиs variйs. Nous en avons connu et pratiquй un qui йtait fort respectй et fort admirй pour avoir vu tomber un homme du haut des tours de Notre-Dame ; un autre, pour avoir rйussi а pйnйtrer dans l’arriиre-cour oщ йtaient momentanйment dйposйes les statues du dфme des Invalides et leur avoir « chipй » du plomb ; un troisiиme, pour avoir vu verser une diligence ; un autre encore, parce qu’il « connaissait » un soldat qui avait manquй crever un њil а un bourgeois.

 

C’est ce qui explique cette exclamation d’un gamin parisien, йpiphonиme profond dont le vulgaire rit sans le comprendre : – Dieu de Dieu ! ai-je du malheur ! dire que je n’ai pas encore vu quelqu’un tomber d’un cinquiиme ! (Ai-je se prononce j’ai-t-y ; cinquiиme se prononce cintiиme.)

 

Certes, c’est un beau mot de paysan que celui-ci : Pиre un tel, votre femme est morte de sa maladie ; pourquoi n’avez-vous pas envoyй chercher de mйdecin ? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, j’nous mourons nous-mкmes. Mais si toute la passivitй narquoise du paysan est dans ce mot, toute l’anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, а coup sыr, dans cet autre. Un condamnй а mort dans la charrette йcoute son confesseur. L’enfant de Paris se rйcrie : – Il parle а son calotin. Oh ! le capon !

 

Une certaine audace en matiиre religieuse rehausse le gamin. Кtre esprit fort est important.

 

Assister aux exйcutions constitue un devoir. On se montre la guillotine et l’on rit. On l’appelle de toutes sortes de petits noms : – Fin de la soupe, – Grognon, – La mиre au Bleu (au ciel), – La derniиre bouchйe, – etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux grilles, on s’accroche aux cheminйes. Le gamin naоt couvreur comme il naоt marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu’un mвt. Pas de fкte qui vaille la Grиve. Samson et l’abbй Montйs[12] sont les vrais noms populaires. On hue le patient pour l’encourager. On l’admire quelquefois. Lacenaire[13], gamin, voyant l’affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot oщ il y a un avenir : J’en йtais jaloux. Dans la gaminerie, on ne connaоt pas Voltaire, mais on connaоt Papavoine. On mкle dans la mкme lйgende « les politiques » aux assassins. On a les traditions du dernier vкtement de tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de chauffeur, Avril une casquette de loutre, Louvel un chapeau rond, que le vieux Delaporte йtait chauve et nu-tкte, que Castaing йtait tout rose et trиs joli, que Bories avait une barbiche romantique, que Jean Martin avait gardй ses bretelles, que Lecouffй et sa mиre se querellaient. – Ne vous reprochez donc pas votre panier, leur cria un gamin. Un autre, pour voir passer Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du quai et y grimpe. Un gendarme, de station lа, fronce le sourcil. – Laissez-moi monter, m’sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour attendrir l’autoritй, il ajoute : Je ne tomberai pas. – Je m’importe peu que tu tombes, rйpond le gendarme.

 

Dans la gaminerie, un accident mйmorable est fort comptй. On parvient au sommet de la considйration s’il arrive qu’on se coupe trиs profondйment, « jusqu’а l’os ».

 

Le poing n’est pas un mйdiocre йlйment de respect. Une des choses que le gamin dit le plus volontiers, c’est : Je suis joliment fort, va ! – Кtre gaucher vous rend fort enviable. Loucher est une chose estimйe.

 

Chapitre VIII
Oщ on lira un mot charmant du dernier roi

L’йtй, il se mйtamorphose en grenouille ; et le soir, а la nuit tombante, devant les ponts d’Austerlitz et d’Iйna, du haut des trains а charbon et des bateaux de blanchisseuses, il se prйcipite tкte baissйe dans la Seine et dans toutes les infractions possibles aux lois de la pudeur et de la police. Cependant les sergents de ville veillent, et il en rйsulte une situation hautement dramatique qui a donnй lieu une fois а un cri fraternel et mйmorable ; ce cri, qui fut cйlиbre vers 1830, est un avertissement stratйgique de gamin а gamin ; il se scande comme un vers d’Homиre, avec une notation presque aussi inexprimable que la mйlopйe йleusiaque des Panathйnйes, et l’on y retrouve l’antique Йvohй. Le voici : – Ohй, Titi, ohййe ! y a de la grippe, y a de la cogne, prends tes zardes et va-t’en, pвsse par l’йgout !

 

Quelquefois ce moucheron – c’est ainsi qu’il se qualifie lui-mкme – sait lire ; quelquefois il sait йcrire, toujours il sait barbouiller. Il n’hйsite pas а se donner, par on ne sait quel mystйrieux enseignement mutuel, tous les talents qui peuvent кtre utiles а la chose publique : de 1815 а 1830, il imitait le cri du dindon ; de 1830 а 1848, il griffonnait une poire sur les murailles. Un soir d’йtй, Louis-Philippe, rentrant а pied, en vit un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait pour charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille de Neuilly ; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de Henri IV, aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis а l’enfant en lui disant : La poire est aussi lа-dessus[14]. Le gamin aime le hourvari. Un certain йtat violent lui plaоt. Il exиcre « les curйs ». Un jour, rue de l’universitй, un de ces jeunes drфles faisait un pied de nez а la porte cochиre du numйro 69. – Pourquoi fais-tu cela а cette porte ? lui demanda un passant. L’enfant rйpondit : Il y a lа un curй. C’est lа, en effet, que demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le voltairianisme du gamin, si l’occasion se prйsente d’кtre enfant de chњur, il se peut qu’il accepte, et dans ce cas il sert la messe poliment. Il y a deux choses dont il est le Tantale et qu’il dйsire toujours sans y atteindre jamais : renverser le gouvernement et faire recoudre son pantalon.

 

Le gamin а l’йtat parfait possиde tous les sergents de ville de Paris, et sait toujours, lorsqu’il en rencontre un, mettre le nom sous la figure. Il les dйnombre sur le bout du doigt. Il йtudie leurs mњurs et il a sur chacun des notes spйciales. Il lit а livre ouvert dans les вmes de la police. Il vous dira couramment et sans broncher : – « Un tel est traоtre ; – un tel est trиs mйchant ; – un tel est grand ; – un tel est ridicule ; » (tous ces mots, traоtre, mйchant, grand, ridicule, ont dans sa bouche une acception particuliиre) – « celui-ci s’imagine que le Pont-Neuf est а lui et empкche le monde de se promener sur la corniche en dehors des parapets ; celui-lа a la manie de tirer les oreilles aux personnes etc., etc. .»

 

Chapitre IX
La vieille вme de la Gaule

Il y avait de cet enfant-lа dans Poquelin, fils des Halles ; il y en avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de l’esprit gaulois. Mкlйe au bon sens, elle lui ajoute parfois de la force, comme l’alcool au vin. Quelquefois elle est dйfaut. Homиre rabвche, soit ; on pourrait dire que Voltaire gamine. Camille Desmoulins йtait faubourien. Championnet, qui brutalisait les miracles, йtait sorti du pavй de Paris ; il avait, tout petit, inondй les portiques[15] de Saint-Jean de Beauvais et de Saint-Etienne du Mont ; il avait assez tutoyй la chвsse de sainte Geneviиve pour donner des ordres а la fiole de saint Janvier[16].

 

Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a de vilaines dents parce qu’il est mal nourri et que son estomac souffre, et de beaux yeux parce qu’il a de l’esprit. Jйhovah prйsent, il sauterait а cloche-pied les marches du paradis. Il est fort а la savate. Toutes les croissances lui sont possibles. Il joue dans le ruisseau et se redresse par l’йmeute ; son effronterie persiste devant la mitraille ; c’йtait un polisson, c’est un hйros ; ainsi que le petit thйbain, il secoue la peau du lion ; le tambour Bara йtait un gamin de Paris ; il crie : En avant ! comme le cheval de l’Йcriture dit : Vah ! et en une minute, il passe du marmot au gйant.

 

Cet enfant du bourbier est aussi l’enfant de l’idйal. Mesurez cette envergure qui va de Moliиre а Bara[17].

 

Somme toute, et pour tout rйsumer d’un mot, le gamin est un кtre qui s’amuse, parce qu’il est malheureux.

 

Chapitre X
Ecce Paris, ecce homo[18]

Pour tout rйsumer encore, le gamin de Paris aujourd’hui, comme autrefois le gracculus de Rome, c’est le peuple enfant ayant au front la ride du monde vieux.

 

Le gamin est une grвce pour la nation, et en mкme temps une maladie. Maladie qu’il faut guйrir. Comment ? Par la lumiиre.

 

La lumiиre assainit.

 

La lumiиre allume.

 

Toutes les gйnйreuses irradiations sociales sortent de la science, des lettres, des arts, de l’enseignement. Faites des hommes, faites des hommes. Йclairez-les pour qu’ils vous йchauffent. Tфt ou tard la splendide question de l’instruction universelle se posera avec l’irrйsistible autoritй du vrai absolu ; et alors ceux qui gouverneront sous la surveillance de l’idйe franзaise auront а faire ce choix : les enfants de la France, ou les gamins de Paris ; des flammes dans la lumiиre ou des feux follets dans les tйnиbres.

 

Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.

 

Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute cette prodigieuse ville est un raccourci des mњurs mortes et des mњurs vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l’histoire avec du ciel et des constellations dans les intervalles. Paris a un Capitole, l’Hфtel de ville, un Parthйnon, Notre-Dame, un Mont Aventin, le faubourg Saint-Antoine, un Asinarium, la Sorbonne, un Panthйon, le Panthйon, une Voie Sacrйe, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l’opinion ; et il remplace les gйmonies par le ridicule. Son majo s’appelle le faraud, son transtйvйrin s’appelle le faubourien son hammal s’appelle le fort de la halle, son lazzarone s’appelle la pиgre, son cockney s’appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est а Paris. La poissarde de Dumarsais peut donner la rйplique а la vendeuse d’herbes d’Euripide, le discobole Vejanus revit dans le danseur de corde Forioso, Therapontigonus Miles prendrait bras dessus bras dessous le grenadier Vadeboncњur, Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands de bric-а-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme l’Agora coffrerait Diderot, Grimod de la Reyniиre a dйcouvert le roastbeef au suif comme Curtillus avait inventй le hйrisson rфti, nous voyons reparaоtre sous le ballon de l’arc de l’Йtoile le trapиze qui est dans Plaute, le mangeur d’йpйes du Poecile rencontrй par Apulйe est avaleur de sabres sur le Pont-Neuf, le neveu de Rameau et Curculion le parasite font la paire, Ergasile se ferait prйsenter chez Cambacйrиs par d’Aigrefeuille ; les quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phoedromus, Diabolus et Argirippe descendent de la Courtille dans la chaise de poste de Labatut ; Aulu-Gelle ne s’arrкtait pas plus longtemps devant Congrio que Charles Nodier devant Polichinelle ; Marton n’est pas une tigresse, mais Pardalisca n’йtait point un dragon ; Pantolabus le loustic blague au cafй anglais Nomentanus le viveur, Hermogиne est tйnor aux Champs-Йlysйes, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vкtu en Bobиche, fait la quкte ; l’importun qui vous arrкte aux Tuileries par le bouton de votre habit vous fait rйpйter aprиs deux mille ans l’apostrophe de Thesprion : quis properantem me prehendit pallio[19] ? le vin de Suresnes parodie le vin d’Albe, le rouge bord de Desaugiers fait йquilibre а la grande coupe de Balatron, le Pиre-Lachaise exhale sous les pluies nocturnes les mкmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre achetйe pour cinq ans vaut la biиre de louage de l’Esclave.

 

Cherchez quelque chose que Paris n’ait pas. La cuve de Trophonius ne contient rien qui ne soit dans le baquet de Mesmer ; Ergaphilos ressuscite dans Cagliostro ; le brahmine Vвsaphantв s’incarne dans le comte de Saint-Germain ; le cimetiиre de Saint-Mйdard fait de tout aussi bons miracles que la mosquйe Oumoumiй de Damas.

 

Paris a un Йsope qui est Mayeux, et une Canidie qui est mademoiselle Lenormand. Il s’effare comme Delphes aux rйalitйs fulgurantes de la vision ; il fait tourner les tables comme Dodone les trйpieds. Il met la grisette sur le trфne comme Rome y met la courtisane ; et, somme toute, si Louis XV est pire que Claude, madame Dubarry vaut mieux que Messaline. Paris combine dans un type inouп, qui a vйcu et que nous avons coudoyй, la nuditй grecque, l’ulcиre hйbraпque et le quolibet gascon. Il mкle Diogиne, Job et Paillasse, habille un spectre de vieux numйros du Constitutionnel, et fait Chodruc Duclos.

 

Bien que Plutarque dise : le tyran n’envieillit guиre, Rome, sous Sylla comme sous Domitien, se rйsignait et mettait volontiers de l’eau dans son vin. Le Tibre йtait un Lйthй, s’il faut en croire l’йloge un peu doctrinaire qu’en faisait Varus Vibiscus : Contra Gracchos Tiberim habemus. Bibere Tiberim, id est seditionem oblivisci[20]. Paris boit un million de litres d’eau par jour, mais cela ne l’empкche pas dans l’occasion de battre la gйnйrale et de sonner le tocsin.

 

А cela prиs, Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vйnus ; sa callipyge est hottentote ; pourvu qu’il rie, il amnistie ; la laideur l’йgaye, la difformitй le dйsopile, le vice le distrait ; soyez drфle, et vous pourrez кtre un drфle ; l’hypocrisie mкme, ce cynisme suprкme, ne le rйvolte pas ; il est si littйraire qu’il ne se bouche pas le nez devant Basile, et il ne se scandalise pas plus de la priиre de Tartuffe qu’Horace ne s’effarouche du « hoquet » de Priape[21]. Aucun trait de la face universelle ne manque au profil de Paris. Le bal Mabille n’est pas la danse polymnienne du Janicule, mais la revendeuse а la toilette y couve des yeux la lorette exactement comme l’entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium. La barriиre du Combat n’est pas un Colisйe, mais on y est fйroce comme si Cйsar regardait. L’hфtesse syrienne a plus de grвce que la mиre Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain, David d’Angers, Balzac et Charlet se sont attablйs а la gargote parisienne[22]. Paris rиgne. Les gйnies y flamboient, les queues rouges[23] y prospиrent. Adonaп y passe sur son char aux douze roues de tonnerre et d’йclairs ; Silиne y fait son entrйe sur sa bourrique. Silиne, lisez Ramponneau.

 

Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athиnes, Rome, Sybaris, Jйrusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en abrйgй, toutes les barbaries aussi. Paris serait bien fвchй de n’avoir pas une guillotine.

 

Un peu de place de Grиve est bon. Que serait toute cette fкte йternelle sans cet assaisonnement ? Nos lois y ont sagement pourvu, et, grвce а elles, ce couperet s’йgoutte sur ce mardi gras.

 

Chapitre XI
Railler, rйgner

De limite а Paris, point. Aucune ville n’a eu cette domination qui bafoue parfois ceux qu’elle subjugue. Vous plaire, ф Athйniens ! s’йcriait Alexandre. Paris fait plus que la loi, il fait la mode ; Paris fait plus que la mode, il fait la routine. Paris peut кtre bкte si bon lui semble, il se donne quelquefois ce luxe ; alors l’univers est bкte avec lui ; puis Paris se rйveille, se frotte les yeux, dit : Suis-je stupide ! et йclate de rire а la face du genre humain. Quelle merveille qu’une telle ville ! Chose йtrange que ce grandiose et ce burlesque fassent bon voisinage, que toute cette majestй ne soit pas dйrangйe par toute cette parodie, et que la mкme bouche puisse souffler aujourd’hui dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flыte а l’oignon ! Paris a une jovialitй souveraine. Sa gaоtй est de la foudre et sa farce tient un sceptre. Son ouragan sort parfois d’une grimace. Ses explosions, ses journйes, ses chefs-d’њuvre, ses prodiges, ses йpopйes, vont au bout de l’univers, et ses coq-а-l’вne aussi. Son rire est une bouche de volcan qui йclabousse toute la terre. Ses lazzis sont des flammиches. Il impose aux peuples ses caricatures aussi bien que son idйal ; les plus hauts monuments de la civilisation humaine acceptent ses ironies et prкtent leur йternitй а ses polissonneries. Il est superbe ; il a un prodigieux 14 juillet qui dйlivre le globe ; il fait faire le serment du Jeu de Paume а toutes les nations ; sa nuit du 4 aoыt dissout en trois heures mille ans de fйodalitй ; il fait de sa logique le muscle de la volontй unanime ; il se multiplie sous toutes les formes du sublime ; il emplit de sa lueur Washington, Kosciusko, Bolivar, Botzaris, Riego, Bem, Manin, Lopez, John Brown[24], Garibaldi ; il est partout oщ l’avenir s’allume, а Boston en 1779, а l’оle de Lйon en 1820, а Pesth en 1848, а Palerme en 1860 ; il chuchote le puissant mot d’ordre : Libertй, а l’oreille des abolitionnistes amйricains groupйs au bac de Harper’s Ferry, et а l’oreille des patriotes d’Ancфne assemblйs dans l’ombre aux Archi, devant l’auberge Gozzi, au bord de la mer ; il crйe Canaris ; il crйe Quiroga ; il crйe Pisacane ; il rayonne le grand sur la terre ; c’est en allant oщ son souffle les pousse que Byron meurt а Missolonghi et que Mazet meurt а Barcelone ; il est tribune sous les pieds de Mirabeau et cratиre sous les pieds de Robespierre ; ses livres, son thйвtre, son art, sa science, sa littйrature, sa philosophie, sont les manuels du genre humain ; il a Pascal, Rйgnier, Corneille, Descartes, Jean-Jacques, Voltaire pour toutes les minutes, Moliиre pour tous les siиcles ; il fait parler sa langue а la bouche universelle, et cette langue devient verbe ; il construit dans tous les esprits l’idйe de progrиs ; les dogmes libйrateurs qu’il forge sont pour les gйnйrations des йpйes de chevet, et c’est avec l’вme de ses penseurs et de ses poиtes que sont faits depuis 1789 tous les hйros de tous les peuples ; cela ne l’empкche pas de gaminer ; et ce gйnie йnorme qu’on appelle Paris, tout en transfigurant le monde par sa lumiиre, charbonne le nez de Bouginier au mur du temple de Thйsйe et йcrit Crйdeville voleur sur les Pyramides.

 

Paris montre toujours les dents ; quand il ne gronde pas, il rit.

 

Tel est ce Paris. Les fumйes de ses toits sont les idйes de l’univers. Tas de boue et de pierres si l’on veut, mais, par-dessus tout, кtre moral. Il est plus que grand, il est immense. Pourquoi ? parce qu’il ose.

 

Oser ; le progrиs est а ce prix.

 

Toutes les conquкtes sublimes sont plus ou moins des prix de hardiesse. Pour que la rйvolution soit, il ne suffit pas que Montesquieu la pressente, que Diderot la prкche, que Beaumarchais l’annonce, que Condorcet la calcule, qu’Arouet la prйpare, que Rousseau la prйmйdite ; il faut que Danton l’ose.

 

Le cri : Audace ! est un Fiat Lux. Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu’il y ait sur les sommets en permanence de fiиres leзons de courage. Les tйmйritйs йblouissent l’histoire et sont une des grandes clartйs de l’homme. L’aurore ose quand elle se lиve. Tenter, braver, persister, persйvйrer, s’кtre fidиle а soi-mкme, prendre corps а corps le destin, йtonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantфt affronter la puissance injuste, tantфt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tкte ; voilа l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumiиre qui les йlectrise. Le mкme йclair formidable va de la torche de Promйthйe au brыle-gueule de Cambronne.

 

Chapitre XII
L’avenir latent dans le peuple

Quant au peuple parisien, mкme homme fait, il est toujours le gamin ; peindre l’enfant, c’est peindre la ville ; et c’est pour cela que nous avons йtudiй cet aigle dans ce moineau franc.

 

C’est surtout dans les faubourgs, insistons-y, que la race parisienne apparaоt ; lа est le pur sang ; lа est la vraie physionomie ; lа ce peuple travaille et souffre, et la souffrance et le travail sont les deux figures de l’homme. Il y a lа des quantitйs profondes d’кtres inconnus oщ fourmillent les types les plus йtranges depuis le dйchargeur de la Rвpйe jusqu’а l’йquarrisseur de Montfaucon. Fex urbis, s’йcrie Cicйron ; mob[25], ajoute Burke indignй ; tourbe, multitude, populace. Ces mots-lа sont vite dits. Mais soit. Qu’importe ? qu’est-ce que cela fait qu’ils aillent pieds nus ? Ils ne savent pas lire ; tant pis. Les abandonnerez-vous pour cela ? leur ferez-vous de leur dйtresse une malйdiction ? la lumiиre ne peut-elle pйnйtrer ces masses ? Revenons а ce cri : Lumiиre ! et obstinons-nous-y ! Lumiиre ! lumiиre ! – Qui sait si ces opacitйs ne deviendront pas transparentes ? les rйvolutions ne sont-elles pas des transfigurations ? Allez, philosophes, enseignez, йclairez, allumez, pensez haut, parlez haut, courez joyeux au grand soleil, fraternisez avec les places publiques, annoncez les bonnes nouvelles, prodiguez les alphabets, proclamez les droits, chantez les Marseillaises, semez les enthousiasmes, arrachez des branches vertes aux chкnes[26]. Faites de l’idйe un tourbillon. Cette foule peut кtre sublimйe. Sachons nous servir de ce vaste embrasement des principes et des vertus qui pйtille, йclate et frissonne а de certaines heures. Ces pieds nus, ces bras nus, ces haillons, ces ignorances, ces abjections, ces tйnиbres, peuvent кtre employйs а la conquкte de l’idйal. Regardez а travers le peuple et vous apercevrez la vйritй. Ce vil sable que vous foulez aux pieds, qu’on le jette dans la fournaise, qu’il y fonde et qu’il y bouillonne, il deviendra cristal splendide, et c’est grвce а lui que Galilйe et Newton dйcouvriront les astres.

 

Chapitre XIII
Le petit Gavroche

Huit ou neuf ans environ aprиs les йvиnements racontйs dans la deuxiиme partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple et dans les rйgions du Chвteau-d’Eau un petit garзon de onze а douze ans qui eыt assez correctement rйalisй cet idйal du gamin йbauchй plus haut, si, avec le rire de son вge sur les lиvres, il n’eыt pas eu le cњur absolument sombre et vide. Cet enfant йtait bien affublй d’un pantalon d’homme, mais il ne le tenait pas de son pиre, et d’une camisole de femme, mais il ne la tenait pas de sa mиre. Des gens quelconques l’avaient habillй de chiffons par charitй. Pourtant il avait un pиre et une mиre. Mais son pиre ne songeait pas а lui et sa mиre ne l’aimait point. C’йtait un de ces enfants dignes de pitiй entre tous qui ont pиre et mиre et qui sont orphelins.

 

Cet enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavй lui йtait moins dur que le cњur de sa mиre.

 

Ses parents l’avaient jetй dans la vie d’un coup de pied.

 

Il avait tout bonnement pris sa volйe.

 

C’йtait un garзon bruyant, blкme, leste, йveillй, goguenard, а l’air vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait а la fayousse, grattait les ruisseaux[27], volait un peu, mais comme les chats et les passereaux, gaоment, riait quand on l’appelait galopin, se fвchait quand on l’appelait voyou. Il n’avait pas de gоte, pas de pain, pas de feu, pas d’amour ; mais il йtait joyeux parce qu’il йtait libre.

 

Quand ces pauvres кtres sont des hommes, presque toujours la meule de l’ordre social les rencontre et les broie, mais tant qu’ils sont enfants, ils йchappent, йtant petits. Le moindre trou les sauve.

 

Pourtant, si abandonnй que fыt cet enfant, il arrivait parfois, tous les deux ou trois mois, qu’il disait : Tiens, je vais voir maman ! Alors il quittait le boulevard, le Cirque, la porte Saint-Martin, descendait aux quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la Salpкtriиre, et arrivait oщ ? Prйcisйment а ce double numйro 50-52 que le lecteur connaоt, а la masure Gorbeau.

 

А cette йpoque, la masure 50-52, habituellement dйserte et йternellement dйcorйe de l’йcriteau : « Chambres а louer », se trouvait, chose rare, habitйe par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours а Paris, n’avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. Tous appartenaient а cette classe indigente qui commence а partir du dernier petit bourgeois gкnй et qui se prolonge de misиre en misиre dans les bas-fonds de la sociйtй jusqu’а ces deux кtres auxquels toutes les choses matйrielles de la civilisation viennent aboutir, l’йgoutier qui balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.

 

La « principale locataire » du temps de Jean Valjean йtait morte et avait йtй remplacйe par toute pareille. Je ne sais quel philosophe a dit : On ne manque jamais de vieilles femmes.

 

Cette nouvelle vieille s’appelait madame Burgon, et n’avait rien de remarquable dans sa vie qu’une dynastie de trois perroquets, lesquels avaient successivement rйgnй sur son вme.

 

Les plus misйrables entre ceux qui habitaient la masure йtaient une famille de quatre personnes, le pиre, la mиre et deux filles dйjа assez grandes, tous les quatre logйs dans le mкme galetas, une de ces cellules dont nous avons dйjа parlй.

 

Cette famille n’offrait au premier abord rien de trиs particulier que son extrкme dйnыment. Le pиre en louant la chambre avait dit s’appeler Jondrette. Quelque temps aprиs son emmйnagement qui avait singuliиrement ressemblй, pour empruntй l’expression mйmorable de la principale locataire, а l’entrйe de rien du tout, ce Jondrette avait dit а cette femme qui, comme sa devanciиre, йtait en mкme temps portiиre et balayait l’escalier : – Mиre une telle, si quelqu’un venait par hasard demander un polonais ou un italien, ou peut-кtre un espagnol, ce serait moi.

 

Cette famille йtait la famille du joyeux va-nu-pieds. Il y arrivait et il y trouvait la pauvretй, la dйtresse, et, ce qui est plus triste, aucun sourire ; le froid dans l’вtre et le froid dans les cњurs. Quand il entrait, on lui demandait : – D’oщ viens-tu ? Il rйpondait : – De la rue. Quand il s’en allait, on lui demandait : – Oщ vas-tu ? il rйpondait : – Dans la rue. Sa mиre lui disait : – Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

 

Cet enfant vivait dans cette absence d’affection comme ces herbes pвles qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d’кtre ainsi et n’en voulait а personne. Il ne savait pas au juste comment devaient кtre un pиre et une mиre.

 

Du reste sa mиre aimait ses sњurs.

 

Nous avons oubliй de dire que sur le boulevard du Temple on nommait cet enfant le petit Gavroche. Pourquoi s’appelait-il Gavroche[28] ? Probablement parce que son pиre s’appelait Jondrette.

 

Casser le fil semble кtre l’instinct de certaines familles misйrables.

 

La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure Gorbeau йtait la derniиre au bout du corridor. La cellule d’а cфtй йtait occupйe par un jeune homme trиs pauvre qu’on nommait Marius.

 

Disons ce que c’йtait que monsieur Marius.

 



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